Le Cœur synthétique de Chloé Delaume, le cœur inflammable d’une quadragénaire

Le Cœur synthétique de Chloé Delaume
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Écrivaine française née en 1973, Chloé Delaume s’intéresse dans ses écrits à la cause féminine, particulièrement au sentiment de solidarité féminine aujourd’hui connu comme précepte de vie, le principe de sororité. Ses ouvrages Les Sorcières de la République (Seuil, 2016) et Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019) développent une réflexion organisée sur ces sujets, avec une pointe de revendications politiques et un léger penchant pour les divinités mythologiques grecques.

En cette rentrée automnale 2020, Chloé Delaume poursuit son œuvre littéraire singulière avec un roman embrassant ces thématiques multiples intitulé Le Cœur synthétique. Sa protagoniste principale n’est autre qu’une quadragénaire célibataire, attachée de presse pour une maison d’édition, qui souffre de sa nouvelle « place » dans la société française.

Une femme invisibilisée

Le Cœur synthétique conte ainsi l’histoire d’une femme de quarante-six ans prénommée Adélaïde qui, suite à son divorce, se retrouve célibataire et vit dans un appartement parisien de trente-cinq mètres carrés, esseulée. Adélaïde est tiraillée entre son rêve d’émancipation du regard des hommes et son « épousite aiguë ». Elle espère que son logement ne sera qu’un lieu transitoire, puisqu’en toute logique, elle aimera bientôt de nouveau. Avec cynisme, le narrateur du Cœur synthétique annihile rapidement tout espoir.

Elle a confiance en son destin, se croit protégée par Aphrodite. La déesse de l’amour ne l’a jamais lâchée, Adélaïde est sûre que très bientôt quelqu’un va venir à sa rencontre. Adélaïde a tort. Si elle tirait les cartes, elle en serait informée.

Cette femme rêve d’amour mais mesure peu à peu à quel point son âge se révèle être déterminant dans sa quête sentimentale. Elle se sent encore jeune mais comprend progressivement que la société française d’aujourd’hui la perçoit comme une vieille en devenir. Elle se découvre moins attirante, moins désirée, moins à sa place. C’est un choc violent pour elle. Chloé Delaume montre ici le contraste qui existe entre Adélaïde et les « jeunes » trentenaires alors qu’elles dansent en boîte : l’une se fait marcher dessus, quand les autres, « gamines » aux parfums « sucrés », attirent les hommes comme le miel attire l’abeille. Le contraste est tout aussi saisissant entre Adélaïde et Élias, son ex-mari, à qui quinze jours sont suffisants pour retrouver quelqu’un.

Bien qu’elle « se [veuille] seule et libre », Adélaïde « [vit] mal la solitude ». Alors elle rêve de l’âme sœur, d’un Vladimir, grand, émacié, charismatique, qui d’un sourire, la « reconnaîtrait ». Dans la « vraie vie », c’est plutôt Perdition, son chat, qui comble ses moments d’errance. Chloé Delaume explore de cette manière ce que signifie se retrouver seule pour une quarantenaire habituée à vivre en couple. Elle pose un regard affectueusement taquin sur Adélaïde, femme qui apprend la solitude telle une « exilée apprend une langue étrangère ». Elle met aussi en dérision l’usage soutenu des réseaux sociaux par sa protagoniste : le numérique comme les applications téléphoniques tiennent une place importante dans la « nouvelle vie » d’Adélaïde. Cette dernière s’invente une existence plus brillante qu’il n’y paraît à l’aide de photographies sublimées pour obtenir quelques émojis en forme de cœur ; elle utilise Internet pour rompre l’ennui, jouer au Scrabble en ligne et « googliser » ses anciens amants…

Vieillir semble également avoir un impact sur le plan professionnel : Adélaïde, dont le rôle est de promouvoir les parutions de sa maison d’édition, s’investit trop dans le boulot, pour bien trop peu de reconnaissance de son travail. Son métier singulier permet à Chloé Delaume de souligner ici que les « postes de pouvoir » restent toujours « aux mains des hommes » dans le milieu de l’édition. On découvre céans l’envers du décor, l’enjeu des rentrées littéraires et les tensions (parfois électriques) existant au sein des structures éditoriales.

Personne ne voit plus Adélaïde. Elle ne compte plus. Elle avance dans son existence, sentimentale et professionnelle, invisible. « Adélaïde croyait exister hors du regard des hommes, s’être construite au-delà de leur désir. Aujourd’hui qu’elle devient un produit obsolète, la régression la guette, elle est assujettie. »

Adélaïde découvre l’invisibilité de la femme de cinquante ans, avec un peu d’avance.

