Open Water de Caleb Azumah Nelson, un hymne à la souffrance noire

Open Water de Caleb Azumah Nelson
Copyright : Penguin Books

Écrivain et photographe ghanéo-britannique, Caleb Azumah Nelson possède l’âme d’un artiste complet. Il écrit, bien sûr – nombreux de ses textes sont parus dans le magazine britannique Litro –, mais est aussi passionné de musique, des arts visuels, de danse et de photographie. Tout est matière à la poésie selon lui ; c’est en tout cas ce que semble signifier son premier roman paru en ce mois de février 2021 chez Viking Books. Open Water offre en effet un conte contemporain dans lequel se mêlent lyrisme et musicalité, mais aussi racisme et souffrance. Caleb Azumah Nelson nous y interroge sur la possibilité de l’amour dans un contexte peu propice à tout sentiment positif, aussi sur la possibilité d’aimer quand la société dans laquelle on vit ne garantit pas l’amour, bien au contraire.

Une rencontre déterminante

Les personnages principaux d’Open Water sont une femme et un homme dont on ne connaîtra jamais les prénoms. Ils pourraient ainsi être n’importe qui : leur histoire est universelle, leur histoire est sans doute celle de beaucoup d’autres.

Elle et lui sont noirs, afro-britanniques, tous deux enrôlés dans une université prestigieuse du Royaume-Uni. Elle et lui partagent aussi un amour pour l’art sous toutes ses formes : elle danse autant que possible, alors libre de ses mouvements, virevoltant maîtresse face à un éventuel public, se détachant surtout de tout sentiment de rejet ou d’infériorité – elle danse, elle est ; lui est photographe, à la recherche de moments à figer dans le temps, déterminé à sublimer l’inconsidéré·e dans son quotidien (it’s one thing to be looked at, and another to be seen). Quand elle et lui se rencontrent, elle est la copine de Samuel, lui l’ami de ce même homme. Pourtant dès que lui pose ses yeux sur elle, il sait qu’il vient de faire une rencontre déterminante.

Elle et lui doivent subséquemment travailler ensemble sur un projet artistique : elle a besoin d’un photographe pour rendre compte de l’expérience des Noir·e·s au Royaume-Uni (I want to document people, Black people). Lui est tout de suite emballé par le projet et répond présent à toutes ses sollicitations. Ils deviennent rapidement les meilleurs amis, partagent jusqu’à leurs silences – ne pas avoir besoin de remplir l’espace de paroles, c’est ça la vraie intimité explique Caleb Azumah Nelson –, évoquent rarement Samuel qui n’est plus le copain d’« elle » ni l’ami de « lui ». Un soir, alors que lui travaille tard chez elle, les deux âmes partagent le lit de cette dernière. En toute bienséance. Dans une position confortable, en « cuillère », l’un prenant soin de l’autre, sans aucune entreprise sexuelle. Il ne se passe rien. Mais ce « rien » est plus intense que « tout ». Longtemps les deux rejettent l’idée qu’il y a plus d’amour dans cette relation qu’ils ne veuillent l’admettre, de peur sans doute de gâcher leur amitié ou de devoir justifier auprès des autres la nature de ce qui les relie, ou encore de blesser Samuel, les mots ne parvenant pas à qualifier avec justesse ce qu’ils ont, ce qu’ils sont (language insufficient to reflect the intense mess of being this intimate with another).

How does one shake off desire?

Un jour pourtant ils devront y faire face. Et cette histoire difficilement commencée pourrait bien aussi ne pas survivre à l’emprise étouffante du monde sur leur psyché.

Un racisme latent

Caleb Azumah Nelson s’intéresse en filigrane de cette histoire d’amour singulière à ce que signifie être Noir·e dans la société britannique contemporaine. Il illustre dans Open Water une forme de racisme insidieuse, pas suffisamment explicite pour pouvoir agir à son encontre, mais suffisamment réductrice pour devenir fou, devenir folle – c’est par exemple l’épisode se tenant dans l’université où lui, personnage masculin principal du roman, est comparé à un autre Noir de l’établissement qui ne lui ressemble en rien si ce n’est le fait que tous deux sont indéniablement noirs.

