Quatre-vingt-dix secondes de Daniel Picouly, la Montagne Pelée personnifiée

Quatre-vingt-dix secondes de Daniel Picouly
Copyright : Albin Michel

Quatre-vingt-dix secondes est un ouvrage de l’écrivain et animateur français Daniel Picouly paru aux éditions Albin Michel le 22 août 2018. Il fait partie de la deuxième sélection du prix Goncourt 2018 et remporte le prix Nice Baie des Anges 2019.

Au sein de Quatre-vingt-dix secondes, Daniel Picouly attribue une conscience à la Montagne Pelée, un volcan de la ville de Saint-Pierre en Martinique connu pour son éruption du 8 mai 1902 qui détruisît sa commune et fît environ 30 000 morts.

L’auteur utilise déjà cette figure de style dans son précédent ouvrage Le Cri muet de l’iguane, un roman paru en avril 2015 chez le même éditeur. L’éruption de la Montagne Pelée est alors présentée comme une vraie volonté de ce volcan.

Un paratexte évocateur

L’œuvre de Daniel Picouly arbore un paratexte suggestif. Celui-ci souligne l’existence d’un personnage principal fort et atypique en la Montagne Pelée. Il insiste sur sa toute-puissance et son caractère prédominant.

Le titre du roman, Quatre-vingt-dix secondes, fait référence au temps infime qu’il a fallu à la nuée ardente du volcan pour ravager Saint-Pierre et ses environs. Cette commune est en 1902 le chef-lieu de la Martinique (aujourd’hui remplacée par Fort-de-France) ; c’est une des villes les plus importantes de la Caraïbe entière. On surnomme par ailleurs Saint-Pierre le « Petit Paris des Antilles ». Ainsi en optant pour ce titre symbolique, l’auteur, de concert avec son éditeur, décerne à son récit un caractère épique. Quatre-vingt-dix secondes représentent un court laps de temps mais peuvent marquer à jamais une vie : c’est sur ce paradoxe que commence la première lecture de l’ouvrage. La quatrième de couverture confirme cette impression ; on y retrouve cette citation : « Fuyez ! Je suis la montagne Pelée, dans trois heures, je vais raser la ville. Trente mille morts en quatre-vingt-dix secondes. »

L’épigraphe de l’ouvrage est un extrait du poème d’Aimé Césaire intitulé « Dorsale bossale » au sein de Moi, laminaire… Ce choix n’est pas anodin de la part de Daniel Picouly. Aimé Césaire est un poète et homme de lettres français né en Martinique. Il a longuement pu observer la Montagne Pelée, dominante, imposante, aérienne, surplombant son île natale. Elle semble calme, mais est pourtant active. Elle paraît inoffensive, mais on sait les catastrophes qu’elle a provoquées. Dans ces quelques vers, Césaire évoque la nature ambivalente de tout volcan. Daniel Picouly reprend à son compte cette dualité de tempérament dans son récit. Il conte les sentiments parfois contraires qu’éprouve son personnage.

il y a des volcans qui se meurent
il y a des volcans qui demeurent
il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent
il y a des volcans fous
il y a des volcans ivres à la dérive
il y a des volcans qui vivent en meutes et patrouillent
il y a des volcans dont la gueule émerge de temps en temps
véritables chiens de la mer

Enfin, il semble que le réel enjeu littéraire de Quatre-vingt-dix secondes soit bel et bien l’éruption de la Montagne Pelée. C’est ce jaillissement nuageux qui est illustré en première de couverture de l’ouvrage. L’image utilisée par les éditions Albin Michel pour la première de couverture de ce livre est en réalité une réalisation artistique du célèbre Andy Warhol datant de 1985 représentant le Vésuve, un volcan italien situé dans la baie de Naples.

Tous ces éléments du paratexte convergent vers un même résultat : accentuer la portée romanesque de la Montagne Pelée.

La Montagne Pelée personnifiée

Quand démarre le récit de Quatre-vingt-dix secondes, le lecteur sait d’ores-et-déjà que le volcan va entrer en éruption – c’est un fait d’Histoire immuable –, mais ne sait rien des prémices de cet événement. Daniel Picouly éveille son intérêt en prêtant à la Montagne Pelée un sacré caractère.

Cette montagne au gouffre profond s’exprime directement à la première personne du singulier, expliquant au lecteur les spécificités de sa région, de son environnement, des hommes qui occupent sa terre. La Montagne Pelée possède sa propre vision des choses : elle a donc une opinion sur ses semblables, la « fière » ville de Saint-Pierre, son jardin botanique « extravagant » et Fort-de-France, la « vieille fille jalouse de la famille ». Ces différents lieux possèdent leurs propres attributs, se retrouvent également personnifiés par Daniel Picouly.

