Mon frère de Daniel Pennac, un hommage de l’écrivain à son frère

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Invité du festival des Mots libres de la ville de Courbevoie en ce dernier mois de juin 2018, Daniel Pennac, écrivain, scénariste et dramaturge, présentait à l’occasion son dernier ouvrage paru chez Gallimard simplement intitulé Mon frère. Il était alors aux côtés de Laurent Natrella, comédien émérite de la Comédie-Française, afin de mettre en scène le texte ; et ensemble, les deux hommes ont incarné les deux protagonistes principaux de Mon frère : Bartleby, personnage créé par Herman Melville, et Bernard Pennacchioni, le frère de l’écrivain.

Bartleby, the Scrivener de Melville

Daniel Pennac propose en effet l’entrelacs de deux intrigues au sein de Mon frère. Il fait figurer, juxtaposée à ses souvenirs de l’être qu’il a aimé, l’œuvre singulière de Herman Melville intitulée Bartleby, the Scrivener. Cette nouvelle n’est pourtant pas l’écrit le plus connu du romancier et poète états-unien du XIXe siècle, auteur notamment de Moby Dick, grand classique de la littérature américaine, et Taïpi, récit à caractère autobiographique.

La traduction française de Bartleby le scribe[1] proposée est celle de Pierre Leyris pour Gallimard en 1995. Les extraits du texte original, sélectionnés par Daniel Pennac, sont également ceux qu’il utilise lors de son spectacle simplement nommé Bartleby[2]. L’écrivain et acteur français avait choisi de se baser sur le monologue du notaire afin de pouvoir jouer l’œuvre seul sur scène – ce qu’il fit une centaine de fois au Théâtre de La Pépinière. La nouvelle n’est donc pas présentée dans son intégralité, mais le nécessaire à sa compréhension est bel et bien compris dans le découpage fait par l’auteur ici.

On pourrait se questionner sur les raisons pour lesquelles Daniel Pennac choisit cette nouvelle plutôt qu’une autre pour parler de son défunt frère. Tout au long de Mon frère, il confie peu à peu les motivations de ce choix. On apprend en premier lieu que l’envie de monter ce spectacle lui vient un jour alors qu’il pensait à son frère, mort depuis seize mois à ce moment-là. Les deux hommes avaient un certain plaisir à évoquer le personnage de Bartleby, un personnage fort de son caractère qui semble passif au premier abord. Un personnage complexe dont la tristesse est bien réelle.

Daniel Pennac informe bien plus tard son lectorat sur ce qui, selon lui, fait la force de Bartleby. Ce dernier s’impose sans véritablement imposer. « [Il] est là mais il n’est pas l’acteur de ce qui s’y joue. » Il est, simplement.

Nous n’avons pas encore admis que Bartleby ne fait rien ni ne fera rien, n’explique rien ni n’expliquera rien, qu’il n’est là que parce qu’il est là, qu’en réalité depuis le début il ne se passe presque rien et qu’il ne se passera plus rien jusqu’à la fin.

La façon dont la société perçoit ce curieux personnage est particulièrement intéressante. On veut savoir qui il est, comprendre ce qu’il attend de la vie, résoudre son mystère. Mais peut-être n’y a-t-il rien que l’on puisse réellement saisir, sinon accepter son caractère et sa souffrance.

Ce frère, un mystère à part entière

Daniel Pennac conjugue ainsi l’histoire indémodable de Bartleby au présent. À travers son récit, ses descriptions, on apprend à connaître la personne qu’a été son frère ; on cherche à apprécier ce qu’était l’essence de sa vie, la nature profonde de son être. On tente de le comprendre, de savoir quel genre de personne il était. Finalement, on voudrait le décrypter comme on décrypterait le personnage de Bartleby. Mais sans doute est-ce un objectif vain…

Cet homme a aimé, a pleuré, a souffert, a ri, a vécu. Il a surtout été le pilier de sa famille, celui que tout le monde aimait, celui qui rendait bien souvent le sourire à son frère. Son existence a compté, et c’est probablement cette assertion que l’on doit retenir. Il a compté.

Chacun de nous à notre façon l’avait installé à une hauteur dont il aurait bien aimé descendre, mais comment faire ? Son extrême gentillesse, sa serviabilité, son calme, sa discrétion, son refus de dramatiser, sa lucidité, son attention, son ironie douce avaient fait de lui la référence implicite des uns et des autres. En sa présence, on ne se fâchait pas. Il incarnait l’équilibre familial.

Mon frère est un livre relativement court – surtout si l’on ne considère pas le texte de Melville – mais extrêmement efficace. Cet agencement original entre texte classique et contemporain fonctionne véritablement. Il y a surtout cette tendresse infinie avec laquelle Daniel Pennac parle de celui qui a toujours été son « défenseur naturel ». L’auteur a sélectionné avec soin chacun des mots qu’il utilise au sujet de son frère. Il mentionne ainsi son travail, sa vie de famille, sa tentative de suicide, ses aléas du cœur, sa maladie, la fin de sa vie… Et pourtant, le tout ne donne pas un ensemble triste ni austère car Daniel Pennac ne manque pas d’humour et sait comment apporter un soupçon de légèreté à son récit. Ses phrases semblent d’une simplicité déconcertante, mais sont pourtant percutantes, une véritable prouesse littéraire.

Daniel Pennac exprime aussi parfois son incapacité à toujours discerner le pourquoi des actions de son frère. Sans doute, ce dernier est-il encore un mystère non résolu pour lui. On ressent en tout cas énormément de respect de la part de l’écrivain pour cet homme qui lui a beaucoup apporté. Près de onze années se sont écoulées depuis que Daniel Pennac a perdu celui dont « les mains discrètement protectrices » empêchaient de « tomber ». Avec ce livre, il lui rend un très bel hommage.

Je ne sais rien de mon frère mort si ce n’est que je l’ai aimé. Il me manque comme personne mais je ne sais pas qui j’ai perdu. J’ai perdu la gratuité de cette affection, l’agrément de cette compagnie, la profondeur de ce silence, la distance de cet humour, la délicatesse de cette attention, la sérénité de ce jugement, cette intelligence des situations, la paix. J’ai perdu ce qui restait de douceur au monde. Mais qui ai-je perdu ?

Une émotion qui demeure

Mon frère offre en somme une atmosphère particulière, une émotion forte, persistante. Daniel Pennac y propose un regard à la fois attendrissant et déchirant sur la vie qu’a menée son frère – tragiquement disparu il y a près de onze ans aujourd’hui – et la rapproche des aventures anecdotiques du personnage Bartleby pour montrer l’énigme qu’a été l’être qu’il lui manque encore aujourd’hui, un être dont les ressouvenances demeurent, envers et contre tout.

Notes    [ + ]

  1. MELVILLE (Herman). Bartleby le scribe. Paris : Gallimard, « Folio ». 1996. 108 pages. ISBN : 9782070401406.
  2. ARTISTIK REZO. Daniel Pennac raconte Bartleby, au Théâtre de La Pépinière. 18 mars 2009. Consulté le 29 octobre 2018. URL : https://www.artistikrezo.com/spectacle/daniel-pennac-raconte-bartleby-au-theatre-de-la-pepiniere.html

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