Caleb Azumah Nelson décrit aussi minutieusement le harcèlement moral, racial, dont ce même personnage fait l’objet : on découvre comment, quotidiennement, qu’il s’agisse de fouilles soi-disant « aléatoires » ou de dénonciations inopportunes de personnes du quartier, le jeune homme est sans cesse confronté à la police londonienne et doit dès lors justifier son identité, non pas perçu pour ce qu’il est, Afro-Britannique profitant d’une éducation qui témoigne de ses aptitudes intellectuelles, mais seulement comme un « corps », semblable à tant d’autres et donc possiblement malfaiteur. C’est d’ailleurs là que la deuxième personne du singulier que l’écrivain utilise tout le long de son énonciation a le plus d’impact : Caleb Azumah Nelson s’adresse à nous, lecteur·rice·s, et nous fait ressentir l’impuissance de son protagoniste dans ces situations discriminatoires. Il nous confie ainsi un mal-être connu de tout·e Noir·e de ce monde sous le sceau de la confession : « Imaginez. On ne vous entend pas. On ne vous voit pas. Vous êtes réduit à un corps. »

You’re in a memory of something yet to happen, when they stop you, like a moving vehicle edged off the road. They tell you there has been a spate of robberies in the area. They say many residents describe a man fitting your description. They ask where you are going and where you have come from. They say you appeared out of nowhere. Like magic, almost. They don’t hear your protests. They don’t hear your voice. They don’t hear you. They don’t see you. They see someone, but that person is not you. They would like to see what is in your bag. Your possessions are scattered across the ground in front of you. They say they are just doing their jobs. They say you are free to go now.

Son personnage principal tente de se défaire de ces voix extérieures et de se rappeler les préceptes de vie qu’il tient de James Baldwin, à l’image de la phrase “I just want to be an honest man and a good writer.” (« Je veux juste être un honnête homme et un bon écrivain. »). Mais souffrant chaque jour de ces micro-agressions, ces dénigrements perpétuels de son être, lui risque bien de complètement sombrer.

“We are all hurting, you said. We are all trying to live, to breathe, and find ourselves stopped by that which is out of our control. We find ourselves unseen. We find ourselves unheard. We find ourselves mislabelled. We who are loud and angry, we who are bold and brash. We who are Black. We find ourselves not saying it how it is. We find ourselves scared. We find ourselves suppressed, you said. But do not worry about what has come before, or what will come; move. Do not resist the call of a drum. Do not resist the thud of a kick, the tap of a snare, the rattle of a hi-hat. Do not hold your body stiff but flow like easy water.”

Une balade artistique

Redonnant un espace aux Noir·e·s trop souvent assimilé·e·s à des « corps indissociables », Caleb Azumah Nelson propose en outre au sein d’Open Water une vue sur l’art noir contemporain. Il est de sorte question d’écrivain·e·s, chanteur·euse·s, rappeur·euse·s, musicien·ne·s, peintres, photographes et producteur·rice·s dans l’entièreté du roman.

C’est d’ailleurs, de prime abord, par l’expression explicite de différentes musiques que l’écrivain nous plonge dans une atmosphère singulière. Il y en a ici pour tous les goûts, des plus grands titres classiques de soul et de funk comme respectivement Move On Up de Curtis Mayfield et Fight the Power des Isley Brothers, aux compositions d’artistes états-unien·ne·s et britanniques d’aujourd’hui (Church de Kelsey Lu, To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, Blonde de Frank Ocean et The Sun’s Tirade d’Isaiah Rashad, entre autres), en passant par la mention de notabilités de la scène musicale anglophone que l’on ne présente plus à l’image de Cissy Houston, Walt Dickerson, James Brown, Solange et A Tribe Called Quest. À cet égard, il existe du reste une playlist Spotify[1] officiellement associée au roman, créée par Viking Books.

