Houston-Osaka de Bryan Washington, une certaine rémission

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D’abord auteur d’un recueil de nouvelles intitulé Lot en lequel il explore les notions d’identité, d’environnement familial, de communauté, de race et de classe sociale[1], Bryan Washington choisit de poursuivre ses obsessions littéraires dans un premier roman, ici traduit de l’anglais par Laurent Trèves, où il décrit la relation amoureuse, sentimentale, sexuelle que vivent deux hommes de race et classe différentes. Il y exploite l’inconfort de ses personnages pour montrer les effets des non-dits sur un couple et s’intéresse en filigrane à ce que signifie vivre « autre » en société et ce que peut signifier pour ces « autres » l’avènement d’une perturbation inéluctable.

Une communication rompue

L’énonciation de Houston-Osaka démarre par la voix de Benson, afro-américain issu d’une famille de classe moyenne résidant dans la ville de Houston, au Texas. Par son récit étayé, conté à la première personne du singulier, on entre immédiatement dans l’intimité du couple qu’il forme avec Mike, nippo-américain né au Japon dont la famille immigre aux États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure.

La relation qu’entretiennent les deux hommes semble à bout de souffle : Benson oppose leur rencontre, inattendue, leur désir d’alors, indéfectible, et leur amitié, solide, au silence qui règne aujourd’hui en leur antre, aux sourires qu’ils n’échangent plus, aux « pardons » qu’ils ne se disent plus. Il semblerait, sans que les lecteur·rices du roman en saisissent complètement la cause dans un premier temps, sans qu’eux-mêmes ne sachent comment y remédier, que leur relation se soit effritée, que les habitudes aient terni leur spontanéité, qu’une certaine lassitude imprègne chacun de leurs gestes. Benson n’arrive pas à exprimer à Mike ce qu’il ressent, ce qui ne fait que croître ses ressentiments. De même, les choses qui comptent le plus, les mots que Benson devrait énoncer pour témoigner à Mike l’étendue de son affection pour lui, encore présente, il ne se résout pas à les prononcer.

La relation qu’entretiennent Benson et Mike est davantage bouleversée par le départ imminent de Mike pour Osaka, où se trouve son père mourant Eiju, et l’arrivée en leur appartement de la mère de Mike, Mitsuko, que Benson n’a jamais rencontrée. Devant ces circonstances imprévues, Benson tente de garder le sourire, nous révélant sur ces entrefaites la banalité de la violence de ses échanges avec Mike, une violence qui découlerait des non-dits caractérisant tant le couple.

I don’t ask where he’ll stay in Japan. I don’t ask who he’ll stay with. I don’t ask where his mother will sleep here, in our one-bedroom apartment, or exactly what that arrangement will look like. The thing about a moving train is that, sometimes, you can catch it. Some of the kids I work with, that’s how their families make it into this country. If you fall, you’re dead. If you’re too slow, you’re dead. But if you get a running start, it’s never entirely gone.
So I don’t flip the coffee table. Or one of our chairs. I don’t key his car or ram it straight through the living room. After the black eye, we stopped putting our hands on each other—we’d both figured, silently, it was the least we could do.
Today, what I do is smile.
I thank Mike for letting me know.⁠[2]
Je lui demande pas où il va loger au Japon. Je lui demande pas non plus avec qui il va loger. Je lui demande pas où sa mère va dormir, ici, dans notre studio, ni en quoi ce plan consiste exactement. Le truc avec les trains en marche, c’est que parfois t’arrives à monter dedans. Certains gosses avec lesquels je bosse, c’est comme ça que leur famille a réussi à venir dans ce pays. Si tu tombes, t’es mort. Si t’es trop lent, t’es mort. Mais si t’arrives à prendre un bon départ, y a toujours l’espoir que les choses s’améliorent.
Du coup, je renverse pas la table basse. Ni l’une de nos chaises. Je vais pas lui rayer sa voiture, et je viens pas non plus la lui emboutir contre le mur du salon. Après l’histoire de l’œil au beurre noir, on a arrêté de lever la main sur l’autre : on a tous les deux compris, en silence, que c’était le moins qu’on puisse faire.
Aujourd’hui, je me contente de sourire.
Je remercie Mike de m’avoir tenu au courant.

