Frère d’âme de David Diop, où la nuit, tous les sangs sont noirs

Frère d'âme de David Diop
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Dans son deuxième roman intitulé Frère d’âme, David Diop décrit à travers l’histoire de ses deux protagonistes principaux, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, tirailleurs sénégalais enrôlés au sein des troupes françaises, la brutalité de la Grande Guerre. Par leurs destinées étroitement liées, le romancier nous interroge aussi sur la notion complexe d’humanité : qui peut se dire « humain » en temps de guerre ? Et que dire d’un homme qui, soumis au désespoir, commet l’intolérable bien qu’agissant « libre », selon sa propre volonté ?

Deux frères opposés

L’intrigue de Frère d’âme démarre in medias res aux côtés d’Alfa Ndiaye pleurant la mort de Mademba Diop. Les deux hommes, vingtenaires, étaient « plus que frères » puisqu’ils se sont mutuellement choisis au plus tendre de leur jeunesse. De sorte, comme tous frères, Alfa et Mademba ont en commun un passé singulier : bien que n’étant pas réellement liés par le sang, il semblerait qu’ils se soient toujours connus et qu’ils aient tous deux été élevés à Gandiol, l’arrière-pays de la ville de Saint-Louis, au Sénégal. Tous deux ont en outre grandi au sein d’une communauté vivant au plus proche de la nature, grâce à ses ressources agricoles – culture du mil, des tomates, oignons, haricots rouges, pastèques ; élevage de moutons et pêche de poissons.

Comme tous frères, Alfa et Mademba se connaissent depuis toujours, mais se distinguent par leur personnalité, leur aura et leurs expériences différentes de vie. David Diop crée céans deux personnages antinomiques, à l’image du jour et la nuit : Alfa est dit « beau », bien bâti, il attire tous les regards et se révèle être un lutteur hors pair ; quand Mademba est dit « maigre et laid » bien que fidèle en amitié, grand « savant », fin connaisseur du Saint Livre et passionné par l’école. Plus le premier se démène dans les champs, plus son condisciple en apprend sur le monde et sur la « mère patrie, la France ».

C’est d’ailleurs Mademba qui se met en tête de sauver l’État colonisateur, sans savoir que cette décision le mènera à sa perte, aspirant à devenir citoyen français. « La guerre est une chance de partir de Gandiol. » Le jeune homme nourrit beaucoup d’espoir quant à son devenir français qui lui ouvrirait bien des portes ici-même au Sénégal, à Saint-Louis, où il pourrait s’établir. Alfa suit son « frère d’armes » en France, dans une guerre bien plus destructrice que ne l’imaginaient les deux soldats. Ainsi, quand démarre la narration de Frère d’âme, Alfa Ndiaye s’est lancé dans une sorte de monologue – monologue qui dure la quasi-entièreté du roman – dans lequel David Diop met subtilement en surbrillance la honte qui accompagne cet homme.

Une certaine « humanité »

Car Mademba Diop meurt dans des conditions inhumaines. Il finit agonisant « les tripes à l’air, le dedans dehors, comme un mouton dépecé par le boucher rituel après son sacrifice ». Et sa mort, Alfa y assiste impuissant. Surtout, quand son « plus que frère » lui demande de mettre fin à ses souffrances, Alfa refuse d’entendre la plainte de son ami et se laisse commander par le devoir ancestral, le soi-disant « respect des lois humaines ».

J’ai été inhumain dès la deuxième supplication de Mademba Diop qui me disait : « Oublie l’ennemi aux yeux bleus. Tue-moi maintenant parce que je souffre trop. Nous sommes de la même classe d’âge, nous avons été circoncis le même jour. Tu as vécu chez moi, j’ai grandi sous tes yeux, tu as grandi sous les miens. Alors tu peux te moquer de moi, je peux pleurer devant toi. Je peux tout te demander. Nous sommes plus que frères puisque nous nous sommes choisis comme frères. S’il te plaît, Alfa, ne me laisse pas mourir comme ça, les tripes à l’air, le ventre dévoré par la douleur qui mord. Je ne sais pas s’il est grand, s’il est petit, s’il est beau ou s’il est laid, l’ennemi aux yeux bleus. Je ne sais pas s’il est jeune comme nous ou s’il a l’âge de nos pères. Il a eu sa chance, il s’est sauvé. Il n’est plus important maintenant. Si tu es mon frère, mon ami d’enfance, si tu es celui que j’ai toujours connu, que j’aime comme j’aime ma mère et mon père, alors je te supplie une deuxième fois de m’égorger. Ça t’amuse de m’entendre geindre comme un petit garçon ? De regarder fuir ma dignité honteuse de moi ? »
Mais j’ai refusé. Ah ! J’ai refusé. Pardon, Mademba Diop, pardon, mon ami, mon plus que frère, de ne pas t’avoir écouté avec le cœur.

