Nuit d’épine de Christiane Taubira, une nuit enchanteresse

Nuit d'épine de Christiane Taubira
Copyright : Plon

De toutes les époques et en tous lieux, la nuit émerveille pour son caractère énigmatique. Dans la mythologie grecque, elle porte le nom de Nyx : c’est la déesse des ténèbres, mère de divinités bienfaitrices comme le Jour, la Prudence, le Sommeil et les Songes, et de divinités pernicieuses comme la Ruse, le Sort, la Discorde et la Mort ; elle est ainsi à la fois source de fascination et de crainte. S’il est question de contes créoles, la nuit joue le rôle de chef d’orchestre : c’est d’abord le moment choisi par les conteur·se·s pour énoncer leurs histoires, certain·e·s de l’impact qu’elles auront alors sur l’imaginaire de leurs allocutaires ; c’est aussi l’enveloppe enchanteresse durant laquelle êtres magiques et maléfiques dévoilent leur emprise sur autrui.

Dans son ouvrage intitulé Nuit d’épine, paru au cours de la rentrée littéraire 2019 des éditions Plon, Christiane Taubira illustre l’importance de la nuit dans son espace de pensée, son intimité et sa carrière professionnelle. Se révélant grande oratrice, témoin de moult événements où s’équilibrent ombres et lumières, l’ancienne ministre de la Justice et garde des Sceaux raconte ses nuits de quiétude, d’apprentissage et de pertes, depuis sa tendre enfance à sa présente réalité.

Un prélude manifeste

Subrepticement, puis effrontément, ostensiblement la nuit prend ses aises et ses quartiers. Elle glisse le long des poutres en angélique, lissant leurs contours et leurs nœuds. Je ne sais d’où je le sais mais la nuit c’est la vie secrète des parias. On prie, on rêve, bien sûr. Surtout, on conspire, on ourdit des renversements du monde, on fait des libations virtuelles ou réelles, on invoque les divinités et leurs saints, on empoigne son destin, on remet le monde à l’endroit et sur ses pieds : salut les opprimés, les humiliés, les exilés, à Cancún et par la Terre entière. La nuit, c’est le temps des serments inviolables, d’aveux rédempteurs, de déchiffrement des augures limpides ou énigmatiques. Lorsqu’elle est bien épaisse, elle fait fidèle cortège aux sorcières, aux gadô, aux prêtres animistes, aux charlatans. Lieu de résistances, de dissidences, de résilience, carrefour de toutes les sécessions et des plus improbables renaissances, elle mue et métamorphose. Entre les incertitudes des cieux et les inconstances d’un sol encombré de vœux et trempé de chimères, elle tire une bâche rugueuse et connivente.

Dès les premières lignes de Nuit d’épine, Christiane Taubira évoque avec érudition la singularité de sa Guyane natale. La nuit y est profonde, ponctuelle, sensuelle, noire. Les arbres y sont telles de véritables personnes : ils « semblent jouer de leurs formes », « [rentrent] le ventre » ou « [contractent] fessier » ; ils paraissent « respirer ». Le fromager, emblématique des contes créoles traditionnels, règne en maître, et le « Kaïlcédrat royal » de Césaire fait également acte de présence. La nuit est rebelle.

Ce « territoire des tropiques » souffre pourtant d’un mal indicible. « Une violence, un déni, une mutilation consentie. » Reprenant là la réflexion d’Édouard Glissant dans son Discours antillais, Christiane Taubira s’invente un pays-Guyane. Car Glissant écrivait : « Ce qui frappe c’est l’acuité vide du paysage dans le conte créole : le paysage y est épuré, un plan de lieux successifs… C’est que le paysage n’est pas destiné à être habité : lieu de passage, il n’est pas encore un pays. » Et Christiane Taubira, en ce texte, fait le contraire de cela : elle « habite » le paysage guyanais ; il n’est plus uniquement « lieu de passage », il est. S’exprimant à la première personne du singulier, chantant les airs qui l’ont marquée, récitant les vers de poèmes traduisant sa pensée, révélant sa culture métissée, décrivant surtout avec minutie l’environnement naturel qui l’entoure, elle donne à son récit de vie des allures de conte et repositionne la Guyane en tant que « pays ». Elle porte une grande attention à la faune et la flore, ici sublimées, et expose en filigrane les combats quotidiens des Ultramarin·e·s.

