Lointaines Merveilles de Chantel Acevedo, un écrit sur la guerre d’indépendance de Cuba

Lointaines merveilles de Chantel Acevedo
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Lointaines Merveilles est un roman de Chantel Acevedo paru en France au mois de juin 2016 aux éditions Les Escales. Intitulé The Distant Marvels dans son édition princeps, il est traduit de l’anglais vers le français par Carole Hanna, et disponible au format poche dans la collection « Les Grands Romans » de Points dès mai 2017.

Chantel Acevedo est une professeure d’anglais de l’université de Miami et écrivaine états-unienne née de parents cubains. Elle s’inspire de l’histoire de Cuba et de ses proches pour écrire ses intrigues dans lesquelles on retrouve toujours un peu de son autre langue d’expression, l’espagnol.

Le premier roman de Chantel Acevedo, Love and Ghost Letters, narre de façon romancée le portrait d’une femme vivant les années précédant l’arrivée de Fidel Castro à la tête du gouvernement cubain. Il remporte le Latino International Book Award en 2006.
Dans son deuxième roman, A Falling Star, l’écrivaine propose un aperçu des années 1980 aux États-Unis, une période à laquelle l’immigration de personnes d’origine cubaine vers la Floride du Sud fait rage. Elle y décrit le combat de ces familles cubano-américaines.

Lointaines Merveilles, seul roman de l’auteure traduit en français à ce jour, permet de découvrir la guerre qui a mené Cuba à son indépendance de l’Espagne en 1898. En France, cette fiction à caractère historique est sélectionnée pour le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points en 2017.

Des révélations au cœur d’un ouragan

1963. L’ouragan Flora est sur le point d’arriver à Cuba. Il faut organiser les préparatifs préventifs, se réfugier dans un endroit sûr, se calfeutrer en zone sécurisée dans l’attente des vents violents. María Sirena a quatre-vingt-deux ans et est entêtée : elle est déterminée à rester dans sa maison qui donne pourtant vue sur la mer. Ada, sa voisine de soixante-treize ans, tente de la raisonner, de contrer cette obstination imprudente, mais la vieille femme ne veut rien entendre…

Ofelia, soldate d’une vingtaine d’années, parvient finalement à faire sortir María Sirena de sa maison contre son gré. Cette jeune combattante de force insoupçonnée a reçu l’ordre de faire évacuer toutes les femmes délaissées des quartiers de Maisí, ville de Guantánamo dans laquelle vit María Sirena. Ofelia habille cette dernière d’un gilet orange et l’entraîne dans un bus à destination de Casa Velázquez, un musée d’art national. À l’intérieur de ce véhicule, quelques femmes sont d’ores-et-déjà installées.

La seule chose que María Sirena emporte avec elle pour cette expédition imprévue est une photo de Mayito. Il y a deux mois, alors qu’elle ne l’espérait plus, cette mère au cœur sensible reçoit une lettre de l’université de La Havane. Il semblerait qu’un étudiant travaillant sur sa thèse ait retrouvé une lettre, un article de journal états-unien et une photo lui appartenant : un cliché qui représente son « fils perdu », Mayito.

Chantel Acevedo invite son lecteur à apprécier le caractère de solidarité qui se tisse très vite entre ces inconnues durant ce temps d’intempéries violentes. Ensemble confinées, ces femmes vont se lier d’amitié et confier des instants de leur vie. L’ouragan les rapproche les unes des autres. Chacune prend tour à tour la parole… mais c’est María Sirena qui, telle une maîtresse de cérémonies, est à la tête de ces confidences. Née en juillet 1881, cette femme propose une découverte des années qui ont précédé l’indépendance de Cuba.

I’ve noticed this myself, how the voice of the deceased is the first thing one forgets, and I’ve often felt a double grief, for the dead and for their way of speaking, both torn from this world.[1]
Je l’ai remarqué depuis, la voix d’un mort est la première chose que l’on oublie, et j’ai toujours éprouvé une double perte, pour le mort et pour sa façon de parler, tous deux arrachés au monde.

La romancière compose ici deux temporalités distinctes reprenant l’histoire de Cuba à savoir, la guerre d’indépendance de 1895 à 1898, et les quelques années qui ont suivi la prise du pouvoir par Fidel Castro. Le lecteur est de ce fait transporté dans un va-et-vient incessant avec le passé et finalement, l’essentiel de la narration ne se déroule pas en 1963, à l’heure où l’ouragan Flora se dirige vers Cuba, mais plutôt entre 1890 et 1900, à l’heure où María Sirena, adolescente, apprend brutalement ce qu’est la vraie vie. Les « lointaines merveilles » évoquées par le titre de ce livre sont les réminiscences du passé, le souvenir d’une guerre traumatisante que María Sirena a eu la chance de fuir, malgré ses pertes importantes.

Une guerre d’indépendance difficile

Chantel Acevedo détaille avec minutie ce qu’est la vie à Cuba avant son indépendance tout au long de son énonciation. L’île est alors une colonie espagnole, et l’exode des habitants d’Espagne est encouragé par la reine Isabelle II. De nombreuses inégalités sont perceptibles entre les Espagnols d’origine et les Cubains de souche ; celles-ci sont d’autant plus observables entre les Blancs et les Noirs de l’époque. Il est important de noter ici que ce n’est qu’en octobre 1886 que l’esclavage est aboli à Cuba par décret royal, presque quarante ans après les îles françaises de la Caraïbe. Cette abolition tardive crée encore des différences majeures entre les insulaires.

