Une fille dans la jungle de Delphine Coulin, une immersion dans la jungle de Calais

Une fille dans la jungle de Delphine Coulin
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L’État français a procédé au démantèlement de la jungle de Calais le 24 octobre 2016[1]. Cette opération vise selon Le Parisien à mettre à l’abri les personnes qui vivent en situation irrégulière dans des conditions délicates, et à leur faciliter leur demande d’asile. La ville portuaire de Calais située en bordure de la Manche accueille alors près de 10 000 réfugiés clandestins d’après Le Figaro[2].

Delphine Coulin met en relief ce fait d’actualité au sein d’Une fille dans la jungle. Plutôt que d’insister sur des statistiques déjà relayées par les journaux et autres médias, l’écrivaine choisit de marquer les esprits en invitant ses lecteurs à découvrir le monde de la jungle. Ainsi cette dernière ne fait pas ici référence à un endroit exotique, mais à un lieu de vie de nombreux migrants en France. Le roman paraît au mois d’août 2017 au sein de la collection littéraire dirigée par Martine Saada aux éditions Grasset.

Un objectif, l’Angleterre

Une fille dans la jungle conte les aventures difficiles de six jeunes au cœur de la jungle, un endroit en cours de « déforestation ». Delphine Coulin démarre son énonciation pile avant le démantèlement de la zone de Calais. Hawa, Elira, Milad, Jawad, Ali et Ibrahim habitent ce lieu insalubre depuis quelques mois déjà.

Hawa arrive d’Éthiopie après un voyage périlleux. À treize ans, elle fuit sa famille quand sa mère la promet à un homme de l’âge de son père. Elle s’envole alors pour le Soudan où elle est violée puis entretenue par un « patron » peu conventionnel. La jeune fille s’évade ensuite vers la Libye où elle est malencontreusement achetée par des Nigériens qui la plongent dans le noir et lui affligent des coups de fouet quotidiens. Hawa se prostitue pour obtenir une place sur un bateau en direction de l’Europe à Tripoli. Elle arrive par miracle en Italie après le naufrage de ce bateau.

Elira vient d’Albanie. Elle fuit très jeune les violences de son père, des sévices connus de ses proches pourtant restés impassibles face à sa détresse. Après son départ du foyer familial, Elira se retrouve abandonnée, sans argent. Elle se tourne alors vers la prostitution afin de gagner des sous pour subsister. Elle vend régulièrement son corps « sur un vieux matelas pourri » en espérant un jour pouvoir être libre. Elira trouve en Hawa un soutien chaleureux.

Milad et Jawad sont frères et arrivent d’Afghanistan. Leur mère hésite longtemps avant de se séparer d’eux, mais son envie de leur offrir une vie convenable est la plus forte. En Afghanistan, les deux jeunes sont exposés à la mort – qui peut subvenir à toute heure –, à la violence injustifiée et à l’humiliation que pourraient leur faire subir les talibans. Elle décide donc de les faire partir ensemble, pour que l’un puisse veiller sur l’autre, et paie des passeurs. En Bulgarie, les deux jeunes sont battus et jetés derrière la frontière.

Ali et Ibrahim arrivent aussi d’Afghanistan. Âgé de treize ans, le premier effectue plus de dix mois de voyage dans des conditions peu enviables, et est dépouillé de ses effets en Grèce et en Macédoine. Il passe par l’Italie avant de rejoindre la France.
Ibrahim, quant à lui, a seize ans. Il est enfermé deux mois en Grèce dans un hôpital psychiatrique car il n’y a pas de place dans le centre pour mineurs pour l’accueillir – celui réservé aux adultes étant jugé trop dangereux pour lui.

Ces six individus ont traversé des milliers de kilomètres dans l’espoir de jours meilleurs. Ensemble, ils survivent. Ensemble, ils ont une chance. Leur principale ambition est d’arriver en Angleterre. De Calais, ils ne sont plus qu’à trente-trois kilomètres de leur rêve. Pourquoi l’Angleterre ? Milad l’explique dans un monologue.

