La Prière des oiseaux de Chigozie Obioma, un conte symbolique sur l’inégalité sociale

La Prière des oiseaux de Chigozie Obioma
Copyright : Buchet/Chastel

Écrivain nigérian aujourd’hui basé aux États-Unis, Chigozie Obioma s’inspire de son parcours singulier pour créer des univers mythiques d’une grande oralité. C’était déjà le cas dans Les Pêcheurs (L’Olivier, 2016), son premier roman, finaliste du Booker Prize 2015. C’est aussi le cas dans La Prière des oiseaux (Buchet/Chastel, 2020), son deuxième roman, finaliste du Booker Prize 2019.

Chigozie Obioma, traduit de l’anglais vers le français par Serge Chauvin, conte dans ce dernier l’histoire d’un homme dont l’existence est sévèrement mise à l’épreuve par la société qui l’entoure. Il choisit de sorte de rendre compte de l’expérience humaine d’un être démuni, sans cesse rabaissé par les personnes qu’il côtoie. Cet homme est présenté aux lecteur.rice.s au moyen d’un narrateur insolite soulignant les caractéristiques de la cosmologie igbo, un narrateur qui s’exprime en filigrane sur les conséquences de la mondialisation pour un pays comme le Nigeria.

Un « orchestre des minorités »

Chinonso Solomon Olisa est un éleveur de volailles né à Umuahia au Nigeria. C’est un homme de peu de moyens, à l’activité gratifiante et au quotidien bien ordonné, un homme qui travaille jour après jour par amour pour sa discipline. Un soir, de retour d’une escapade visant à le ravitailler en matières premières, Chinonso aperçoit une femme sur un pont « prête à se jeter dans la rivière ». Il intervient promptement pour l’empêcher de mettre fin à ses jours.

He knew at once that this was a deeply wounded woman. For every man who has himself suffered hardship or witnessed it in others can recognise its marks on the face of another from a distance.[1]
Il comprit aussitôt que cette femme était profondément blessée. Car tout homme qui a subi le malheur ou l’a constaté chez autrui en reconnaît les marques sur un visage, même de très loin.

Usant de toute sa force de persuasion, Chinonso convainc la jeune femme de renoncer à se précipiter du pont. Cet épisode singulier signe les prémices d’une relation atypique : neuf mois plus tard, après avoir essuyé de nombreuses déconvenues sentimentales, Chinonso rencontre à nouveau Ndali. Il croit alors à un clin d’œil du destin et tombe amoureux d’elle.

Seulement Ndali Obialor n’appartient pas au même rang social que le modeste fermier. Elle est éduquée, descend d’une famille aisée, maîtrise « la langue du Blanc » et étudie à l’université pour obtenir son diplôme. Chinonso ne possède rien d’autre à lui offrir que son cœur. Il se sent « inférieur » à elle, est peu confiant en l’apparence de son foyer et se montre mal à l’aise en sa présence. Malgré tout une histoire d’amour commence entre Ndali et Chinonso… mais c’est sans compter la pression de leur entourage et les injonctions sociales nigérianes.

Chinonso subit en effet humiliation après humiliation en tant que prétendant de Ndali. Le champ de ses possibilités étant de moindre envergure, l’homme fait un choix aux conséquences terribles sans consulter son amante. Cette décision marque le début d’un long périple qui le conduit en Europe, où ses rêves n’aboutiront jamais.

Guardian spirits of mankind, have we thought about the powers that passion creates in a human being? Have we considered why a man could run through a field of fire to get to a woman he loves? Have we thought about the impact of sex on the body of lovers? Have we considered the symmetry of its power? Have we considered what poetry incites in their souls, and the impress of endearments on a softened heart? Have we contemplated the physiognomy of love – how some relationships are stillborn, some are retarded and do not grow, and some fledge into adults and last through the lifetime of the lovers?
Esprits protecteurs de l’humanité, avons-nous vraiment réfléchi aux puissances que déploie la passion chez l’humain ? Avons-nous examiné pourquoi un homme peut traverser un champ de flammes pour atteindre la femme qu’il aime ? Avons-nous réfléchi à l’effet du sexe sur le corps des amants ? À la symétrie de son pouvoir ? Avons-nous étudié ce que la poésie éveille en leur âme, et la marque des mots doux sur un cœur attendri ? Avons-nous contemplé la physionomie de l’amour, analysé pourquoi certaines relations sont mort-nées, d’autres naissent handicapées et atrophiées, tandis que certaines parviennent à l’âge adulte et durent toute la vie des amants ?

