Mise à feu de Clara Ysé, la morsure de l’absence

Mise à feu de Clara Ysé
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Également musicienne et chanteuse, auteure d’un EP intitulé Le monde s’est dédoublé en 2019, Clara Ysé offre en son premier roman une prose mêlant poésie et magie ainsi que douceur et violence, une prose empreinte d’un grand lyrisme par laquelle se révèle son amour pour l’art en général, la musique en particulier.

Reprenant en son œuvre intitulée Mise à feu le motif littéraire du feu, un motif qui fait tendrement écho au premier roman de sa mère, l’écrivaine, psychanalyste et philosophe Anne Dufourmantelle[1], elle s’intéresse céans au poids de l’absence sur la psyché d’un être à travers l’histoire de deux jeunes enfants oppressés par cette morsure sévère, un frère et sa sœur choisissant d’avancer ensemble, unis contre l’adversité.

Une « vie en rose » éphémère

L’énonciation de Mise à feu démarre somme toute par un souhait des plus banals : l’Amazone rêve d’une grande fête pour célébrer le nouveau millénaire. Cette femme au magnétisme dit implacable voudrait pour l’occasion être entourée de tou·te·s ses ami·e·s, nombreux·ses ; de ses enfants, Gaspard, huit ans, et Nine, sa benjamine de deux ans ; de Nouchka, leur pie bavarde ; et de son frère, le Lord. Elle a d’ailleurs tout prévu pour que l’ambiance soit réussie, pour que tous passent le meilleur des réveillons possibles. Ce 31 décembre 1999 au soir, la maison est ainsi comble, le champagne coule à flots, le chocolat aussi ; et quand juste avant minuit les dernières secondes de l’année sont décomptées, un grand feu se déclare en les lieux. Un immense et incontrôlable feu.

Cette même soirée, bien après que ne soient terminées les réjouissances, dévorées par les flammes, l’Amazone confie ses enfants, sa chair, au Lord. Gaspard et Nine se réveillent ainsi le lendemain chez ce dernier, qui leur inspire, d’instinct, vents, tempêtes et marées. Les jours passent ; l’Amazone – belle, effrontée, libre – exerce son pouvoir d’« enchantement » et « disparition ». Son absence est de plus en plus difficile.

Il est des silences qui sont le signe d’un apaisement. D’autres suivent le coup lancé par un fusil dans la nuit et sont plus bruyants que la détonation qui les précède. Certains vibrent, habités par tous les sons, comme le noir est traversé de toutes les couleurs. D’autres encore soignent des plaies inguérissables.
Et il y a le silence de l’absence.

Alors que les enfants souffrent chaque minute, chaque seconde un peu plus de cette déchirure, ils reçoivent une lettre de leur mère dans laquelle cette dernière explique les raisons de son éloignement : elle rénove leur maison de Civeuil afin de les accueillir dès que possible. Mais Nine, contant a posteriori son histoire, Clara Ysé employant une prolepse en ces circonstances, nous apprend que ces lettres dureront près de huit années. La « vie en rose », telle qu’elle l’a connue avant ses six ans, est bel et bien terminée, surtout que simultanément, le Lord – dont le surnom est peut-être bien un paronyme du mot « ogre » – devient « celui dont la violence s’imprime dans [leurs] corps, modifie [leurs] démarches, la tenue de [leurs] bustes, de [leurs] jambes, la texture de [leur] peau ». Il devient « celui qui [leur] [rend] la peur familière, modifiant [leur] façon de traverser les pièces, sur la pointe des pieds, pour se déplacer en silence, lui échapper, encore lui échapper ».

Une réinvention par le conte

Clara Ysé nous donne à lire son histoire au moyen d’une écriture soignée et poétique ; elle infuse également en sa prose une pluralité d’éléments magiques. Elle choisit du reste d’embrasser les singularités de l’enfance au moyen de cette esthétique stylistique. Ainsi Gaspard et Nine, particulièrement sous l’impulsion du premier, évoluent au quotidien dans un monde parallèle au nôtre, laissant une grande place à l’imaginaire.

Dès son prologue, la romancière nous dévoile par impression les spécificités de leur univers : elle emploie un champ lexical se rapportant au surnaturel – parlant d’hypnose, de pouvoirs et du monde de l’invisible. Elle présente en outre, très vite, le fait que Nouchka, pourtant oiseau, sache parler une langue qui soit compréhensible pour toute la famille, donnant de sorte à cette pie la capacité d’exprimer ses opinions (parfois divergentes), lui attribuant ainsi une place importante au sein des leurs. La conduite de ce personnage est d’ailleurs réfléchie : Nouchka est à elle seule une espèce de métaphore filée de l’enfance. Elle représente ce que l’enfant peut inventer pour supporter l’inconfort de certaines circonstances sur lesquelles il ou elle n’a pas d’emprise. On verra à ce titre qu’à mesure que grandit Nine, cette dernière a de plus en plus de difficulté à comprendre Nouchka – cette pie inintelligible devenant ici symbole de son passage à l’âge adulte.

