Dernière cartouche de Caroline de Bodinat, un simulacre d’existence

Dernière Cartouche de Caroline de Bodinat
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De nombreux écrivains s’intéressent au poids de l’extérieur – au regard des autres, aux préceptes et contraintes liés à un milieu social normé et à l’allégeance d’un homme ou d’une femme à sa propre famille – sur l’intimité d’une personne. Caroline de Bodinat reprend à son compte cet assujettissement circonstanciel de l’être et explore dans Dernière cartouche, un roman paru au sein de la collection « La Bleue » des éditions Stock, les répercussions désastreuses d’une trop forte injonction à la réussite. Elle décrit le quotidien d’un homme inconfortable dans son existence et montre ses relations passionnées. Elle crée par ailleurs un enjeu de lecture manifeste par le positionnement de sa narratrice dès le début de son énonciation.

Un être bohème

Caroline de Bodinat construit son roman autour d’un personnage principal évoluant tant bien que mal entre ses aspirations et sa réalité. Paul des Tures doit à sa lignée ses lettres de « noblesse » : son nom souligne son appartenance à sa classe sociale. C’est un aristocrate qui doit mener une vie bien rangée et diriger une entreprise florissante. Il épouse Suzanne de Mauperthuis, la fille du comte de Mauperthuis, et tous deux avancent dans leur existence avec une certaine rectitude.

Chacun d’entre eux est censé « intégrer », avant l’âge de raison, ce que signifie tenir son rang. Ne pas se plaindre. Ne rien montrer de ses sentiments, être serviable envers quiconque. Ne pas pérorer, attitude de parvenu. Jamais ne s’asseoir devant une personne à l’ouvrage, surtout si c’est une employée de maison.

Mais Paul des Tures apparaît très vite en marge de ses responsabilités. C’est en réalité un bourgeois de province à court d’argent empruntant continuellement à sa femme, un rêveur idéaliste qui souhaite briller aux yeux des autres, qui veut réussir par-dessus tout mais n’arrive pas à s’accommoder de la rigueur qu’il doit avoir dans son quotidien. Paul des Tures est un esprit libre, un être intrigant qui semble mener sa vie comme il l’entend parfois au détriment des siens.

On découvre ce personnage au langage fleuri par les réminiscences d’une protagoniste féminine qui lui est proche, sa fille, son aînée. C’est finalement elle qui décrit le malaise de son père dans son existence, dans son milieu très normé. Elle montre sa volonté de s’en sortir, d’entreprendre sans cesse de nouveaux projets, de susciter auprès des siens de l’espoir… mais la réalité le rattrape sans cesse.

Des relations hors normes

Caroline de Bodinat dévoile principalement le caractère de Paul des Tures par le biais de ses relations, notamment celles qu’il entretient avec sa femme, ses enfants, son chien et le reste de son entourage. Conscient de ses manquements, cet être de papier surnomme son labrador « chien de con », une expression que la romancière met volontairement en relief tout au long de son énonciation.

Paul des Tures forme avec sa femme un couple construit sur un malentendu. Cette relation n’aurait jamais vu le jour si les de Mauperthuis n’avait pas refusé à Suzanne son « gentleman farmer normand ». Personne n’est heureux dans ce ménage, mais l’illusion est parfaite de l’extérieur. De l’intérieur en revanche, il semble régner une dichotomie singulière dans le comportement des deux êtres. Caroline de Bodinat oppose à ce titre leurs comportements à bien des égards, où la mère invoque le nom de Dieu pour prier, le père pour jurer ; la première étant à cheval sur les principes moraux, le second beaucoup plus fantasque dans ses agissements.