La Prière des oiseaux expose ainsi l’histoire d’un homme écrasé par son héritage social. Paru originellement sous le titre An Orchestra of Minorities, que l’on pourrait traduire par « Un orchestre de minorités », ce roman possède un chapitre éponyme dans lequel Chigozie Obioma assimile cet orchestre à une « musique en sourdine », aux cris d’oiseaux qui ne peuvent rien faire d’une situation et ont besoin d’aide pour leur propre protection. Chinonso représente à lui seul les laissés-pour-compte d’une société qui valorise les puissants au détriment des faibles et des déshérités. Il est à l’image d’un poussin enlevé par un faucon si l’on en croit la représentation imagée de l’écrivain.

Un plaidoyer atypique

Les nombreuses péripéties de Chinonso sont contées de manière insolite par son « chi », son esprit protecteur d’après la cosmologie igbo. Ce chi est un être immatériel conscient et omniscient ne disposant pas d’un corps qui lui est propre, capable de ressentir les émotions de son hôte, capable également d’un meilleur jugement des situations que vit ce dernier. Pourtant cet esprit ne peut agir contre le bon vouloir de celui qu’il protège, seulement lui suggérer des comportements ou des idées.

En début d’énonciation, le chi de Chinonso intervient pour demander à un être tout-puissant (désigné par l’auteur par une série d’appellations présentées au préalable) d’accorder une certaine clémence à son hôte. De ce fait, dès le début de La Prière des oiseaux, l’écrivain place ses lecteur.rice.s en situation d’attente. Chinonso aurait commis un acte préjudiciable qui, d’après son esprit protecteur, aurait des circonstances atténuantes. Le récit des aventures de Chinonso commence alors.

Chigozie Obioma fait ici un travail périlleux en donnant la voix à ce chi. Il crée, pour instaurer de l’oralité à son histoire, un narrateur omniscient s’exprimant à la fois à la première personne du singulier quand il parlemente sur ce qu’il ressent vis-à-vis de Chinonso, à la deuxième personne du singulier au moment de ses incantations – s’adressant alors à Chukwu qui, selon la cosmologie igbo, correspond au créateur de toute chose et possède un don de prescience –, et à la troisième personne du singulier pour conter l’histoire de son hôte.

Chigozie Obioma dépeint de cette manière avec minutie les croyances igbo. L’esprit-narrateur se révèle particulièrement éloquent et permet aux lecteur.rice.s de s’approprier un univers qui lui est, pour la majorité, méconnu. L’écrivain propose par ailleurs en tant qu’épigraphe de son roman la citation suivante, tirée de l’ouvrage Le Chi dans la cosmologie igbo de Chinua Achebe.

In a general way, we may visualize a person’s chi as his other identity in spiritland – his spirit being complementing his terrestrial human being; for nothing can stand alone, there must always be another thing standing beside it.
On peut globalement se représenter le chi d’une personne comme son identité parallèle dans le monde des esprits, l’être spirituel qui vient compléter l’être terrestre sous sa forme humaine ; car rien n’existe seul, tout coexiste, tout a forcément son double.

La Prière des oiseaux donne de la sorte à découvrir un style d’écriture d’une grande originalité. Chigozie Obioma utilise céans une pluralité de répétitions pour marquer ses assertions : le chi affirme « bien des fois » avoir vu ou constaté un trait de caractère de l’être humain ; il apostrophe son allocutaire avec l’interjection « Ô » suivie de sa dénomination pour renforcer la qualité oratoire de son discours ; il dévoile à plus de cinquante reprises ce que « les anciens » ont coutume de dire dans une situation donnée. L’écrivain récite de surcroît des proverbes africains et compose des métaphores ayant pour comparant la flore africaine. L’oralité du texte est telle que l’on pourrait assimiler l’énonciation de ce roman à celle d’un conte.

Une mondialisation déconcertante

À travers le discours du chi de Chinonso, Chigozie Obioma pose un regard sur les conséquences de la mondialisation dans un pays comme le Nigeria. Il évoque dans un premier temps la volonté des jeunes de « partir pour réussir » et étaye l’idée que le bonheur est perçu par ces êtres comme un but à atteindre, non une vérité de chaque jour. L’écrivain montre cependant les désillusions possibles de ceux ou celles qui font le « rêve européen », notamment à cause des arnaques dont ils ou elles peuvent faire l’objet.