Le « prélude » de Nuit d’épine montre ainsi l’existence d’une Histoire subjective, écrite « depuis un centre impérial et péremptoire », ne laissant que quelques « marges » de page aux générations « encore tout arc-boutées sous l’effort ». La Guyane, à l’image des autres départements français de l’Outre-mer, fait partie d’une « série de quatre-vingt-dix-sept » ; ses ressortissant·e·s, à l’image du frère de l’écrivaine, doivent parfois « [prendre] pied sur le continent à défaut d’avoir un pays ». C’est dans ce contexte que naît Christiane Taubira, aux côtés de « gens de peu », là où, peut-être, comme le raconte entre les lignes George Sand, « la ruralité n’est pas qu’ignorance et brusquerie » puisque c’est aussi un milieu où « des personnes comme Maman […] trouvent toujours à distribuer même ce qu’elles ne possèdent pas ».

Le chapitre premier de Nuit d’épine reflète de la sorte l’ensemble des réflexions à venir de Christiane Taubira dans cet écrit à caractère autobiographique. L’écrivaine y est d’une grande éloquence et offre un texte d’une puissance littéraire certaine. Ses phrases sont à la fois éminemment poétiques et remarquablement lucides, et son motif littéraire de la nuit se poursuit tout au long de son énonciation avec une belle intelligence. L’intimité se mêle d’ailleurs rapidement au collectif : la réalité de Christiane Taubira devient le socle de réflexions plus larges sur la place des femmes dans la société, le racisme, la diversité ou le terrorisme.

Une vie inspirante

À travers les différents chapitres qui constituent Nuit d’épine se dégage en effet une pluralité de problématiques actuelles. Christiane Taubira invite ses lecteur·rice·s, en parcourant les moments-clés de son existence, à appréhender ces questions : elle balaie ainsi les décennies du milieu des années 1950 à courant 2016-2017.

C’est d’abord dans un univers décrit de manière très sensorielle que l’on découvre Christiane Taubira enfant. Elle navigue alors à travers les préceptes de vie tels que les lui transmettent sa Maman, sa tante Dédée et Man Cès, sa grand-mère paternelle – son père étant complètement absent du tableau familial. Aux côtés de ces figures féminines, « femmes-roseau »[1], aux côtés aussi des sœurs de l’institution religieuse dans laquelle elle poursuit sa scolarité, elle se forge son caractère, son « orgueil », sa « cuirasse » pour affronter le monde. Une cuirasse dont elle aura besoin en particulier pour accepter le destin écourté de sa mère. D’une fratrie de onze enfants, Christiane Taubira est pourtant encouragée à poursuivre ses études nonobstant sa volonté de soutenir pécuniairement ses proches.

Dans une langue ciselée, volontiers digressive, l’autobiographe mentionne les écrivain·e·s qui lui permettent, étudiante, de développer son opinion politique et structurer sa pensée, notamment sur sa « condition » de femme dans un monde d’hommes, de Noire dans un monde de Blanc·he·s, de Française née dans un département ultramarin ; les poètes qui lui touchent l’âme, entrelaçant avec lyrisme rêves et rébellion, s’insurgeant par la voie de l’écrit contre les abus ou les gouvernements totalitaires (de Léon-⁠Gontran Damas à César Vallejo, en passant par Forough Farrokhzad, Nicolás Guillén et Pablo Neruda) ; les musicien·ne·s constituant un « répertoire personnel, très peu conventionnel » puisque s’y invitent d’illustres icônes du blues, du jazz, de musique classique, de « chansons françaises à textes » et autres « ritournelles, mélopées et mélodies sensuelles légères sucrées guyanaises, sud-américaines, caribéennes ». La nuit, l’étudiante butine telle une abeille le miel de ses ouvrages et se construit une identité.

Christiane Taubira évoque par la suite différents moments de sa carrière politique : son militantisme indépendantiste en Guyane, sous surveillance, à l’aube des années 1980 ; son exercice en tant que parlementaire-observatrice internationale sous la responsabilité de l’ONU en Afrique du Sud, lors des premières élections multiraciales du pays en 1994 ; sa lutte en faveur du « mariage pour tous » face à une opposition tenace alors qu’elle est garde des Sceaux et ministre de la Justice ; la nuit des attentats de novembre 2015 et les jours qui s’ensuivent, face à l’horreur ; sa décision de démissionner du gouvernement de François Hollande. Si les circonstances de ces instants choisis sont a priori « passées », leur résonance avec l’actualité est pourtant indéniable. Nombreux sont encore les défis à relever pour que chacun puisse vivre libre dans nos sociétés.