Cet entre-deux se révèle surtout ardu pour les enfants du couple, « spectateurs de leur comédie ». Dernière cartouche est en ce sens un texte d’une grande finesse sur les relations parents-enfants dans leur plus grande complexité. Paul et Suzanne ont deux filles et un garçon qui oscillent entre espérance d’un renouveau et complaisance dans un quotidien imparfait. Car Paul des Tures, bien qu’inconsistant dans son attitude de père de foyer, est aussi un homme qui possède une vraie complicité avec ses enfants, un homme qui se comporte comme un adolescent et est donc capable d’avoir des moments de franche camaraderie avec les siens. Et peut-être, insisterait presque la narratrice, que tous les enfants du monde n’ont pas la chance de connaître un être pareil.

Un besoin de savoir

Dès les premières pages de Dernière cartouche, Caroline de Bodinat met en garde son lecteur : Paul des Tures s’éteint prématurément à l’âge de cinquante et un ans. L’enjeu majeur du roman est alors de décrypter les raisons de cette mort inéluctable en entrant dans l’intimité de cet homme à travers le discours de son aînée.

S’exprimant à la première personne du singulier, Louise démarre son énonciation par l’image insolite des quais de gare. Ces derniers symbolisent les « au revoir » détestés par Paul des Tures, qui, toujours, disparaissait une demi-heure avant le départ. Ces quais de gare donnent aussi naissance à des regards « qui se [passent] de mots » et « qui [enrayent] la voix ». Paul des Tures a ainsi vécu à l’image de ce lieu de transition, disparaissant littéralement avant l’heure.

L’incipit de Dernière cartouche présente toutes les caractéristiques du roman à venir. Paul des Tures est rapidement dépeint comme un homme ne tenant pas ses promesses, possiblement chômeur et voleur, aux comportements ambivalents. Il semble déjà mal à l’aise dans cet environnement donné et Caroline de Bodinat s’applique à révéler par l’énoncé de courts dialogues la dynamique des rapports entre ses personnages, notamment le père et la mère, et le père et la fille.

Le texte s’accompagne en outre de données datées permettant de reconstruire le fil de l’existence de Paul des Tures. Louise a maintenant bientôt l’âge de Paul et s’interroge sur les événements qui entourent sa mort. La romancière indique que « 9 490 jours » ont passé avant que sa narratrice se décide à remonter le temps, soit près de vingt-six années… Des allers-retours entre le passé et le présent sont subséquemment proposés et l’on découvre une vie où tout commence toujours bien, mais se termine toujours mal, où finalement le titre du roman se révèle annonciateur d’une tragédie et témoigne de la réalité lourde à porter de cet homme.

Une écriture singulière

Caroline de Bodinat propose en somme au sein de Dernière cartouche un récit semblant autobiographique, au bout duquel on se demande, tant les personnages semblent humains, quelle est la part de fiction et quelle est la part empruntée au réel. On plonge ici dans le quotidien des des Tures et on en ressort complètement bouleversé.

L’histoire contée est portée par une écriture relativement directe, où chaque phrase se décompose en deux ou trois actions. Les émotions sont passées entre les lignes, dans les non-dits qui caractérisent tant la famille des des Tures. Un tourbillon d’émotions assaille in fine le lecteur, tant les mots, d’une simplicité apparente, se révèlent porteurs de sens.

La fumée de sa cigarette lui plissait les yeux pendant qu’il portait mon sac dans le train.
Il tendait la joue, il n’embrassait pas.
Il redescendait sur le quai, s’approchait du wagon le temps que je m’installe. En attendant le départ, chacun d’un côté de la vitre sale, nous nous tenions du regard.
Les portes claquaient. Il marchait au rythme du train, accélérait le pas jusqu’à courir un peu, sans me lâcher des yeux. Jusqu’à se faire semer.
Le front collé contre la vitre, je le regardais, immobile, s’éloigner.
Subitement je trouvais les mots que j’aurais dû lui dire.
Il attendait de voir les feux arrière du train disparaître, se rallumait une clope et remontait le quai.
Avec mon père, on jouait à ça, à goûter ce sentiment de dernière fois.

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