Deux secondes d’air qui brûle de Diaty Diallo, une colère manifeste

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Dans son premier roman intitulé Deux secondes d’air qui brûle, Diaty Diallo relate, au moyen d’une écriture précise, à la fois poétique et argotique, l’inqualifiable crime de policier·ères demeurant impuni·es par l’État puisque dans l’« exercice de leurs fonctions ». Leur indifférence, leur harcèlement, leur violence récurrente ainsi que ce meurtre, arbitraire, conduit les êtres qui les opposent, des jeunes de banlieue parisienne inlassablement arrêté·es pour ce qu’iels sont et non ce qu’iels font, à la fomentation d’une fulgurante rébellion.

Une cruelle déflagration

Les « deux secondes d’air qui brûle » contées par Diaty Diallo sont d’abord celles durant lesquelles Astor, se mouvant sur la piste de danse d’une fête de quartier, rêvant d’une relation sentimentale et/ou charnelle avec la belle Aïssa, attendant que son ami de toujours Samy le rejoigne, se retrouve asphyxié par des gaz lacrymogènes jetés en ces lieux underground, ces derniers mettant fin à leurs réjouissances. C’était un début de soirée d’été classique, avant que l’air ne s’embrume, les sons ne s’embrouillent, ses yeux ne le brûlent et les larmes ne coulent. Un véritable chaos.

Ces « deux secondes d’air qui brûle » sont également celles durant lesquelles Chérif, pourtant paisiblement installé sur la place avec ses potes, non de la pyramide vouée à disparaître pour un « projet concerté », en train de profiter d’un barbecue pour célébrer la réussite de ses partiels, de rigoler et écouter de la musique parmi les sien·nes, se retrouve aux prises avec des policier·ères les ayant volontairement choisi·es pour cibles, des policier·ères qui refusent de tempérer leurs menaces, font éhontément preuve de mauvaise foi avant de les insulter, puis décident de les emmener au poste.

Ces « deux secondes d’air qui brûle » sont alors celles durant lesquelles Samy, attendu à la fête où s’est rendu Astor, ayant d’abord rendu service à son grand frère Chérif, l’ayant ensuite vu singulièrement menotté aux côtés d’agent·es obstiné·es et entouré des gens du quartier, à moto avec Bak tentant de fuir un éventuel contrôle qui pourrait mal tourner, reçoit une première balle entre l’omoplate gauche et la colonne vertébrale, puis une deuxième, assassine, venant se loger dans sa tête, l’arrêtant définitivement dans sa course.

Diaty Diallo dépeint la genèse de cette extrême violence répétant la première scène capitale de son roman selon des affinités différentes, puis nous propose une traversée singulière du quotidien de ses personnages principaux. Elle nous plonge dans leur intimité, nous faisant découvrir leurs aspirations et désirs, leur débrouillardise, leur musicalité, leurs passions parfois surprenantes (celle d’Astor pour les fleurs, de Chérif pour la construction d’objets, de Nil, leur ami, pour la soudure et les câbles…), leur bienveillance envers les aîné·es, leur affection pour leur lieu de vie… qu’elle confronte au mépris des représentant·es de l’autorité française. Un mépris qui se cristallise en une balle reçue par l’un des leurs, Samy, un jeune sans histoires qui ne rêvait que de démêler ses sentiments amoureux du moment, qui n’aspirait qu’à vivre « sans ennuis » et profiter de l’été avec ses ami·es.

Une confrontation perdue d’avance

Deux secondes d’air qui brûle conte ainsi la violence gratuite dirigée à l’encontre des jeunes de banlieue qui ne souhaitent que vivre « tranquilles », travailler et profiter des leurs de manière « presque chiante », mais qui, sans cesse, font l’objet d’humiliations en tout genre, de contrôles d’identité et fouilles au faciès, d’agressions verbales, physiques et sexuelles. Ces êtres systématiquement opposés à l’ensemble, uniquement considérés comme « les rejetons braillards d'[ascendant·es] qui avaient au moins la délicatesse de la fermer », tentent d’épouser la société française dans ses logiques paradoxales et existent comme ils le peuvent, c’est-à-dire avec « la part qu’on [leur laisse] ».

Cette opposition avec l’ensemble, Diaty Diallo nous l’évoque dès les premières lignes de son roman : ici ses protagonistes sont assimilé·es aux « jeunes pousses » condamnées d’un terrain vague. Astor, s’exprimant à la première personne du singulier tout le long de l’énonciation, imaginant aussi selon le point de vue de Chérif et Samy certains épisodes de l’intrigue probablement recoupés avec ce qu’il a appris des événements, trahit à demi-mot la cruelle fin de l’enfance de cette jeunesse urbaine dont les « jours sont comptés ».

Derrière un grillage sans fin s’étend un terrain vague, zone d’habitat en devenir peuplée de jeunes pousses, de buissons et d’arbustes à qui les jours sont comptés. Cette friche, le terrain des aventures de notre enfance.

