La Cage dorée de Camilla Läckberg, la vengeance d’une femme est douce et impitoyable

La Cage dorée de Camilla Läckberg
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Écrivaine suédoise née en 1974, Camilla Läckberg compose essentiellement des ouvrages de littérature policière (romans d’enquête, polars et/ou thrillers). Son premier roman, intitulé Isprinsessan dans sa langue originelle, est publié en France en 2008 dans la collection « Actes noirs » des éditions Actes Sud, sous le titre La Princesse des glaces, grâce à une traduction de Lena Grumbach et Marc de Gouvenain.

En avril 2019, Camilla Läckberg est de retour sur le devant de la scène littéraire française avec un nouvelle série de romans intitulée La Vengeance de Faye. Le tome premier de cette série, La Cage dorée, est traduit du suédois vers le français par Rémi Cassaigne. L’écrivaine y retrace le parcours d’une femme bafouée installée au sein d’une « cage dorée », au moyen d’une énonciation intrigante. Son héroïne évolue dans un environnement de richesse et de luxure, mais sans véritable liberté, bonheur et contentement.

Une sombre trahison à venir

L’intrigue de La Cage dorée démarre par une discussion troublante : on découvre dès l’incipit du roman un dialogue déclenchant une série d’interrogations. Une femme prénommée Faye est en présence d’agents de la force publique. Elle s’entretient avec une policière qui tente de lui faire un état de la situation avec tact : « Il y a énormément de sang. Pour un si petit corps. Mais je ne veux pas spéculer avant qu’un médecin légiste ait pu se prononcer. » Selon toute vraisemblance, l’ex-mari de Faye, Jack, a tué leur fille.

Camilla Läckberg emploie ici la prolepse[1] afin de dynamiser sa narration et engendrer des sentiments d’anticipation chez son lecteur. Rétablissant le temps normal du récit après son introduction succincte, la romancière propose une entrée dans le quotidien de Faye et Jack, un couple encore marié, au pouvoir d’achat élevé, sollicité de toutes parts par les médias. Elle choisit pour ce faire Faye comme personnage central de la narration, une héroïne singulière à la personnalité protéiforme.

Une femme aux multiples facettes

Faye vit dans l’un des plus chics quartiers de Stockholm en compagnie de son mari Jack Adelheim, homme d’affaires respecté, et leur fille Julienne. De l’extérieur, cette femme mène une vie que beaucoup pourraient envier : elle n’a pas à se préoccuper de l’aspect financier des choses, réside dans un domaine aux finitions exquises, revêt des vêtements de grandes marques et profite de services d’entretien onéreux. Si elle possède tous les avantages d’une richesse matérielle, Faye est aussi piégée dans un quotidien étouffant. Elle a littéralement cessé d’exister pour permettre à Jack de briller, elle qui accumule pourtant les humiliations de la part de son époux, un homme qui lui doit tout, jusqu’à son succès social et professionnel. Faye est dominée, aussi bien sur le plan moral que sexuel.

En parallèle à cette femme en souffrance, une jeune adulte solitaire marquée par les souvenirs d’une famille dysfonctionnelle conte ses déboires. Cette dernière, qui n’est autre que la version plus jeune de Faye, se révèle être une femme au caractère vif, une battante capable de tout pour survivre. Une redoutable ambitieuse ne reculant devant rien.

Faye fixa son propre visage dans le miroir. Elle ne savait plus qui était la femme qui la regardait.

Camilla Läckberg offre ainsi deux facettes complètement différentes de Faye, laissant supposer un bouleversement important à venir au sein de l’intrigue. L’énonciation de ces deux récits enchâssés diffère d’un point de vue stylistique : d’une part, l’écrivaine relate les aléas de Faye à la troisième personne du singulier pour créer un effet de distanciation avec cette femme soumise, prisonnière de sa cage dorée ; de l’autre, la « jeune Faye » s’exprime en 2001 à la première personne du singulier, annonçant au lecteur le caractère non-définitif de la situation de la trentenaire.

Une vengeance aux lourdes conséquences

Un ultime opprobre conduit Faye à reconsidérer son quotidien. La brutalité de la trahison de Jack la laisse profondément blessée, puis finalement révoltée. Camilla Läckberg utilise alors les champs lexicaux du souvenir – faisant référence à l’adolescence difficile de Faye – et du bien-⁠être pour indiquer le caractère révolu de la soumission terrible de son héroïne.

Elle sentit la noirceur familière sourdre par tous les pores de son corps, la noirceur qu’elle n’avait jamais réussi à oublier. Elle avait fait comme si elle n’avait jamais existé, comme si elle n’avait jamais été une part d’elle. Mais à présent, elle commençait lentement à se rappeler qui elle était, qui elle avait été.
La haine était familière et rassurante. Elle l’emmitouflait dans un cocon chaud, lui donnait un but, une raison d’être, lui faisait reprendre pied.

L’écrivaine offre alors, suite à l’incident, une reconstruction insolite à Faye, désormais pleine de détermination. Cette dernière échafaude un plan d’action minutieux dont l’objectif est d’amadouer son (désormais) ex-mari pour mieux le blesser : une vengeance impitoyable. Mais cette vendetta conduit inévitablement à la scène première du roman… Camilla Läckberg pose d’ailleurs un regard continu sur cet épisode. Le mystère reste néanmoins entier quant aux véritables raisons du crime énoncé.

Une narration pouvant heurter la sensibilité d’autrui

La Cage dorée est un thriller psychologique à la structure littéraire éclatée. Camilla Läckberg plonge son lecteur dans une intrigue dramatique dès les premières pages de son roman au moyen d’une énonciation non-linéaire. Elle opte ici pour un ton trash mêlant violence et harcèlements en tous genres. Elle narre sans tabou les contraintes morales exercées par Jack sur Faye rendant le récit d’une crudité manifeste quant aux rapports qu’ils entretiennent, notamment quant à leurs relations sexuelles (où la femme n’a pas son mot à dire) et quant aux propos explicites que l’homme à l’ego démesuré qu’est Jack tient à Faye.

En définitive, Camilla Läckberg évoque au sein de La Cage dorée des thématiques telles que la dévotion amoureuse, l’excès de confiance, la solidarité féminine face à l’abus de pouvoir des hommes et la vengeance. De nombreux retournements de situation enrichissent en outre l’intrigue de ce roman.

Notes    [ + ]

  1. La prolepse, en littérature, est une figure de style qui consiste à faire le récit d’une situation de manière anticipée. Ainsi des faits qui se produiront plus tard dans l’intrigue sont mentionnés en premier lieu – à l’inverse d’un retour dans le passé, d’un flash-back.

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