Bryan Washington nous confie à la suite de cet exposé liminaire les interrogations légitimes que formulent Benson et Mike quant à leur relation, laissant s’exprimer à tour de rôle ses personnages sur leur malaise, leurs espoirs, leur devenir possible. Benson se souvient de leurs prémices en tant que couple – des prémices dont la date de strict début « dépend de comment on compte » –, de ses partenaires sexuels antérieurs, révélateurs du « nombre fini de personnes » qui peuvent s’intéresser à lui, ainsi que de ses relations avec ses parents, ambivalentes mais déterminantes. Mike révèle ensuite sa version des faits, sa propre mythologie familiale et son expérience de leur histoire commune à lui et Benson, Bryan Washington nuançant de cette façon les dires de son premier protagoniste. L’écrivain propose surtout en ces récits interposés de courts épisodes oscillant entre présent et passé présentant un enchaînement d’idées que l’on pourrait prêter à celui d’une conscience. Il confesse aussi la manière dont la classe sociale dont ils sont issus, leur race, la façon dont chacun perçoit la communauté, leurs différences de mœurs accentuent encore le gouffre qui les sépare.

Et ce sont en définitive les espaces de silence qui caractérisent le mieux l’abîme de leur incompréhension. Mike cuisine pour Benson et ce dernier accepte ses offrandes sans rien dire. Mike aime discuter avec leurs voisin·es, vivre dans leur quartier « historiquement noir » ; Benson préférerait ne pas avoir à s’habituer au « bruit » de cette vie-là. Leurs disputes quotidiennes les mènent au sexe, où tous deux se décontiennent de leur rage. Mike s’envole pour Osaka, Benson n’essaie pas de le retenir. Puisque séparant physiquement ses personnages, Bryan Washington inclut en son roman les messages que s’envoient Mike et Benson depuis un téléphone portable, ancrant son intrigue dans notre présent connecté, où les liens se font et se défont via écrans mobiles. Quand ses protagonistes s’adressent l’un à l’autre utilisant ce moyen de communication, on devine davantage encore l’étendue de leur difficulté à exprimer ce qui les anime, cette difficulté étant symbolisée par les points de suspension qui imitent la personne en train d’écrire mais disparaissent finalement sans l’apparition d’un quelconque message, ou par l’envoi de photographies qui, au-delà de l’aspect esthétique évident, trahissent leur incapacité à dire, leur inaptitude à ajouter des mots sur ce qu’ils ont vécu, leur inconfort.

Around midnight, I’m awake. The lights are out in the living room.
I start to text Mike.
I type, We’re done.
I type, Fuck you.
I type, It’s over dickhead.
I type, How r u, and that’s what I send.
Je me réveille vers minuit. Y a encore de la lumière au salon.
J’envoie un message à Mike.
J’écris, C fini entre nous.
J’écris, Je t’emmerde.
J’écris, C terminé connard.
J’écris, Cmt ça va, et c’est ça que j’envoie.

Un inconfort symptomatique

Bryan Washington porte de cette manière une grande attention à l’émotion humaine. Il positionne ses personnages principaux dans une configuration inédite, deux situations de cohabitations inopinées nécessitant un réel ajustement, et instaure de fait un nouvel ordre conjoncturel avivant encore leurs émotions. À titre d’exemple, alors que Mike est au Japon au chevet de son père, Mitsuko et Benson, contraint·es de vivre en un appartement de moindre surface, commencent à établir une espèce de routine leur permettant chacun·e d’avoir un espace qui leur est propre, mais d’avoir aussi l’occasion de se retrouver, chaque soir, auprès d’une table élaborée avec attention : Mitsuko confectionne les repas, invite parfois Benson à l’aider et lui dresse la table. Leurs échanges restent succincts, allant à l’essentiel, mais font néanmoins Benson se questionner sur la nature de ses propres relations familiales, lui dont les parents ne préparaient jamais les plats qu’ils mangeaient, lui dont les parents évitent soigneusement l’homosexualité quand Mitsuko embrasse l’orientation sexuelle de son fils.