L’écrivaine redonne corps à Antonio Maceo, sous-commandant de l’Armée de l’indépendance cubaine ; et José Martí, considéré comme le père de l’insurrection cubaine au sein de Lointaines Merveilles. Martí était un écrivain – poète, journaliste, traducteur, essayiste – et professeur cubain. Il a tenu un rôle important dans l’indépendance de Cuba et est notablement connu comme un philosophe révolutionnaire : il a dédié sa vie à la promotion de la liberté. S’il meurt durant une action militaire en 1895, aux prémices de la guerre, José Martí est encore célébré aujourd’hui comme un héros national.

Martí […] was the father of the insurgency, the one who had brought together a dozen disparate groups under one banner—that of Cuban freedom. And now, before the war had really begun, he was gone.
Martí […] était le père de l’insurrection, l’homme qui avait réussi à rassembler des dizaines de bandes séparées sous une seule et même bannière, à les unir pour la même cause : la liberté de Cuba. Et alors même que la guerre n’avait pas réellement commencé, il nous avait quittés.

Chantel Acevedo montre enfin l’intervention des Américains sur le sol cubain pendant cette guerre. En avril 1898, les États-Unis, jusqu’alors neutres dans ce conflit, entrent en guerre contre l’Espagne. Les troupes états-uniennes accompagnées des troupes cubaines prennent Santiago de Cuba, et poussent les Espagnols à la reddition en août de cette même année.

Un regard sur les années 1960 à Cuba

Par le biais de son énonciation autour de l’ouragan Flora, Chantel Acevedo montre la désolation connue par la région caribéenne à son passage. La romancière offre une description des comportements qui visent à améliorer la sécurité des insulaires lors de ces catastrophes naturelles. Ses personnages évoquent également la puissance de l’ouragan : « des vagues de douze pieds » brisent le littoral, « l’œil [du cyclone] est aussi grand que tout Port-au-Prince », et Haïti connaît une perte humaine estimée à environ « cinq mille morts ».

Here the destruction is palpable. The air tastes sour and a fine grit hangs in the atmosphere. Houses have been blown off their foundations, and here and there, cars rest up on trees, having floated there when the water was high.
Ici, la destruction est palpable partout. L’air est imprégné d’une odeur aigre et une sorte de fine pellicule flotte en suspension dans l’atmosphère. Des maisons ont été arrachées de leurs fondations. Ici et là, on distingue des voitures perchées au sommet des arbres à cause des eaux à leur plus haut niveau.

L’écrivaine choisit surtout de dévoiler un fragment de l’histoire cubaine. Elle retrace en particulier les conséquences de l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir. Elle dénonce subtilement les « étranges règles » auxquelles doit s’habituer la population locale et critique les fonctionnaires qui ont maintenant « le pouvoir des dieux ».

We’ve grown accustomed to strange rules in this new Cuba—what we can buy or sell is decided in Havana, and we can’t leave the island at all without permission.
Nous nous sommes habituées aux étranges règles érigées dans la nouvelle Cuba. Ce que nous pouvons acheter ou vendre se décide à La Havane, et nous ne pouvons plus quitter l’île sans autorisation.

Le personnage de Susana Soto, professeure de littérature, révèle les relations privilégiées entre Fidel Castro et l’Union soviétique. Les ressources reçues par le dirigeant cubain de cet État fédéral ont financé une augmentation massive des nouvelles institutions au début des années 1960 – les Soviétiques ont participé à l’apport économique de Cuba durant ces années-là. Selon Chantel Acevedo, ce bienfait est contrebalancé par un nouveau programme de lecture imposé par les Soviétiques, une contrainte que Susana n’accepte pas en matière d’éducation.

Une certaine politique musicale est mise en place par le gouvernement de Fidel Castro. La musique des Beatles, parmi tant d’autres, ne devait pas être diffusée sur les ondes de ce pays. Les Cubains auraient eu le loisir de découvrir ce groupe de rock jusqu’à ce que le gouvernement en place l’interdise.

Chantel Acevedo choisit tout de même de donner la voix à un personnage convaincu de l’apport bénéfique de ce gouvernement, comme pour montrer les différences d’opinion des Cubains à ce sujet. Selon Ofelia, si ces femmes sont accueillies dans un musée d’art national comme Casa Velázquez, c’est parce que tout le trésor du pays appartient maintenant au peuple. On les laisse se réfugier ici car le gouvernement a confiance : qui déciderait de se voler lui-même ?

“Cuba and her spoils belong to everyone, compañera. It’s the 1960s, my friends. A new dawn is here!”
« Cuba et ses trésors de guerre appartiennent au peuple, compañera. Nous sommes dans les années 60, mes amis, l’aube d’une nouvelle ère ! »

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont tirées du livre original de Chantel Acevedo, The Distant Marvels, paru en 2015 chez Europa Editions. La traduction en français de ces citations est proposée par Carole Hanna pour Les Escales en 2016.

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