La nuit où tout bascule est de cette même façon le lieu où la magie sublime la réalité. Les mots employés ici par Clara Ysé sont librement inspirés par ceux d’un conte de fées. On se trouve en présence de calèches et de chevaux ; de la « mousse rose » recouvre la surface de l’eau d’une fontaine parisienne, donnant aux pensées de Nine une « texture légère » ; le « mauvais songe » prend rapidement les traits du visage du Lord, personnage dit « annonciateur d’un autre type de nuit », les obligeant d’ailleurs à quitter ce « bain » insolite ; et la calèche blanche aux lampions colorés emporte avec elle La Vie en rose… Tout dans l’énonciation de cet épisode se rapporte au conte, avec son côté « merveilleux ». L’écrivaine n’aura cesse, tout le long de son intrigue, d’agrémenter sa prose de ce type de notes féeriques.

Une musicalité indéniable

Il se dégage aussi une belle atmosphère musicale dans Mise à feu. C’est d’abord, sans doute, par les vers de Wild Is the Wind de Nina Simone[2] que se structure céans la narration. Ce titre de l’illustre artiste états-unienne, figurant sur son sixième album éponyme, est un morceau de jazz au tempo lent sublimé par des notes de piano et par la voix grave, mélancolique de la chanteuse. Tel un refrain, les paroles de cette chanson sont reprises de manière récurrente ici, conférant au roman sa dimension dramatique, où l’espoir est synonyme de « peine perdue ».

Love me, love me, love me, say you do
Let me fly away with you
For my love is like the wind
And wild is the wind

Clara Ysé compose d’ailleurs son texte en prêtant attention à la rythmique de ses mots et aux sonorités que produisent ses phrases, formant de sorte des échos sonores qui eux-même parfont l’harmonie imitative voulue. La structure globale de son œuvre littéraire présente, elle aussi, un certain mécanisme rappelant l’œuvre musicale. Ici, la trame narrative n’est pas simplement linéaire : les réminiscences pénètrent le réel, signalées aux lecteur·rice·s par une graphie italique. Le présent de Nine, conté à la première personne du singulier, est entrecoupé de souvenirs qui « remontent en [elle] » à l’image de « bulles […] [remontant] vers le ciel ».

Les références musicales sont du reste nombreuses, Clara Ysé autorisant ses lecteur·rice·s à découvrir ainsi un répertoire original, d’une grande richesse, mariant rap, pop, rock, hip-hop, blues et jazz.

[… ] et je me surpris à penser que la musique était l’un des langages de la magie.

Une incisive absence

Clara Ysé propose en somme un roman âpre sur les notions de perte et d’absence, en évoquant ce qui marque l’être de façon indélébile au moment de l’enfance, en empruntant volontiers aux codes du réalisme magique. Son œuvre est à la fois éminemment étrange et émouvante, engagée et poétique. On peut y lire en filigrane ce que signifie vivre au féminin en société, à savoir évoluer tentant de ménager son intimité tout en souhaitant exister.

On y lit, surtout, de magnifiques phrases sur l’attachement d’une jeune fille devenant femme à son frère, son « phare », son « feu à elle ». L’amour que se portent les deux âmes, lumineux, est finalement au cœur de l’intrigue. Et quand au moment de l’adolescence ils se créent des amitiés fortes, Gaspard et Nine doivent apprendre à non plus fonctionner seulement l’un avec l’autre se méfiant du monde, mais plutôt l’un avec l’autre en regard avec le monde, en regard avec ce qu’il peut apporter de plus beau.

Alors je ferme les yeux, je sens la tristesse me mordre le cœur comme un fauve, puis, petit à petit, sous le supposé désastre de ce que nous prenions pour une perte et qui pourtant reste en nous, vif et intense, je retrouve la joie, avec ses couleurs nouvelles. Soudain je me rends compte que l’océan s’est gonflé à nouveau sans que je m’en aperçoive, que sa houle soulève mon cœur et que l’air change de texture tandis que nous prenons de la hauteur.

Notes    [ + ]

  1. DUFOURMANTELLE (Anne). L’Envers du feu. Paris : Albin Michel. 2015. 352 pages. ISBN : 9782226318077.
  2. SIMONE (Nina). Wild Is the Wind. New York City : Philips. 1966. 39:08. 11 titres.

Une réflexion sur « Mise à feu de Clara Ysé, la morsure de l’absence »

  1. C’est drôle, j’étais en train de parcourir la page insta des éditions Grasset pour découvrir les nouveautés. Je suis tombée sur une photo avec les couvertures des 17 romans et mon regard c’est justement posé sur la couverture de celui-là.

    Après lecture de ta super review, je le commanderai.

    Thanks

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