Ces figures de style donnent un ton insolite au roman. Le lecteur parcourt le fort contexte historique de Saint-Pierre par les pensées d’une Montagne Pelée intraitable, impitoyable. Son analyse est néanmoins fort intéressante. Elle décrit minutieusement la ville de Saint-Pierre, son fonctionnement d’antan : son port, lieu de transactions diversifiées ; la place centrale dite la « place Bertin » sur laquelle ont lieu les déchargements de cargaison ; sa flore luxuriante, appréciée des curieux et des savants herboristes ; ses hommes politiques et/ou influents, des notabilités qui ont réellement existé (Belain d’Esnambuc, Fernand Clerc, Cyparis, Albert Decrais, Marius Hurard, Joseph Lagrosillière, Louis Mouttet, Louis Percin, le professeur Landes, le docteur Guérin, etc.).

La Montagne Pelée délivre un réquisitoire contre Saint-Pierre et ses habitants. Elle tente de convaincre du bien-fondé de sa volonté d’entrer en éruption. Elle est particulièrement vaniteuse, met en surbrillance ses qualités, savoure sa capacité à hanter les esprits des hommes, se moque du « courage imbécile » de ces derniers auxquels elle envoie des signaux avant-coureurs qui resteront méprisés.

J’aime la majesté du désastre, mais celui-ci m’effraie. Je crains que les hommes ne soient ébranlés par la beauté des forces que je déchaîne. Combien montent sur les mornes pour m’admirer tel un feu d’artifice ? Tandis que je crache, expulse la boue et le feu, que je ravage champs, hommes et bêtes, ils battent des mains comme des enfants à carnaval. Ils en oublient de redevenir des animaux sages. De faire confiance à leur instinct. De sentir quand le danger rôde. Et il rôde tout près en ce moment. Ne vous laissez pas prendre aux enjôleries de ma fureur. Fuyez.

Daniel Picouly dévoile peu à peu la lutte intérieure de la Montagne Pelée : et si elle était digne de quelques sentiments nobles après tout ? Une certaine tension existe entre ce qu’elle a déclenché, ce qu’elle a souhaité et ce qu’elle aimerait taire mais ne peut plus contrôler. Ce volcan partage par ailleurs le devant de la scène avec un couple mésestimé de ses contemporains.

Une idylle compliquée

Quatre-vingt-dix secondes propose en outre une histoire d’amour originale. Cette dernière permet à l’écrivain de créer un attachement, de susciter chez son lecteur son besoin de lire l’histoire jusqu’au bout, même sachant l’éruption à venir, ne connaissant pas le sort de ces deux personnages centraux.

Othello est décrit comme un saltimbanque, un comédien, un homme aux attributs modestes possédant « trop de verbe ». Le prénom de ce personnage, Daniel Picouly l’emprunte à William Shakespeare, célèbre dramaturge anglais du XVI-XVIIe siècle. La pièce de cet écrivain Othello ou le Maure de Venise est une tragédie dans laquelle son personnage principal Othello est un soldat aux grandes qualités marié à la fille d’un sénateur vénitien. Convaincu de l’adultère de sa femme, il l’assassine avant de se donner la mort quand il comprend son erreur.
Ici, Othello emprunte quelques traits de caractère à son homologue. Il est vaillant, doté d’un certain courage et d’une audace singulière. Sa relation sentimentale est jalousée, comme celle d’Othello et Desdémone dans la pièce de Shakespeare.

Othello tombe éperdument amoureux de Louise au premier regard. Lui est noir, présentant à qui veut un « sourire de nègre » ; elle est blanche, « gréée d’un cou laiteux ». Leur relation est malvenue : Louise est promise à un barbon attendant son heure pour l’épouser. Leurs différences sont nombreuses, leur couleur de peau la première étant en ligne de mire.

La mise en scène d’Othello est particulièrement dramatique. Daniel Picouly utilise le champ lexical du théâtre pour raconter l’histoire de ce personnage. Il est question d’actes, de figurants, de seconds rôles, de tirades… La mort d’Othello est tragiquement commandée par le soupirant âgé de Louise. Othello se retrouve littéralement dans un duel et Louise craint pour sa vie. Mais quel rôle peut donc jouer la Montagne Pelée ici ?

Othello craignait qu’elle le croie lâche. Elle ne lui demandait que d’avoir le courage de l’être.

En définitive, Daniel Picouly propose dans Quatre-vingt-dix secondes un mémorable voyage en Martinique au début du XXe siècle à la découverte de la vie politique, culturelle et administrative de Saint-Pierre. Il mêle la grande Histoire à la fiction respectant scrupuleusement la chronologie des avertissements du volcan, mais s’accordant tout de même certaines libertés et dérogations pour les besoins de son œuvre littéraire.

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