Caleb Azumah Nelson donne également une grande place aux arts visuels dans Open Water, faisant référence à des projets artistiques qui n’ont pas manqué de l’influencer dans ses choix esthétiques puisque chaque référence présentée ici entre en parfaite symbiose avec l’épisode du roman dans lequel elle figure. Ainsi, In the House of My Father[2] de Donald Rodney permet à l’écrivain d’aborder l’héritage familial, les souvenirs et les drames donnés en legs par un parent ; Couple Dancing[3] de Roy DeCarava illustre à quel point les mots sont parfois insuffisants pour parfaitement décrire l’intensité d’un moment ou d’une impression, notamment quand il est question de sentiments ; les peintures réalisées par Lynette Yiadom-⁠Boakye[4] et Sola Olulode[5] sont la base d’une réflexion sur la célébration de la vie, la célébration de la beauté noire. Les films Moonlight et If Beale Street Could Talk de Barry Jenkins, et Boyz n the Hood de John Singleton ont également leur importance dans la structure narrative du livre.

Une pluralité d’écrivain·e·s et essayistes enrichissent la prose de Caleb Azumah Nelson. Parmi eux, elles, on retrouve le susmentionné James Baldwin, mais aussi Zadie Smith qui semble être l’inspiration première de l’écrivain. Son roman intitulé NW, Ceux du Nord-Ouest dans l’édition française, est mentionné moult fois ; Open Water s’ouvre d’ailleurs sur une citation du livre[6] et un des motifs de l’œuvre, la ligne, rappelle également la sinuosité des rapports entretenus par les protagonistes principaux d’Open Water. Les textes de Chancellor Williams et Hanif Abdurraqib sont également appréciés.

Une ode à l’amour

Open Water est en somme un roman d’atmosphère dans lequel les émotions semblent à fleur de peau, dans lequel on découvre peu à peu l’affection d’un homme pour une femme. L’énonciation si singulière de Caleb Azumah Nelson nous plonge dans une espèce d’introspection « honnête » de ce protagoniste masculin qui nous est présenté dans son quotidien, dans des quartiers mythiques de Londres particulièrement bien dépeints, mais évoluant difficilement en raison d’un racisme latent et d’un regard continuel sur sa personne. Ce regard le contraignant dans ses mouvements est opposé au titre du roman : l’expression “open water” renvoie à l’image d’un être nageant en « eau libre », un être qui pourrait de sorte vivre libre de ses mouvements puisque compris des autres, un être qui serait aussi libre d’aimer et d’être aimé. Ce qu’essaie désespérément d’accomplir l’homme.

Under what conditions does unconditional love become no more?

Notes    [ + ]

  1. VIKING BOOKS. Open Water Official Playlist | Caleb Azumah Nelson in Spotify. Janvier 2021. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://open.spotify.com/playlist/0JeZD3Jd67kGtSpVeXE488
  2. BARSON (Tanya). ‘In the House of My Father’, Donald Rodney, 1996–7 in Tate. Février 2002. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://www.tate.org.uk/art/artworks/rodney-in-the-house-of-my-father-p78529
  3. RISD MUSEUM. Roy DeCarava: Photographs from the Collection. Janvier 2002. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://risdmuseum.org/exhibitions-events/exhibitions/roy-decarava-0
  4. TATE. An Introduction to Lynette Yiadom-Boakye. Octobre 2020. Consulté le 14 mars 2021. URL : https://www.tate.org.uk/art/artists/lynette-yiadom-boakye-16784/introduction-lynette-yiadom-boakye
  5. OLULODE (Sola). Sola Olulode. Août 2020. Consulté le 14 mars 2021. URL : http://solaolulode.co.uk/
  6. La citation en question est : “There was an inevitability about their road towards one another which encouraged meandering along the route.” Dans l’édition française, Emmanuelle et Philippe Aronson en proposent la traduction suivante : « Leur rencontre avait un caractère si inéluctable qu’il paraissait logique de musarder en chemin. »

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