Une amitié féminine

Si les hommes qui l’entourent ne lui prêtent plus aucune attention, Adélaïde peut néanmoins compter sur ses amies, fières, volontaires, solidaires ; quatre femmes dont la situation et les aspirations sont différentes.

Judith est une journaliste spécialisée dans la musique. Elle observe, du haut de ses quarante-huit ans, comme il est nettement plus difficile d’impressionner quiconque pour obtenir les interviews qui lui chantent. Elle est mariée et a une fille, mais son couple n’est que la réunion de « deux solitudes ». Elle qui a toujours été fidèle à son époux tombe aujourd’hui sous l’emprise d’un chanteur.

Bérangère est la directrice d’une agence bancaire. Âgée de quarante-neuf ans, elle se revendique chasseuse d’hommes, véritable aficionada de l’application Tinder et d’autres outils numériques facilitant les prises de contact. À la veille de sa cinquantième année, elle accepte de plus en plus de rencontrer des prétendants qui ne lui plaisent que moyennement.

Clotilde, quarante-six ans, est une écrivaine qui partage bien des similitudes avec sa créatrice, Chloé Delaume. Clotilde porte d’ailleurs le patronyme de « Mélisse » – la mélisse étant une plante dont on tire de l’eau distillée –, et est l’auteure d’ouvrages dont le titre rappelle ceux de Chloé Delaume : elle a écrit Le Vagissement du minuteur comme Delaume écrit Le Cri du sablier (Farrago, 2001) ; Le Monopoly de la douleur, référence au Certainement pas de la romancière (Verticales, 2004) ; J’habite dans mon frigo, remake de J’habite dans la télévision (Verticales, 2006) ; ou encore Les Prophétesses de la N12, référence aux célèbres Sorcières de la République de Chloé Delaume (Seuil, 2016). Clotilde, bisexuelle, « depuis deux ans vit aussi sans amour ».

Hermeline, quant à elle, est professeure universitaire d’histoire de l’art, spécialiste du XXe siècle. Elle se dit affranchie du « pouvoir des hommes » puisqu’elle est lesbienne. Elle observe de loin la soumission de ses amies au désir de la gent masculine (un désir qui s’érode avec le temps) et s’en indigne.

Ces cinq femmes ont en commun de rêver de relations sentimentales épanouies. Elles partagent surtout les bons comme les mauvais moments, et leur communion les rend plus fortes. Elles pratiquent d’ailleurs ensemble des actes de sorcellerie. Elles sont surtout, à l’image de véritables sœurs, d’un soutien sans failles.

Sans cette sororité, [Adélaïde] sait qu’elle serait en miettes, étalée sur le parquet. Son ego éclaté en tout petits morceaux, des fragments de Narcisse aux angles tellement tranchants qu’elle se couperait les doigts, ne pourrait les ramasser. Bérangère, Hermeline, Judith et Clotilde forment un cercle tout autour d’elle, comme une armure, un bouclier, un dôme qui enceint sa psyché, son esprit a beau imploser, ses pensées se disperser, sa raison reste protégée, même si elle flotte en particules.

Une écriture ludique

Également musicienne, compositrice et parolière, Chloé Delaume opte céans pour une écriture ludique reposant sur un certain nombre de contraintes stylistiques : Le Cœur synthétique offre en effet une construction littéraire finement élaborée, où l’on perçoit une influence musicale très forte dans les choix rythmiques.

Ainsi l’écrivaine emploie une pluralité de figures de style jouant sur les sonorités tout le long de son énonciation. Elle répète volontairement le prénom de son anti-héroïne, insistant de la sorte sur son caractère solitaire. Elle rapproche des paronymes pour renforcer son propos, comme c’est le cas dans la phrase « Les gens sont tous en groupe, les gens sont tous en couple. » Elle s’amuse de champs lexicaux improbables pour parler des sentiments d’Adélaïde à son propre égard ; à titre d’exemple, l’univers atypique de la charcuterie est évoqué à de multiples reprises en ce texte : Adélaïde évolue sur « le marché de l’amour » telle de « la viande avariée » ou tel un « morceau de viande faisandée ».

À l’instar d’un refrain de chanson, on retrouve en outre en fin de certains chapitres un paragraphe qui résume le passage à vide d’Adélaïde. « C’est l’histoire d’une fleur bleue qu’on trempe dans de l’acide. Adélaïde Berthel, c’est une femme comme une autre. Qui, à quarante-six ans, entend sonner le glas de ses rêves de jeune fille. » Cette image de « fleur bleue » se transforme d’ailleurs en « peur bleue », en violente anxiété pour cette quadragénaire qui ne sait que faire pour retrouver l’espoir.

C’est l’histoire d’une peur bleue qui se regarde dans le miroir. L’histoire d’une solitude qui se conjugue pour survivre. Adélaïde Berthel, c’est une faille comme une autre, moins longue mais plus profonde que celle de San Andreas.

