Là où chantent les écrevisses de Delia Owens, une loi animale

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Écrivaine et biologiste également diplômée en zoologie et en éthologie, Delia Owens exerce près de vingt années en tant que chercheuse-naturaliste en Afrique, notamment dans le désert du Kalahari au Botswana. Elle s’inspire ainsi librement de ses observations en milieu naturel pour conférer à son premier roman, intitulé Là où chantent les écrevisses dans l’édition française et traduit de l’anglais par Marc Amfreville, son atmosphère si particulière. Elle y conte du reste les aventures d’une jeune fille qui grandit dans les marais et les circonstances d’une disparition invraisemblable, et décrit avec méticulosité les mondes animal et végétal.

Deux temporalités distinctes

1952. Kya Clark, six ans, est la benjamine d’une fratrie de cinq enfants. Elle vit parmi les sien·nes dans une cabane en bois située au large des côtes de Caroline du Nord, mais surprend un matin le départ à l’improviste de sa mère. L’événement marque la fin de son enfance : les un·es après les autres, les frères et sœurs de la fillette fuient également l’habitation familiale.
Demeurée seule avec son père dans les marais, Kya va peu à peu perdre son innocence et devoir se débrouiller seule. Elle est non-scolarisée et illettrée mais est aussi astucieuse et possède l’esprit vif. Ses contacts avec l’extérieur sont toutefois peu fréquents et elle grandit en solitaire, jusqu’au jour où elle rencontre, au détour d’une balade en barque, un garçon prénommé Tate Walker.

1969. Chase Andrews, un jeune homme de Barkley Cove, est retrouvé face contre boue dans un marécage. Aucune trace de pas ou empreinte ne figure sur la scène de ce qui pourrait ressembler à un crime… Une enquête policière est ouverte : on apprend que le vingtenaire est fraîchement marié à l’heure de son décès, adulé de la plupart des habitant·es de son quartier, mais aussi connu pour être un coureur de jupons invétéré. Conséquemment se met alors en place une recherche d’indices visant à comprendre ce qui a pu se passer et à déterminer si oui ou non il est question de meurtre.

A swamp knows all about death, and doesn’t necessarily define it as tragedy, certainly not a sin.[1]
Un marécage n’ignore rien de la mort, et ne la considère pas nécessairement comme une tragédie, en tout cas, pas comme un péché.

Delia Owens construit l’énonciation de Là où chantent les écrevisses en juxtaposant ces deux temporalités principales. Son intrigue s’étend ainsi du début des années 1950 à la fin des années 2000, et le lieu d’intersection de ces deux récits est l’année de la disparition de Chase Andrews, l’an 1969. De nombreux éléments sont de fait communs à ces deux récits – parmi eux, il y a notamment l’omniprésence des marais, véritable personnage immatériel de l’histoire, symbole d’une nature frémissante et du caractère sauvage de toute vie.

L’écrivaine emploie du reste la troisième personne du singulier pour conter son histoire, faisant, d’une part, l’exposé des péripéties d’une femme en devenir ; construisant, d’autre part, un discours polyphonique, essentiellement composé de dialogues, qui font avancer l’enquête sur la mort d’un homme. Mais c’est surtout son appétence pour la nature que l’on retrouve en filigrane de son intrigue.

Une vie dans les marais

Kya Clark, surnommée « la Fille des marais » par la communauté de Barkley Cove, Marsh Girl en anglais, se forge une identité singulière. Les marais représentent pour elle à la fois un milieu d’épanouissement de la vie, un recours salvateur contre la douleur et un cadre sauvage possédant son propre langage. Delia Owens aborde ainsi la nature selon ces trois angles principaux en Là où chantent les écrevisses et dessine un portrait mélioratif des marais, lieu souvent peu considéré par la Femme, l’Homme.

Marsh is not swamp. Marsh is a space of light, where grass grows in water, and water flows into the sky. Slow-moving creeks wander, carrying the orb of the sun with them to the sea, and long-legged birds lift with unexpected grace—as though not built to fly—against the roar of a thousand snow geese.
Un marais n’est pas un marécage. Le marais, c’est un espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau, et l’eau se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu’à la mer, et des échassiers s’en envolent avec une grâce inattendue – comme s’ils n’étaient pas faits pour rejoindre les airs – dans le vacarme d’un millier d’oies des neiges.

Introduisant sa protagoniste principale aux alentours de marigots, l’écrivaine-biologiste présente en effet les bons côtés d’un quotidien en contact avec la nature. Les marais structurent ici le quotidien de Kya et remplacent les personnes qui l’ont abandonnée. Il y a de sorte un transfert émotionnel de l’enfant pour ce milieu.

