Open Water de Caleb Azumah Nelson, un hymne à la souffrance noire

Copyright : Denoël

Écrivain et photographe ghanéo-britannique, Caleb Azumah Nelson possède l’âme d’un artiste complet. Il écrit, bien sûr – nombreux de ses textes sont parus dans le magazine britannique Litro –, mais est aussi passionné de musique, des arts visuels, de danse et de photographie. Tout est matière à la poésie selon lui ; c’est en tout cas ce que semble signifier son premier roman paru au mois de février 2021 chez Viking Books, paru en ce mois d’août 2022 aux éditions Denoël grâce à la traduction de Carine Chichereau[1]. Open Water offre en effet un conte contemporain dans lequel se mêlent lyrisme et musicalité, mais aussi racisme et souffrance. Caleb Azumah Nelson nous y interroge sur la possibilité de l’amour dans un contexte peu propice à tout sentiment positif, aussi sur la possibilité d’aimer quand la société dans laquelle on vit ne garantit pas l’amour, bien au contraire.

Une rencontre déterminante

Les personnages principaux d’Open Water sont une femme et un homme dont on ne connaîtra jamais les prénoms. Ils pourraient ainsi être n’importe qui : leur histoire est universelle, leur histoire est sans doute celle de beaucoup d’autres.

Elle et lui sont noir·es, afro-britanniques, tous deux enrôlé·es dans une université prestigieuse du Royaume-Uni. Elle et lui partagent aussi un amour pour l’art sous toutes ses formes : elle danse autant que possible, alors libre de ses mouvements, virevoltant maîtresse face à un éventuel public, se détachant surtout de tout sentiment de rejet ou d’infériorité – elle danse, elle est ; lui est photographe, à la recherche de moments à figer dans le temps, déterminé à sublimer l’inconsidéré·e dans son quotidien (it’s one thing to be looked at, and another to be seen, « C’est une chose d’être regardé, c’en est une autre d’être vu »⁠[2]). Quand elle et lui se rencontrent, elle est la copine de Samuel, lui l’ami de ce même homme. Pourtant dès que lui pose ses yeux sur elle, il sait qu’il vient de faire une rencontre déterminante.

Elle et lui doivent subséquemment travailler ensemble sur un projet artistique : elle a besoin d’un photographe pour rendre compte de l’expérience des Noir·es au Royaume-Uni (I want to document people, Black people, « Je voudrais documenter la vie des gens, la vie des personnes noires). Lui est tout de suite emballé par le projet et répond présent à toutes ses sollicitations. Ces deux protagonistes deviennent rapidement de « meilleurs amis », partagent jusqu’à leurs silences – passer la soirée ensemble à ne rien faire, c’est ça la vraie intimité explique Caleb Azumah Nelson –, évoquent rarement Samuel qui n’est plus le copain d’« elle » ni l’ami de « lui ». Un soir, alors que lui travaille tard chez elle, les deux âmes partagent le lit de cette dernière. En toute bienséance. Dans une position confortable, en « cuillère », l’un·e prenant soin de l’autre, sans aucune entreprise sexuelle. Il ne se passe rien. Mais ce « rien » est plus intense que « tout ». Longtemps les deux rejettent l’idée qu’il y a plus d’amour dans cette relation qu’ils ne veuillent l’admettre, de peur sans doute de gâcher leur amitié ou de devoir justifier auprès des autres la nature de ce qui les relie, ou encore de blesser Samuel, les mots ne parvenant pas à qualifier avec justesse ce qu’ils ont, ce qu’ils sont (language insufficient to reflect the intense mess of being this intimate with another, « les mots [étant] insuffisants à refléter le chaos intense qui surgit lorsqu’on partage une telle intimité avec quelqu’un »).

How does one shake off desire?
Comment se débarrasse-t-on du désir ?

Un jour pourtant ils devront y faire face. Et cette histoire difficilement commencée pourrait bien ne pas survivre à l’emprise étouffante du monde sur leur psyché.

Un racisme latent

Caleb Azumah Nelson s’intéresse en filigrane de cette histoire d’amour singulière à ce que signifie être Noir·e dans la société britannique contemporaine. Il illustre dans Open Water une forme de racisme insidieuse, pas suffisamment explicite pour pouvoir agir à son encontre, mais suffisamment réductrice pour devenir fou, devenir folle – c’est par exemple l’épisode se tenant dans l’université où lui, personnage masculin principal du roman, est comparé à un autre Noir de l’établissement qui ne lui ressemble en rien si ce n’est le fait que tous deux sont indéniablement noirs.

