Celle qui se métamorphose de Boris Le Roy, se réinventer, toujours se réinventer

Celle qui se métamorphose de Boris Le Roy
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Boris Le Roy s’intéresse de près dans ses écrits à la complexité des relations humaines, opposant volontiers l’objet de désir d’un homme aux choix divergents de celles et ceux qui l’entourent : il décrit ainsi dans Au moindre geste[1] la quête d’informations d’un architecte à la recherche de son père dit « mort-vivant », père dont les couleurs sont ravivées par une femme à la « beauté singulière » ; il explore au sein de Du sexe[2] le quotidien d’un statisticien multipliant les femmes qui, souhaitant séduire la fille du président, développe et promeut les notions d’« accouplement citoyen » et de « parité absolue » dans un couple.

Reprenant de sorte en cette rentrée littéraire 2021 les thématiques qui lui sont chères – le couple et ses mystères, la sexualité et la poursuite d’un « objet » –, Boris Le Roy développe au sein de son roman intitulé Celle qui se métamorphose une réflexion intelligente sur le rapport à l’autre et la question du moi dans nos sociétés contemporaines, évoquant parallèlement la capacité de l’être à s’adapter aux différentes mutations du monde.

Un étrange phénomène

Le personnage principal de Celle qui se métamorphose, nommé Nathan Mesme, se réveille aux côtés d’une « femme qui n’est pas la [sienne] » mais qui « n’est pas une autre non plus ». Son visage, ses cheveux, son corps, sa cambrure, ses odeurs – tout semble avoir changé. Pourtant, Nathan doit se rendre à l’évidence, c’est bien elle… c’est en tout cas, ce que l’homme finit par croire puisqu’une once de celle avec qui il croyait partager sa vie est encore présente, puisque son entourage (à une exception près) semble convaincu qu’il s’agit bien de la même femme.

Anne Alter – notons par ailleurs ici son patronyme que l’on peut aisément comparer à celui de Nathan – ne connaît pas une simple altérité du corps due à l’épreuve du temps : sa bouche est désormais pulpeuse, ses cheveux plus longs, ses rondeurs splendides et maternelles, sa stature plus importante. Ce que Nathan croit n’être que de l’ordre du physique se révèle bientôt plus profond que cela : Anne est devenue « Ann », elle n’est plus sa simple collègue mais sa supérieure ; et tout le monde paraît admirer son charisme quand auparavant c’est Nathan qui attisait le regard d’autrui. Devant l’aura nouvelle de sa compagne, devant sa personnalité subtilement changée et son apparence liftée, l’homme ne sait plus que croire. Est-il victime d’hallucinations ? Serait-il en train de rêver éveillé ? Se pourrait-il qu’il devienne fou et que ce soit lui qui s’est imaginé une autre « Ann(e) », ayant la véritable sous ses yeux ? Cette dernière hypothèse paraît pourtant de moins en moins crédible à mesure que se dévoile l’intrigue du roman : les dites « métamorphoses » d’Ann(e) se succèdent à un rythme effréné…

Chaque fois que je crois saisir l’essence de ma compagne, elle semble se réduire, alors qu’elle est une bulle complexe, sans cesse en évolution, les métamorphoses continuant de se produire à un rythme constant, mais pas monotone.

Boris Le Roy suscite par ailleurs un fort sentiment d’anticipation chez ses lecteur·rice·s dès le début de son énonciation. Son récit narré à la première personne du singulier s’ouvre par une prolepse des plus révélatrices : Nathan est devant la cour d’assises, irritant bien malgré lui sa présidente et les membres du jury qui attendent des explications quant à la disparition de sa compagne…

Une femme plurielle

Les métamorphoses successives d’Ann(e), nombreuses, impliquent nécessairement une certaine adaptation de Nathan à son nouveau quotidien. Cherchant d’abord à comprendre celle qu’il appelle « sa femme », l’homme consulte une psychiatre, passe des examens médicaux, se force à l’insomnie, étudie les limites de ces « changements » et se tourne vers la philosophie. Cette dernière tentative donne du reste l’occasion à l’écrivain de digresser sur le concept d’« identité ». En guise d’illustration, Nathan ne pouvant que constater les différentes identités d’Ann(e) s’exprime sur son incapacité à pouvoir « l’identifier comme la même ». Il voudrait détenir un « critère d’identité stable » ; or le corps ne peut être considéré comme tel puisqu’il évolue sans cesse au cours d’une vie ; les goûts, les habitudes et tout « critère psychologique » sont dits « trop subjectifs » : « l’identité comme continuité est une fiction ».

Boris Le Roy aborde en outre la problématique du couple sous toutes ses coutures par le biais des métamorphoses. Il s’interroge sur comment deux personnes partageant leur vie ensemble depuis plusieurs années peuvent maintenir la flamme, sur comment elles peuvent parvenir à rester toujours en phase l’une avec l’autre. Il évoque le corps comme matière, c’est-à-dire comme enveloppe charnelle et périssable. Il analyse aussi ce que l’on appelle « beauté » : les critères de beauté que l’on se choisit ne sont-ils pas finalement le reflet de ce que la communauté nous renvoie ?