Le Cœur synthétique se divise en vingt-quatre chapitres nommés avec la plus grande attention. Les premier et dernier chapitres font référence à des essais féministes : Une chambre à soi[1] est le titre d’un pamphlet de l’écrivaine anglaise Virginia Woolf qui traite de l’état de dépendance économique et morale des femmes vis-à-vis des hommes, des femmes auxquelles il ne manquerait qu’une « chambre à soi » afin de développer leur génie créateur ; Les Guérillères[2] est un roman de la philosophe et féministe française Monique Wittig dans lequel elle traite de la vie, des rites et légendes d’une communauté entièrement composée de femmes[3].

Les vingt-deux autres chapitres du roman correspondent chacun à un titre de musique : Sortir ce soir est une chanson d’Étienne Daho, Ma petite entreprise d’Alain Bashung, Évidemment de Michel Berger pour France Gall, Mathématiques souterraines d’Hubert-⁠Félix Thiéfaine, Stewball d’Hugues Aufray… Chloé Delaume propose ainsi une playlist originale dans laquelle cohabitent Indochine, Sylvie Vartan, Boris Vian et Alain Chamfort. Elle compose d’ailleurs en parallèle à son roman un album intitulé Les Fabuleuses Mésaventures d’une héroïne contemporaine[4]. On retrouve dans cet opus la protagoniste principale du Cœur synthétique, Adélaïde, toujours aussi « exilée au pays des célibataires » ; le corps telle « une très vieille histoire que les héros ont déserté ».

Enfin, Chloé Delaume propose deux fins possibles à l’histoire d’Adélaïde, laissant à ses lecteurs le choix de décider du devenir de cette femme : elle suggère de la sorte que la morale de son roman n’est ni « Femme, tu ne seras qu’heureuse en couple » ni « Femme, tu seras une guerrière, seule et fière ». La morale de son histoire serait plutôt comme un avertissement : « Lectrice, seule la sororité t’aidera à traverser les épreuves difficiles de la vie ». La réponse est ici dans une amitié féminine forte. Là, se trouve le vrai bonheur.

Un élan de sororité

Le Cœur synthétique est en définitive un roman embrassant l’ensemble des thématiques qui sont chères à son auteure. Chloé Delaume illustre avec un certain humour les défis quotidiens d’une femme jugée « trop vieille » pour la société qui l’entoure. Elle témoigne de ses difficultés amoureuses, accrues par son manque d’envie de jouer le jeu des rencontres sur le Web. L’écrivaine fait d’ailleurs mention de maintes références culturelles, littéraires et musicales, technologiques et mythologiques (par l’évocation de Charybde et Scylla, Aphrodite, Narcisse et Héra entre autres).

La tonalité du roman est volontiers satirique. On y retrouve un dialogue reprenant les codes graphiques du théâtre. Diverses statistiques sont offertes en cours de narration pour soutenir l’hypothèse selon laquelle il serait plus compliqué pour une femme de trouver sa moitié à Paris. Les rêves d’Adélaïde apportent au texte une dimension à la fois fantastique et macabre : cette femme y est abordée par une horde de zombies ou saute d’une falaise avec son chat… Cette énonciation ludique peut parfois tenir à distance le lecteur quant aux émotions des personnages. Le Cœur synthétique n’en reste pas moins un véritable manifeste sur la sororité : selon Chloé Delaume, toute femme devrait s’affranchir de son besoin d’être désirée par un homme et se rapprocher d’autres femmes pour vivre « mieux ».

C’est le cœur d’Adélaïde, le héros de cette histoire. C’est lui qui cogne et saigne, exige et se déploie. C’est lui qui fait le deuil, englouti par le vide. C’est lui qui seul s’entête à battre toujours plus fort. Parfois il s’imagine qu’il n’est plus fait de chair, mais de matériaux composites, de fibres synthétiques, l’aorte ignifugée.

Notes    [ + ]

  1. WOOLF (Virginia). Une chambre à soi. Paris : 10/18. 1992. 176 pages. ISBN : 9782264025302.
  2. WITTIG (Monique). Les Guérillères. Paris : Minuit. 1969. 208 pages. ISBN : 9782707300423.
  3. Wikipedia. Les Guérillères. Consulté le 13 décembre 2020. Dernière modification le 25 juillet 2020. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Gu%C3%A9rill%C3%A8res
  4. Chloé Delaume. Les Fabuleuses Mésaventures d’une héroïne contemporaine. Dokidoki / Atypeek Diffusion. 11 octobre 2020. URL : https://dokidoki.bandcamp.com/album/les-fabuleuses-m-saventures-dune-h-ro-ne-contemporaine

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