Caleb Azumah Nelson décrit aussi minutieusement le harcèlement moral, racial, dont ce même personnage fait l’objet : on découvre comment, quotidiennement, qu’il s’agisse de fouilles soi-disant « aléatoires » ou de dénonciations inopportunes de personnes du quartier, le jeune homme est sans cesse confronté à la police londonienne et doit dès lors justifier son identité, non pas perçu pour ce qu’il est, un Afro-Britannique profitant d’une éducation qui témoigne de ses aptitudes intellectuelles, mais seulement comme un « corps », semblable à tant d’autres et donc possiblement malfaiteur. C’est d’ailleurs là que la deuxième personne du singulier que l’écrivain utilise tout le long de son énonciation a le plus d’impact : Caleb Azumah Nelson s’adresse à nous, lecteur·rices, et nous fait ressentir l’impuissance de son protagoniste dans ces situations discriminatoires. Il nous confie ainsi un mal-être connu de tout·e Noir·e de ce monde sous le sceau de la confession : « Imaginez. On ne vous entend pas. On ne vous voit pas. Vous êtes réduit à un corps. »

You’re in a memory of something yet to happen, when they stop you, like a moving vehicle edged off the road. They tell you there has been a spate of robberies in the area. They say many residents describe a man fitting your description. They ask where you are going and where you have come from. They say you appeared out of nowhere. Like magic, almost. They don’t hear your protests. They don’t hear your voice. They don’t hear you. They don’t see you. They see someone, but that person is not you. They would like to see what is in your bag. Your possessions are scattered across the ground in front of you. They say they are just doing their jobs. They say you are free to go now.
Tu es dans le souvenir de quelque chose qui ne s’est pas encore produit quand ils t’arrêtent, tel un véhicule qui vous coupe la route. Ils te disent qu’il y a eu une série de cambriolages dans le quartier. Ils te disent que plusieurs habitants ont décrit un homme qui correspond à ton profil. Ils te demandent où tu vas et d’où tu viens. Ils disent que tu es sorti de nulle part. Comme par magie, presque. Ils n’entendent pas tes protestations. Ils n’entendent pas ta voix. Ils ne t’écoutent pas. Ils ne te voient pas. Ils voient quelqu’un, mais ce n’est pas toi. Ils voudraient examiner ce qu’il y a dans ton sac. Tes affaires sont éparpillées par terre devant toi. Ils disent qu’ils font seulement leur travail. Ils disent que tu es libre de partir à présent.

Son personnage principal tente de se défaire de ces voix extérieures et de se rappeler les préceptes de vie qu’il tient de James Baldwin, à l’image de la phrase “I just want to be an honest man and a good writer.”, « Je veux juste être un honnête homme et un bon écrivain. » Mais souffrant chaque jour de ces micro-agressions de grande violence, ces dénigrements perpétuels de son être, lui risque bien de complètement sombrer.

“We are all hurting, you said. We are all trying to live, to breathe, and find ourselves stopped by that which is out of our control. We find ourselves unseen. We find ourselves unheard. We find ourselves mislabelled. We who are loud and angry, we who are bold and brash. We who are Black. We find ourselves not saying it how it is. We find ourselves scared. We find ourselves suppressed, you said. But do not worry about what has come before, or what will come; move. Do not resist the call of a drum. Do not resist the thud of a kick, the tap of a snare, the rattle of a hi-hat. Do not hold your body stiff but flow like easy water.”
On a tous mal, tu as dit. On essaie tous de vivre, de respirer, et on se trouve entravés par ce qui nous échappe. On a l’impression qu’on ne nous voit pas. On a l’impression qu’on ne nous entend pas. On a l’impression qu’on nous a collé la mauvaise étiquette. Nous, qui faisons du bruit car nous sommes en colère, nous qui sommes fougueux, audacieux. Nous, qui sommes noirs. On se retrouve à ne pas pouvoir dire les choses telles qu’elles sont. On se retrouve à avoir peur. À croire qu’on nous a effacés, as-tu dit. Mais ne t’inquiète pas de ce qui s’est passé ni de ce qui est à venir ; bouge. Ne résiste pas à l’appel des percussions. Ne résiste pas au bruit sourd d’une grosse caisse, au son sec d’une caisse claire, au pétillement du charleston. Ne reste pas le corps rigide, laisse-toi couler comme de l’eau.

Une balade artistique

De manière à redonner un espace aux Noir·es trop souvent assimilé·es à des « corps indissociables », Caleb Azumah Nelson propose en son roman une vue sur l’art noir contemporain. Il est de sorte question d’écrivain·es, chanteur·euses, rappeur·euses, musicien·nes, peintres, photographes et producteur·rices issu·es de la diaspora africaine dans l’entièreté d’Open Water.

C’est d’ailleurs, de prime abord, par l’expression explicite de différentes musiques que l’écrivain nous plonge dans une atmosphère singulière. Il y en a ici pour tous les goûts, des plus grands titres classiques de soul et de funk comme respectivement Move On Up de Curtis Mayfield et Fight the Power des Isley Brothers, aux compositions d’artistes états-unien·nes et britanniques d’aujourd’hui – notons, entre autres, la mention des albums Church de Kelsey Lu, To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, Blonde de Frank Ocean et The Sun’s Tirade d’Isaiah Rashad –, en passant par l’évocation de notabilités de la scène musicale anglophone que l’on ne présente plus à l’image de Cissy Houston, Walt Dickerson, James Brown, Solange et A Tribe Called Quest. Il existe en outre une playlist Spotify[3] officiellement associée au roman, créée par Viking Books.