Dans La Prière des oiseaux, l’urbanisation progressive des campagnes africaines est particulièrement perceptible. Il semblerait que, progressivement, la ville se développe sous l’influence de l’Occident : les marchés du centre-ville sont relégués en périphérie ; la téléphonie mobile se répand et le nombre d’opérateurs se multiplie ; les lumières artificielles réduisent la profondeur de la nuit rendant les étoiles du ciel moins visibles au crépuscule. Toutefois, la campagne est le décor qui reçoit toute l’attention de Chigozie Obioma : la campagne est le lieu magnifié dans ses descriptions.

He returned to his normal life, rising at daybreak to the beautiful but mystifying music of the poultry – a symphony of crows, cackles and tweets that often melded into what his father had once described as a coordinated song.
Il retourna à sa vie normale, réveillé à l’aube par la belle et énigmatique musique du poulailler, une symphonie de cocoricos, de caquètements et de piaillements mêlés qui finissaient souvent par former, selon les mots de son père, un chœur harmonieux.

Chigozie Obioma souligne surtout la perte des racines de tout un peuple au profit de l’occidentalisation. Il accentue ce sentiment en juxtaposant les méthodes ancestrales aux recours modernes à la technologie et en employant à forte fréquence les expressions « la langue du Blanc », « l’année que le Blanc désigne comme », « le calendrier du Blanc » « le pays du Blanc », « le Dieu du Blanc », « la civilisation du Blanc », « la magie du Blanc », « la manière du Blanc », « la religion du Blanc », « les mœurs du Blanc », « le savoir du Blanc »… Il montre ainsi l’appropriation d’une culture nullement originelle.

En outre, l’adoption des coutumes occidentales par le peuple nigérian est si ancrée, selon le romancier, qu’elle se traduit aussi dans le langage quotidien. Quand Chinonso est de retour à Umuahia après son séjour en Europe, il constate « un humour noir qui [trivialise] l’horreur, accompagné d’un chapelet de jargons qu’il ne [comprend] pas ». Le Nigeria semble par conséquent être un pays en pleine mutation, bénéficiant et subissant des changements à l’échelle nationale.

Un conte sur l’inégalité sociale

La Prière des oiseaux traite en somme des différences sociales au sein d’un même peuple, du caractère omniscient des esprits, du libre arbitre de tout être humain, des conséquences de la mondialisation en Afrique et de la perte des traditions ancestrales. Chigozie Obioma explore sur un temps fictif long les répercussions possibles du mépris de la société sur un homme avec une distorsion du temps de la narration parfois éprouvante. Il place son lecteur en tant que spectateur impuissant de l’évolution du caractère de Chinonso, un personnage principal difficile à apprécier, souvent irrespectueux, aux actes des plus terribles. L’écrivain montre de cette façon la complexité qu’ont les minorités à s’ancrer dans la société actuelle. Il les décrit comme des personnes aspirant à plus de reconnaissance mais ne maîtrisant pas le véritable fonctionnement du monde.

Le style d’écriture de Chigozie Obioma est ici proche de celui d’un conteur : il propose de nombreuses répétitions dans sa structure littéraire (ces dernières créent un sentiment de familiarité), et écrit des comparaisons appréciables usant la nature nigériane comme décor. On retient surtout une oralité très présente au moyen de l’énonciation choisie et du symbolisme du récit. Le romancier explique en outre les principes de la cosmologie igbo avec le discours éloquent d’un esprit protecteur, opposant volontiers la « sagesse » des anciens au manque de discernement des contemporains.

And for days, her laughter echoed through his being in many hollow places, as if it were the world itself that had laughed at him, a small, lonely man whose only sin had been that he was hungry for companionship.
Et pendant des jours, il sentit son rire résonner dans tous les creux de son être, comme si c’était le monde même qui riait de lui, pauvre petit homme solitaire dont le seul péché était d’être assoiffé d’une présence à ses côtés.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Chigozie Obioma pour l’édition de An Orchestra of Minorities parue chez Little, Brown (ISBN 9781408710791). La version française de ces citations est la traduction offerte par Serge Chauvin au sein de La Prière des oiseaux, ouvrage de la collection « Domaine étranger » de la maison d’édition Buchet/Chastel.

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