Bryan Washington utilise à dessein cet inconfort situationnel pour révéler, non sans subtilité, la difficulté de l’altérité en société. Il décrit les expériences de Benson et Mike, deux hommes pour lesquels il fait preuve d’immense empathie en dépit de leurs mésactions, de façon à ce qu’elle soit tangible pour les lecteur·rices de Houston-Osaka. C’est ainsi, en premier lieu, une expérience homosexuelle en société que relate l’écrivain. Il s’agit selon lui d’une expérience qui mène parfois à l’exclusion, d’une expérience qui rend la relation avec la famille complexe, d’une expérience « tremblement de terre » qui résonne donc en l’être concerné, le condamne aux micro-agressions quotidiennes et le confronte à une forme de violence.

There’s this phenomenon that you’ll get sometimes—but not too often, if you’re lucky—where someone you think you know says something about your gayness that you weren’t expecting at all. Ben called it a tiny earthquake. I don’t think he was wrong. You’re destabilized, is the point. How much just depends on where the quake originates, the fault lines.
Y a un phénomène que tu rencontres parfois, pas trop souvent si t’as de la chance, où quelqu’un que tu crois connaître balance un truc sur ton homosexualité auquel tu t’attendais pas du tout. Ben appelait ça un mini tremblement de terre. Je pense qu’il avait pas tort. Ça te déstabilise complètement, c’est tout le principe. L’intensité dépend juste de l’origine du séisme, de la localisation de la ligne de fracture.

L’auteur s’intéresse en second lieu à ce qu’est l’expérience d’un être malade en société à travers la séropositivité de Benson, un être ainsi parfois réprouvé ou dont « on » se méfie ; à ce qu’est l’expérience d’une personne dite « de couleur » à travers le parcours d’un Nippo-Américain et un Afro-Américain, tous deux perçus d’une manière qui soit singulière – pour ne point user d’un qualificatif qui soit davantage négatif – par la société qui les entoure, une société notant pleinement leur « altérité raciale » ; à ce qu’est l’expérience d’un être en surpoids dans cette même société à travers la silhouette de Mike – ce personnage ne se considère qu’avec peu de déférence, employant bien souvent un vocabulaire inclément envers son corps, exposant de cette manière sa mésestime de lui-même.

L’inconfort des personnages de Bryan Washington les pousse à agir d’une façon qui soit parfois auto-destructrice, les conduit au silence et à une certaine souffrance ; et cette souffrance, révélatrice d’un statu quo en leur vie, indique l’avènement d’une nécessaire mutation.

Un deuil inéluctable

Ainsi, ce qui marque le plus l’intrigue de Bryan Washington, c’est cette image de perturbation à venir, précisément l’éventualité de devoir faire le deuil d’une situation. Un deuil difficile, un deuil auquel on ne peut se résoudre, un deuil, néanmoins, inéluctable. L’écrivain choisit intelligemment de décrire en parallèle de la relation entretenue par Benson et Mike un corps tombant sous le poids de la maladie, celui d’Eiju. Car le père de Mike est en phase terminale d’un cancer dont il ne guérira pas. Quand Mitsuko l’apprend à son fils, ce dernier n’a pas vu son père depuis des années, pourtant il choisit instinctivement de se rendre au Japon afin de renouer avec l’homme. C’est, peut-être, cette tentative de recoller les morceaux avec cet être méconnu qui connote le mieux leurs tentatives, à Benson et lui, de retrouver leur intimité.