Une nuit, omniprésente

La nuit occupe ici une place primordiale. C’est elle qui nourrit la pensée de l’écrivaine et lui enseigne l’art de la transgression. Enfant, Christiane Taubira croit braver l’interdit quand elle reste, tard le soir, lire en cachette ses livres, pensant mener cette activité à l’insu de sa mère. Elle conserve cette habitude adolescente puis adulte, et la nuit se révèle être le lieu de son apprentissage. C’est ainsi qu’elle découvre, entre autres, Steve Biko et son essai I Write What I Like[2]. C’est ainsi qu’elle refait le monde aux côtés d’étudiant·e·s de toutes origines, rêvant d’émancipation, de liberté. La flore paraît là encore essentielle, comme en témoignent cette épopée nocturne pour voir les tortues dans leur milieu naturel ou, bien plus tard, la traversée du fleuve Maroni, où « tout circule », « les langues, les savoirs, les histoires, comme les sédiments, les matières organiques, les minéraux. Les conflits aussi. Les vieilles rancunes et les arrangements. »

La nuit est reine, maîtresse de son écosystème ; la nuit est source de rébellions. Il est de sorte des nuits insolentes durant lesquelles Christiane Taubira règle ses comptes, avec la sœur Agnès, avec les patrouilles d’épiement illégal déployées en Guyane ou les préfets attribuant des privilèges en fonction de la classe sociale du demandeur, avec surtout l’opposition, lors de ses différents affrontements politiques.

Il est aussi des nuits joyeuses durant lesquelles l’écrivaine célèbre ce qu’elle considère être des victoires pour nos sociétés (et qui le sont), comme la veille de l’élection de Nelson Mandela en Afrique du Sud ou le soir de la promulgation de la loi en faveur du mariage entre personnes de même sexe en France.

Il est surtout des nuits sans espoir, des « nuits d’épine ». Employant volontiers la figure de style de l’anaphore à l’instar d’Émile Zola dans son célèbre texte J’accuse[3], Christiane Taubira énumère chacune de ces nuits durant lesquelles elle a dû « rester debout », se battre pour avancer malgré les difficultés. Ce trait d’endurance, de courage, est la qualité qui caractérise le plus son parcours. Ces « nuits d’épine » sont devenues des nuits de lutte.

Les nuits sont une épine dorsale, elles me permettent d’être en verticalité, de rester debout. Je me suis trouvée dans beaucoup de situations où j’aurais dû me coucher, fuir, partir. Or, comme par réflexe, je reste debout.[4]

Une ouverture au monde

Christiane Taubira propose en somme avec Nuit d’épine un récit d’une grande richesse. Outre la langue inventive, poétique, passionnée, envoûtante de l’autobiographe, se dévoile ici un véritable dialogue entre les périodes marquantes de sa vie et maints sujets d’actualité tels que le racisme, le terrorisme, la place des femmes dans la société, le réchauffement climatique, l’accueil des réfugié·e·s en terres d’asile, les discriminations en tous genres – liées à la classe, la race, le genre, la religion et/ou l’orientation sexuelle. En tissant une métaphore filée sur la nuit tout le long de son ouvrage, Christiane Taubira confère à son texte une esthétique singulière et le rapproche des compositions de tradition orale.

Est-il chose plus belle que l’amour ? L’amour qui voyage par le regard, les mots, les mains, l’entrelacement et l’enchevêtrement de deux corps. L’amour qui veine l’attention à la fois anxieuse, humble et conquérante que l’on porte au bonheur et au plaisir de l’autre. En respect et en sincérité. L’amour qui enseigne à vivre : donner sans compter, recevoir sans devenir blasé. L’amour pour l’amour. Le fruit de l’amour étant donné de surcroît. L’amour qui surprend et se laisse surprendre, où l’harmonie vient à sa fantaisie, parfois en tâtonnant. L’indicible poésie de cette alchimie.

Notes    [ + ]

  1. Le roseau, tel que le décrit La Fontaine dans sa fable Le Chêne et le Roseau, « plie » mais ne rompt pas. Par cette analogie, Christiane Taubira montre ici le caractère volontaire, résistant, courageux, des femmes qui l’entourent quand « vent redouble ses efforts ».
  2. BIKO (Steve). I Write What I Like. New Hampshire : Heinemann International Literature and Textbooks. 31 août 1987. ISBN : 9780435905989.
  3. ZOLA (Émile). J’accuse !. Paris : J’ai Lu, « Librio ». 31 décembre 2003. ISBN : 9782290339121.
  4. TRUONG (Nicolas). Christiane Taubira : « C’est la nuit que s’inventent tous les renversements du monde » in Le Monde. 24 septembre 2019. Mis à jour le 26 septembre 2019. Consulté le 31 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/festival/article/2019/09/24/christiane-taubira-c-est-la-nuit-que-s-inventent-tous-les-renversements-du-monde_6012917_4415198.html

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