Là-bas, on les traiterait mieux. On disait qu’en Angleterre, on pouvait vivre des dizaines d’années sans avoir affaire à la police : tant qu’on ne faisait rien de mal, ils n’avaient pas le droit de vous contrôler – ce qui semblait logique, mais ce n’était le cas ni en Afghanistan, ni en Iran, ni en Turquie, ni à Calais. […]
Là-bas, ils pourraient trouver un emploi, même à temps partiel, et parfois deux ou trois emplois, parce que les lois étaient moins contraignantes et que les employeurs aimaient les migrants, là-bas, ils ne seraient pas sur leurs gardes en permanence, là-bas, il pourrait étudier la médecine, là-bas, ils pourraient vivre libres, être heureux, tomber amoureux, manger des glaces, des chewing-gums, du ketchup, là-bas, tout serait possible. Ici rien ne l’était.

Delphine Coulin dénonce ici le côté non-attractif de la France pour les migrants : « rien » n’est mis durablement en place pour les aider et les insérer à la vie active. L’écrivain accentue son propos en utilisant la répétition de l’expression « là-bas » qu’elle oppose en fin d’argumentation au terme « ici.

Une jungle du pauvre

Delphine Coulin pose un regard sur les conditions précaires de ces six adolescents. Ils ont froid ; ils n’ont pas de quoi les réchauffer de manière correcte. Ils sont sales ; ils n’ont pas à leur disposition suffisamment de points d’eau. Ils ont faim ; ils n’ont pas de quoi manger tous les jours en quantité suffisante. Ils ont peur, à ne pas en dormir convenablement durant certaines périodes. Cette jungle est un lieu du « chacun pour soi ». Il faut constamment être à l’affût pour éviter les embrouilles, les vols, les viols ; surtout, la police.

Malgré tout, cette jungle leur paraît être le meilleur moyen d’arriver en Angleterre. Quand le démantèlement mis en place par le gouvernement français entre en jeu, les six jeunes décident alors de se dissimuler, de rester « clandestinement » en ce lieu qui semble leur meilleure option. Car si on les emmène dans des bus, qui peut garantir ce qu’il adviendra de leur avenir ? Ensemble, ils sont forts. Seuls, dispatchés dans les quatre coins de la France, ils le sentent, ils n’auront aucune chance. Alors ils restent. Mais les conditions de vie dans la jungle se dégradent encore.

Cela ressemblait moins que jamais à une jungle, ou alors une jungle froide, de bois et de boue, avec des animaux crottés, et des monstres de métal au loin, sous le crachin. Pas le genre qui fait rêver, avec les perroquets et les feuilles vertes et grasses, où on transpire dans une odeur d’humus. Une jungle du pauvre. Ici, il n’y avait pas un arbre, pas une feuille, pas de chaleur. Rien n’avait de couleur. C’était gris. Ça puait la fumée et les ordures. Et aujourd’hui, c’était silencieux. Cette jungle qui avait été un chaos où des milliers de personnes vivaient, mangeaient, parlaient, se battaient, était devenue un désert, où ils étaient seuls, tous les six.

Une fille dans la jungle propose de la sorte une réflexion sur le démantèlement de la jungle de Calais. Avec ces personnages fictifs, ce « fait d’actualité » devient plus vrai, plus concret. Delphine Coulin s’interroge ici sur ce qui pourrait être fait pour améliorer le sort des réfugiés clandestins, le sort surtout d’enfants qui ont déjà vécu par ailleurs des atrocités. S’il est difficile pour un pays de se tourner vers les migrants quand ceux-ci arrivent en nombre trop important, quel dispositif pourrait tout de même être mis en place pour leur assurer une vie correcte ?

Une fille dans la jungle par Delphine Coulin

À l’occasion de la rentrée littéraire 2017, de nombreux auteurs des éditions Grasset proposent une présentation de leur dernier ouvrage dans une courte vidéo. Ci-après, Delphine Coulin s’exprime sur Une fille dans la jungle.

Notes    [ + ]

  1. Zoé Lauwereys. Jungle de Calais : 2318 migrants évacués, les premiers bus arrivent in Le Parisien. 24 octobre 2016. URL : http://www.leparisien.fr/societe/en-direct-calais-les-migrants-commencent-a-evacuer-la-jungle-24-10-2016-6245286.php
  2. Jean-Marc Leclerc. Calais : le seuil des 10.000 migrants franchi in Le Figaro. 28 août 2016. URL : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2016/08/28/01016-20160828ARTFIG00122-calais-le-seuil-des-10000-migrants-franchi.php

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