Mike espère en effet mieux cerner les raisons de son éloignement avec Eiju, les raisons pour lesquelles l’homme est un beau jour rentré au Japon sans sa mère et lui. Ce n’est évidemment pas ainsi que ce personnage se présente à lui-même ses propres motivations, puisqu’il semble se rendre à Osaka sur un coup de tête, mais une fois sur place, il observe aux premières loges la santé déclinante de son père et, peu à peu, les deux hommes créent un lien qu’ils pensaient tous deux inenvisageable. Leurs différends ne disparaissent pas par enchantement, Bryan Washington nous révèle à bien des égards l’étendue de leur mésentente sur la façon dont chacun vit – Mike ne comprenant pas toujours la solitude que son père s’est choisie, Eiju se questionnant encore, semble-t-il, sur l’homosexualité de son fils – ; mais on assiste à une certaine rémission quant à la colère non-exprimée qu’ils éprouvent. On atteint une forme d’acceptation de l’autre dans l’entièreté de ce qui constitue son « être », ses qualités et ses défauts, le clair-obscur dont se nourrit sa psyché. À mesure que s’affaiblit son corps, Eiju, fier, imposant, autoritaire, baisse les armes, n’a de toute façon plus la force de s’engager dans un « combat ». Il accepte le secours de son fils qui lui s’applique à l’aider dans la gestion de son bar d’une façon qui ne soit pas esbroufeuse. Mike se cale sur le rythme de son père et les deux partagent véritablement, les gestes remplaçant parfois de longues conversations, les mots échangés, même banals, devenant essentiels.

Cette relation père-fils, une relation teintée d’amour, de remords, de silence, est finalement contemplée en creux de celle, ténue, qu’entretiennent Benson et Mike. Bryan Washington analyse en effet leur relation s’étiolant, s’érodant par la marche du temps, à l’instar d’un corps rongé par la maladie. C’est d’ailleurs là que prend sens le titre original de son roman, Memorial[3]. On découvre ici une relation qui aurait pu fonctionner, où l’amour est présent mais insuffisant par asynchronisme, par manque de communication, par l’acceptation progressive de choses auxquelles personne ne devrait s’habituer au nom de « l’amour », telle la violence. La relation de Benson et Mike est peut-être tel le corps d’Eiju, à savoir sur le point de ne plus être ; et leurs rapports atteignent également une certaine forme de rémission. Tout est encore possible, puisque l’amour semble présent, mais tout est aussi voué à une certaine fin. Annonçant un deuil inéluctable.

Un équilibre à atteindre

Bryan Washington offre en somme un premier roman traitant d’un amour imparfait, parfois nocif et violent, mais pourtant « vrai ». Il emploie pour ce faire une langue contemporaine, s’affranchissant d’une parfaite syntaxe grammaticale qui traduit l’oralité de ses protagonistes, et inclut en son intrigue de nombreuses notes d’humour afin d’alléger la tension inhérente à la gravité des thématiques traitées. Il crée surtout des personnages touchants aux comportements que l’on pourrait juger « humains », des personnages semblant donc « de chair ». Benson et Mike sont coupables d’évoluer entiers ; ils composent, sans cesse, avec une pluralité de situations désagréables, oppressantes, héritées d’une société peu clémente à leur égard, héritées aussi de leur histoire familiale. Bryan Washington nous relate ainsi leurs tentatives plurielles pour y « arriver », pour trouver un équilibre émotionnel qui leur permettrait de vivre ensemble ou, à défaut, de vivre mieux.

Notes    [ + ]

  1. WASHINGTON (Bryan). Lot. New York : Riverhead Books. 2019. 240 pages. ISBN : 9780525533672.
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Bryan Washington pour l’édition de Memorial parue chez Riverhead Books · ISBN : 9780593087275. La version française de ces citations est la traduction offerte par Laurent Trèves aux éditions JC Lattès.
  3. « Memorial » est un mot anglophone désignant l’objet, la date, le monument ou le lieu observé pour célébrer la mémoire d’une personne, d’un événement.

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