Devant l’incompréhension de son cas par le plus grand nombre, Nathan va peu à peu choisir d’embrasser sa situation inédite. Il devient moins sensible aux distorsions physiques de celle qu’il aime, et profite de ces occurrences pour rester « fidèle » à sa « femme multiple » en explorant une toute nouvelle sexualité dans leur couple. C’est alors un petit précis de la jouissance que propose l’écrivain à travers ses personnages, parlant dans ces conditions du couple dans son intimité et sa sensualité, traitant de sujets essentiels tels que la quête de plaisir, la redécouverte de l’autre, l’envie de bouleverser le quotidien pour redynamiser la vie sexuelle. Nathan a là l’opportunité de se réinventer et chaque fois sonder les attentes de sa compagne comme au premier jour – ce qui lui permet dans le même temps de se sentir plus proche d’elle et donc de consolider leur relation.

Elle s’assied sur moi à califourchon. Ses rondeurs sont nouvellement lourdes, ses lèvres depuis peu si pulpeuses. Sa main d’une expertise inédite se saisit de ce dont elle a le plus besoin pour assouvir son sublime caprice. Et quand nous nous mettons d’accord pour une fusion passagère, je reconnais l’étroitesse de son intimité mais pas l’intimité de ses désirs. Cette femme est un savant mélange de connu et d’inconnu, d’autre et d’elle-même. Je suis aussi ému par ce qui m’est familier que perdu par la nouveauté, ou bien est-ce le contraire, mon désir et mon amour pour elle ne faisant qu’un, comme si la passion des débuts renaissait. Je me sens défaillir. J’aime cette femme, qui diable qu’elle soit !

Un regard sur nos sociétés

Parce que Nathan subit les métamorphoses de celle avec laquelle il vit, il observe désormais avec attention les « grandes mutations de [notre] monde » et devient davantage sensible aux problématiques contemporaines internationales.

Moi-même, j’aurais de multiples identités, selon Anna. Chacun de nous se renouvelle-t-il sans le savoir ? Cette plasticité est-elle la plus absolue des résistances ? Résistance à quoi ? À l’adversité ? À l’altérité ? Une chose est sûre, grâce aux multiples métamorphoses de la femme de ma vie, aujourd’hui, je ressens mieux les grandes mutations de ce monde.

Boris Le Roy traite ainsi en premier lieu de l’évolution des rapports qu’entretiennent les femmes avec les hommes dans la société et de la montée du féminisme mondial, une évolution perçue négativement par les « plus radicaux ». Il décrit par exemple ce qu’une généralisation du phénomène des métamorphoses pourrait causer de peur à ces derniers : les femmes seraient « totalement libres, insaisissables, toutes-puissantes » ; les relations femme-homme seraient de cette façon complètement transfigurées.

Dans un second temps et dans un prolongement inattendu des métamorphoses, Nathan est aussi confronté à la dégradation de la Terre par l’être humain. Il réfléchit alors à la cause animale, puis à la cause végétale et comprend l’ampleur de la « criminalité environnementale ». Le scientifique qu’il est s’inquiète des phénomènes qui pourraient entraîner une « fin de l’humanité » ou un incoercible bouleversement écologique, numérique, génétique, géopolitique… Ne faudrait-il pas en ce cas que la Femme et l’Homme soient en mesure d’entreprendre une « métamorphose », quelle qu’elle soit ?

Je regarde par la fenêtre le ciel voilé, gris, découpé en deux, d’un côté le soleil perce les nuages, de l’autre, une bourrasque de neige tombe sur la ville. Mais qui combattre ? Les atteintes à l’environnement sont diffuses, collectives. Il est difficile d’identifier un criminel ou une victime, me dis-je, comme il est difficile pour moi d’identifier si c’est elle ou moi-même la victime des métamorphoses. La dilution de la causalité entraîne une dilution de la culpabilité. Qui pollue l’eau ?

Une fable « vraie »

Agrémentant son récit de la mention « D’après une histoire vraie », Boris Le Roy invite en somme ses lecteur·rice·s à contempler l’histoire d’un homme qui pourrait bien exister : décontenancé par une perturbation inédite, une « mutation inattendue », Nathan est tenu de changer quelque peu et s’adapter. Il se doit de suivre les « mouvements » de son monde pour mieux y vivre, comme tout·e un·e chacun·e se doit d’avancer avec son temps et embrasser l’instabilité des mœurs en société.

À la douce étrangeté de ce roman (à son humour fin aussi) s’ajoute en prime une structure littéraire finement élaborée : son auteur se joue ici des conventions classiques à grand dessein. Ainsi ce que l’on pense être des numéros de chapitres se révèle plus tard nombre ordinal des métamorphoses d’Anne. Et l’alignement du texte, notamment le positionnement centré de certains groupes de mots, apportent également du sens.

Notes    [ + ]

  1. LE ROY (Boris). Au moindre geste. Arles : Actes Sud, « Domaine français ». 2012. 128 pages. ISBN : 9782330005849.
  2. LE ROY (Boris). Du sexe. Arles : Actes Sud, « Domaine français ». 2014. 240 pages. ISBN : 9782330035976.

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