Delia Owens intensifie encore cet effet en personnifiant la nature, la traitant comme s’il s’agissait d’une véritable personne, indiquant au lecteur que « chaque fois [que Kya] trébuchait, la terre la remettait sur ses pieds » ou que « le marais devint sa mère ». Contrairement aux êtres humains qui ne cessent de délaisser de l’héroïne, la nature lui offre un refuge : Kya puise toute l’aide dont elle a besoin en son sein.

Le titre du roman, « Là où chantent les écrevisses », fait par ailleurs référence à l’endroit « où les animaux sont encore sauvages, où ils se comportent comme de vrais animaux ». En développant cette assertion tout au long de son intrigue, Delia Owens oppose le comportement animal au comportement humain au moyen de nombreuses figures de sens dont la métaphore, l’apposition et la comparaison. Les marais fournissent un décor exposant des règles de vie distinctes de celles établies dans les mœurs humaines et l’instinct animal s’avère, à bien des égards, salutaire pour l’Être humain.

Un roman aux multiples facettes

Là où chantent les écrevisses est en somme un roman pluri-genre : il offre une intrigue qui s’illustre dans le mouvement du nature writing[2], et se révèle à la fois roman d’apprentissage et roman à enquête avec un brin de romance. Sa protagoniste principale possède un caractère combatif face à l’adversité : Kya se construit seule et pose un regard affectif sur les marais qu’elle considère comme une figure maternelle aimante. L’investigation proposée en parallèle ne positionne pas le lecteur en situation d’anticipation réelle : elle permet surtout à la romancière d’accentuer sa réflexion sur la distinction entre juridiction pénale et loi animale. Aussi, à l’image de toute fiction romantique, le roman met en avant une histoire d’amour centrale qui possède une fin émotionnellement convenue et optimiste. Ainsi l’intrigue de Là où chantent les écrevisses ne saurait se circonscrire à un seul genre littéraire défini et navigue dans des eaux plus troubles.

Delia Owens dépeint surtout avec une attention toute particulière la flore et la faune au sein de son intrigue. Biologiste de formation, elle explique minutieusement les spécificités de l’environnement naturel des marais et ses lecteur·rices sont embarqué·es dans un exposé de longues descriptions et observations éthologiques. Ces dernières ont pour but de ralentir la lecture et apporter une certaine poésie à l’énonciation. Des poèmes insérés au hasard des épisodes de Kya ont également cette même fonction.

Delia Owens montre enfin comment l’être humain peut s’inspirer du comportement animal dans son quotidien. Elle étudie le caractère sauvage de la nature pour servir les différentes péripéties de son intrigue. Elle oppose un fort sentiment d’abandon à un besoin d’émancipation, puis une certaine souffrance causée par les relations humaines à une proclamation d’indépendance d’ordre bestial.

Most of what she knew, she’d learned from the wild. Nature had nurtured, tutored, and protected her when no one else would.
Presque tout ce qu’elle savait, elle l’avait appris de la nature. Du monde sauvage. La nature l’avait nourrie, instruite et protégée quand personne n’était là pour le faire.

Là où chantent les écrevisses connaît par ailleurs un succès commercial important et fait partie de la liste combinée des quinze meilleures ventes de livres (reliés, brochés et numériques) du New York Times pendant plus de quatre-vingt-dix semaines[3]. Le roman est en outre sélectionné pour une adaptation cinématographique par Fox 2000 Pictures ; Reese Witherspoon est créditée comme réalisatrice du film à venir.

Notes    [ + ]

  1. Les citations en langue anglaise de cette chronique sont tirées du texte original de Delia Owens pour l’édition de Where the Crawdads Sing parue chez G. P. Putnam, marque éditoriale et commerciale appartenant à Penguin Random House. Les traductions en langue française de ces citations sont offertes par Marc Amfreville pour les éditions du Seuil dans Là où chantent les écrevisses.
  2. L’expression nature writing, littéralement « écriture de la nature », désigne un genre littéraire qui trouve son origine aux États-Unis. Elle fait référence à des textes de fiction ou non-fiction sur l’environnement naturel. Les ouvrages de nature writing offrent de nombreuses informations sur la nature – flore et faune –, ainsi que des observations personnelles ou philosophiques sur le monde naturel.
  3. En cette deuxième semaine de juin 2020, Where the Crawdads Sing figure dans le classement des meilleures ventes de livres du New York Times depuis quatre-vingt-dix semaines. URL : https://www.nytimes.com/books/best-sellers/2020/06/12/combined-print-and-e-book-fiction/

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