Caleb Azumah Nelson donne également une place importante aux arts visuels dans Open Water, faisant référence à des projets artistiques qui n’ont pas manqué de l’influencer dans ses choix esthétiques, puisque chaque référence présentée ici entre en parfaite symbiose avec l’épisode du roman dans lequel elle figure. Ainsi, In the House of My Father[4] de Donald Rodney permet à l’écrivain d’aborder l’héritage familial, les souvenirs et les drames donnés en legs par un parent ; Couple Dancing[5] de Roy DeCarava illustre à quel point les mots sont parfois insuffisants pour parfaitement décrire l’intensité d’un moment ou d’une impression, notamment quand il est question de sentiments ; les peintures réalisées par Lynette Yiadom-⁠Boakye[6] et Sola Olulode[7] sont la base d’une réflexion sur la célébration de la vie, la célébration de la beauté noire. Les films Moonlight et If Beale Street Could Talk de Barry Jenkins, et Boyz n the Hood de John Singleton ont également une portée symbolique dans la structure narrative du livre.

Enfin, une pluralité d’écrivain·es et essayistes enrichissent la prose de Caleb Azumah Nelson. Parmi eux, elles, on retrouve le susmentionné James Baldwin, Chancellor Williams et Hanif Abdurraqib, mais aussi Zadie Smith qui semble être l’inspiration première de l’écrivain. Son roman intitulé NW, Ceux du Nord-Ouest dans l’édition française, est mentionné à de nombreuses reprises. Open Water s’ouvre du reste sur une citation de cette œuvre[8] qui introduit un de ses motifs récurrents : les lignes sans cesse évoquées par Caleb Azumah Nelson, rappelant cette image de trajectoire mentionnée par Zadie Smith, connotent la sinuosité des rapports entretenus par les personnages principaux d’Open Water.

Une ode à l’amour

Open Water est en somme un roman d’atmosphère dans lequel les émotions semblent à fleur de peau, dans lequel on découvre peu à peu l’affection d’un homme pour une femme. L’énonciation si singulière de Caleb Azumah Nelson nous plonge dans une espèce d’introspection « honnête » de ce protagoniste masculin qui nous est présenté dans son quotidien, dans des quartiers mythiques de Londres particulièrement bien dépeints, mais évoluant difficilement en raison d’un racisme latent et d’un regard continuel sur sa personne. Ce regard le contraignant dans ses mouvements est opposé au titre du roman : l’expression “open water” renvoie à l’image d’un être nageant en « eau libre », un être qui pourrait de sorte vivre libre de ses mouvements puisque compris des autres, un être qui serait aussi libre d’aimer et d’être aimé. Ce qu’essaie désespérément d’accomplir l’homme.

Under what conditions does unconditional love become no more?
Dans quelles conditions un amour inconditionnel peut-il disparaître ?

Notes    [ + ]

  1. Cette chronique d’Open Water est publiée pour la première fois sur One chapter a day le 14 mars 2021. Elle est modifiée, annotée et republiée le 31 août 2022 à l’occasion de la rentrée littéraire automnale française.
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Caleb Azumah Nelson pour l’édition d’Open Water parue chez Penguin Books · ISBN : 9780241989470. La traduction française de ces citations est offerte par Carine Chichereau aux éditions Denoël.
  3. VIKING BOOKS. Open Water Official Playlist | Caleb Azumah Nelson in Spotify. Janvier 2021. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://open.spotify.com/playlist/0JeZD3Jd67kGtSpVeXE488
  4. BARSON (Tanya). ‘In the House of My Father’, Donald Rodney, 1996–7 in Tate. Février 2002. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://www.tate.org.uk/art/artworks/rodney-in-the-house-of-my-father-p78529
  5. RISD MUSEUM. Roy DeCarava: Photographs from the Collection. Janvier 2002. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://risdmuseum.org/exhibitions-events/exhibitions/roy-decarava-0
  6. TATE. An Introduction to Lynette Yiadom-Boakye. Octobre 2020. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://www.tate.org.uk/art/artists/lynette-yiadom-boakye-16784/introduction-lynette-yiadom-boakye
  7. OLULODE (Sola). Sola Olulode. Août 2020. Consulté le 14 mars 2021. URL : http://solaolulode.co.uk/
  8. La citation en question est : “There was an inevitability about their road towards one another which encouraged meandering along the route.” Dans l’édition française, Emmanuelle et Philippe Aronson en proposent la traduction suivante : « Leur rencontre avait un caractère si inéluctable qu’il paraissait logique de musarder en chemin. »

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