L’écrivaine décrit d’ailleurs, par le biais de ce même personnage, le détachement, réel ou feint, avec lequel ces jeunes se résignent aux confrontations avec la police, puisque les rôles sont « assignés » par anticipation ; et l’inattention qu’iels portent aux sirènes et gyrophares, puisque fréquemment « jumelés aux bons moments ». Elle relate aussi maints récits d’interpellations durant lesquelles les agent·es de « l’ordre » abusent sauvagement de leurs soi-disant « droits » pour physiquement portant atteinte aux êtres qui les opposent, sans que ces derniers n’aient aucun recours, la bataille semblant perdue d’avance.

Et, peut-être alors, cette descente hebdomadaire dans les lieux souterrains du quartier, cette manière de s’approprier les espaces dissimulés de la ville, ces ascensions inopinées sur les toits des immeubles, révèlent aussi toute la complexité qu’il y a à évoluer ici pour ces corps dominés, leur difficulté d’exister hors de la méfiance d’autrui, hors des préjugés hérités d’un passé colonial que la France semble négliger, hors des expectatives sociétales trop nombreuses à leur égard, hors des affrontements perpétuels avec l’en-face. Iels occupent les interstices « qu’on [leur laisse] » mais cela ne suffit pas, semble-t-il ; il leur faudrait ne plus être, ne plus faire, ne plus exister, disparaître. Iels doivent quotidiennement composer avec les sentiments ostentatoires de répulsion qu’iels suscitent sans en connaître les raisons, doivent tolérer ce racisme systémique que Diaty Diallo s’applique à nous montrer, doivent, surtout, accepter que la mort d’un des leurs ne soit jamais traitée avec l’attention qu’elle mérite ; de là naît leur colère.

Une réplique symbolique

Je suis pas mal énervé.
 
Je suis pas mal énervé parce que, vu le nombre de potes à nous qu’on a récupérés dans des états sombres à la sortie de nos trop nombreuses gardes à vue, je savais qu’un jour ça irait plus loin qu’une gueule en sang. Qu’on finirait par perdre quelqu’un dans cette bataille qui n’est même pas la nôtre. Une bataille à laquelle on n’a jamais pigé grand-chose. On savait qu’on perdrait quelqu’un, simplement on ne savait ni qui ni quand. On savait juste qu’il s’agirait de celui de trop.

Cette colère conduit les protagonistes de Deux secondes d’air qui brûle à la fomentation d’une rébellion. À la préparation méthodique d’une entreprise nécessitant la collaboration des membres d’un collectif organisé. À la récupération d’objets délaissés, mésestimés, pour leur donner une seconde vie et marquer les esprits à jamais. À la communion d’un même ensemble, où chacun·e prête main-forte à l’autre dans un même objectif, uni·es dans une même volonté de commémorer et dénoncer l’injustice, comme le laissait présager la deuxième épigraphe du roman tirée des paroles de Retour aux pyramides de X-⁠Men : « Faut qu’on s’organise, qu’on crée nos propres trucs, avant que tout explose, il faut qu’on s’arme. J’ai de la force pour les frères, les étoiles mes seules guides, retour aux pyramides après des siècles. »

Ces « deux secondes d’air qui brûle » sont alors, en définitive, celles durant lesquelles se matérialise la résistance de ces êtres en mal d’existence, se retrouvant dans l’impossibilité de faire le deuil de leur frère et ami : une déflagration violente orchestrée dans le but d’articuler leur amertume, refuser la corruption judiciaire et extérioriser leur peine au su et vu de tout le monde. C’est peut-être bien, d’ailleurs, l’expression la plus manifeste de leur souffrance, de leur blessure à jamais ouverte.

Diaty Diallo redonne, du reste, un véritable espace d’expression à ces « jeunes » à travers l’oralité choisie pour son récit. Elle retranscrit à l’écrit la langue parlée de ses protagonistes, incluant en son sein des expressions argotiques, des anglicismes et des tournures de phrases grammaticalement incorrectes mais courantes dans le « parler français ». Elle omet certains marqueurs de la négation et s’affranchit des guillemets annonçant le début et la fin des discours rapportés. Elle emploie aussi la figure de style de la répétition afin de souligner le caractère spontané des pensées d’Astor qui, par ailleurs, fait preuve d’une poésie indéniable dans ses moments d’errance. Ici, ses personnages sont, existent tels qu’ils l’ont choisi, transgressant les règles syntaxiques habituelles, montrant finalement la beauté de leur insoumission.

Une colère manifeste

Diaty Diallo nous propose en somme un premier roman marquant, aussi bien pour son sujet que pour ses choix stylistiques. Elle relate dans un premier temps l’assassinat de Samy en multipliant les espaces et les focalisations, déroulant cette même terrible soirée de juillet aux côtés de personnages incarnés, contant aussi la musique de ses scènes de manière à dépeindre précisément les ambiances, à connoter leur signification. Elle choisit dans un second temps d’évoquer le cheminement intime d’un être exposé au deuil pour le rapprocher des sentiments fiévreux d’un ensemble démuni, exaspéré et fougueux, la mort de Samy se révélant blessure collective.

Devant ces violences policières, devant ces morts oubliées, laissées de côté, marginalisées, parfois jugées justifiées par l’autorité, toute-puissante, « ni oubli, ni pardon » écrit la romancière. Ni oubli, ni pardon.

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