Longtemps Alfa regrettera son inaction, pensant ne pas avoir été suffisamment humain avec celui qui était pour lui un frère. David Diop insiste du reste sur le poids de ce regret en employant tout au long de l’énonciation d’Alfa, narrateur qui s’exprime à la première personne du singulier, la figure de style de l’anaphore. Ce personnage répète, telles de vaines incantations cherchant à conjurer un malheur, ce qu’il « aurait dû » faire, ce qu’il « sait » maintenant, ce qu’il a finalement « compris » « par la vérité de Dieu ». C’est d’ailleurs « par humanité retrouvée » qu’Alfa se lance dans une vengeance terrible. L’homme se met à tuer « l’ennemi aux yeux bleus » dans un rituel sanguinaire : il expose les entrailles de ses victimes, comme celles de Mademba ont été exposées, puis découpe la main du corps mort, ainsi mutilé. Mais, nous explique Alfa, « par humanité retrouvée », il abrège quand même les souffrances de ses adversaires.

Si à ce moment-là ses yeux bleus ne s’éteignent pas à jamais, alors je m’allonge près de lui, je tourne son visage vers le mien et je le regarde mourir un peu, puis je l’égorge, proprement, humainement. La nuit, tous les sangs sont noirs.

Un corps meurtri, une histoire

Les mains découpées d’Alfa deviennent in fine un véritable motif littéraire de Frère d’âme. Elles sont de prime abord accueillies par les Chocolats et les Toubabs tels des trophées, tels des symboles de la sauvagerie triomphante que l’on vénère ; elles désignent bientôt l’homme à tuer aux Allemands, ici Jean-Baptiste, le « seul vrai copain blanc de la tranchée » d’Alfa. Elles révèlent surtout la grande hypocrisie de la guerre – une guerre durant laquelle la folie assassine n’est pas permise bien que les actes les plus « laids » soient monnaie courante.

Les Chocolats appelés au front, évoluant en ce roman sous le commandement du capitaine Armand, ne doivent être prêts qu’à une certaine forme de violence, qu’à la brutalité qui « arrange » la France. Ainsi, si les trois premières mains ramenées par Alfa sont célébrées, les suivantes sont chargées de l’odeur de la mort, et Alfa devient aux yeux de tous un paria, un intouchable, un dëmm, un « dévoreur d’âmes » – à ce titre, le capitaine, ayant pourtant condamné à la mort par l’ennemi quelques-uns de ses propres soldats, se dit pour une « guerre civilisée ».

Alfa est alors relégué à l’Arrière, où il doit guérir de ses traumatismes de guerre. L’Arrière est le lieu de toutes ses réminiscences, de ses retours en Afrique. L’Arrière est le lieu où les mains sont enterrées au clair de lune. L’Arrière est le lieu où l’on soigne le corps meurtri, où l’on soigne les maux. L’Arrière, c’est enfin le lieu où David Diop donne pleine mesure au titre de son roman, « Frère d’âme », paronomase de « Frère d’armes ». Le romancier conclut son énonciation par un renversement de situation que l’on pourrait rapprocher du réalisme magique, à travers l’énoncé d’un conte où par l’illusion, par jeu de miroir, se dévoile à nouveau Mademba, entier. Un homme nécessairement couvert de cicatrices comme tout vrai guerrier, car ce sont ces cicatrices qui disent l’épopée, qui disent l’histoire.

Une guerre destructrice

David Diop développe en somme dans Frère d’âme une réflexion sur l’être poussé à l’extrême en situation de guerre. La voix d’Alfa se fait ici volontiers répétitive car l’homme se ressasse continûment son inertie quant à la fin terrible de son ami Mademba. Alfa se métamorphose ainsi en véritable « sauvage », n’ayant aucune pitié pour l’ennemi, bien que lui offrant dans ses derniers moments la preuve de son reste d’humanité – une humanité qu’il aurait souhaité pouvoir encore offrir à son ami.

Il peut en outre être intéressant de noter qu’Alfa ne parle pas français, bien que sa pensée, ici, nous soit retranscrite dans cette langue. Seul Mademba savait la langue de la « mère patrie » ; son « plus que frère » s’exprime en wolof. Ainsi, peut-être, David Diop note la difficulté à retranscrire ce que l’on ne peut appréhender totalement : lui, en tant que professeur de lettres s’exprimant au XXIe siècle ne peut sans doute pas parfaitement retranscrire avec précision la pensée d’un véritable Chocolat du début du siècle passé. Pourtant, par son récit, l’absolue violence de la guerre est parfaitement palpable dans tout ce qu’elle a su montrer d’hypocrisie et d’absurdité.

Traduire, ce n’est jamais simple. Traduire, c’est trahir sur les bords, c’est maquignonner, c’est marchander une phrase pour une autre. Traduire est une des seules activités humaines où l’on est obligé de mentir sur les détails pour rapporter le vrai en gros. Traduire, c’est prendre le risque de comprendre mieux que les autres que la vérité de la parole n’est pas une, mais double, voire triple, quadruple ou quintuple. Traduire, c’est s’éloigner de la vérité de Dieu, qui, comme chacun sait ou croit le savoir, est une.

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