Mauvaises herbes de Dima Abdallah, s’épanouir dans l’adversité

Mauvaises herbes de Dima Abdallah
Copyright : Sabine Wespieser

Dima Abdallah est une écrivaine franco-libanaise née au Liban en 1977, installée en France dès 1989, l’année de ses douze ans. Son parcours singulier, terreau d’une culture métissée, n’est pas sans rappeler celui de l’héroïne principale de son premier roman intitulé Mauvaises herbes. La jeune fille, puis femme, que l’on suit de ses six ans à l’âge adulte, connaît les heures les plus sombres de son pays natal avant de s’envoler pour Paris elle aussi, laissant derrière elle son père.

Un dialogue rompu

Mauvaises herbes commence ainsi en 1983 à Beyrouth. La narratrice première de l’histoire est une fillette entourée de ses condisciples à l’école. Au loin, les détonations se font entendre : d’abord tout doucement, tel un bruit de fond ; puis finalement plus fort – les tirs s’intensifient, c’est le chaos. La petite observe les enfants qui l’entourent pleurer mais, elle, se réjouit car elle avait secrètement espéré que les explosions soient plus « régulières et rapprochées », de sorte que les professeurs prennent peur et ordonnent aux parents de récupérer leurs enfants. Elle savait que son « géant » viendrait la chercher.

Son « géant », c’est son père, le deuxième narrateur principal de cette histoire. L’homme tente de faire sourire sa fille, de la tenir à distance de l’horreur. Il est la raison pour laquelle cette dernière ne pleure pas comme les autres enfants, la raison pour laquelle cette dernière semble croire en l’avènement de jours meilleurs. La vérité, semble-t-il exprimer, est plus complexe qu’il n’y paraît : cette guerre vécue aux premières loges est intense et il voudrait empêcher à sa fille de souffrir. Il aimerait aussi qu’elle sache que son anti-conformisme est une qualité. On peut souligner à ce titre l’image choisie par la romancière pour illustrer le poids de la guerre sur la psyché des êtres les plus vulnérables de la société libanaise, à savoir les enfants : l’image d’un cartable trop lourd à porter pour leurs frêles épaules.

Je les connais, moi, tous ces gens à qui on lui demande de ressembler. Je sais à quoi on la prépare. J’ai déjà remarqué ses dessins griffonnés sur des feuilles volantes au fond de son cartable, ceux qu’elle doit faire pendant que la maîtresse prononce ses longs discours à la gloire de la discipline et de l’obéissance. Je sais qu’elle doit prétexter, à la moindre occasion, une envie de boire ou d’aller aux toilettes pour errer seule dans les couloirs vides de l’école, s’accorder quelques minutes de répit, se retrouver seule, se retrouver, ne plus être parmi eux, ne plus devoir être eux, ne plus être jugée, corrigée, façonnée. Sortir de la classe pour, l’espace d’un instant, devenir une fée, une princesse, un Apache, une dragonne ou un phénix planant dans le ciel de l’école et regardant tout cela de loin, de très loin, d’en haut, de très haut. Je ne sais pas quoi faire, moi, pour alléger le poids qu’elle porte sur ses petites épaules.

À mesure que les années passent, la guerre s’infuse dans les rapports qu’entretiennent la jeune fille et son père. La première se rebelle contre le manque auquel elle doit faire face quotidiennement – le manque d’électricité, le manque de stabilité (que fournirait un lieu d’habitation fixe), le manque de compagnie des autres enfants de son âge. Elle devine aussi les comportements à tenir, directement induits par la guerre civile : elle sait, sans qu’on ne le lui explique, qu’informer autrui, mineurs comme adultes, au sujet de sa confession, chrétienne ou musulmane, peut avoir de lourdes conséquences. Elle est interdite et n’aborde plus avec autrui que des sujets qu’elle juge inoffensifs. De son côté, le père adopte la même ligne de conduite : ne sachant que dire, il ne dit plus rien. Alors les deux ne parlent bientôt plus que « des saisons, des fruits, des plantes et des fleurs ». Et le fossé continue de se creuser quand la mère, la fille et le fils s’installent en France, à la recherche d’une vie meilleure.

Une terre d’asile

Le seul terrain neutre de discussion possible dans Mauvaises herbes semble concerner la nature. Déjà en 1984, alors que la fillette n’est seulement âgée de sept ans, elle observe les plantes du jardin de son bâtiment et constate un ensemble uni et harmonieux. Un ensemble, uni et harmonieux, au milieu d’une zone en guerre. Plus tard, alors que se manifestent ses premières tentatives échouées de communication avec son père, elle ressent l’émotion cachée de l’homme quand il lui parle de ses plantes. Ces dernières deviennent de ce fait leur seul sujet de conversation, leur façon de s’adresser un peu d’amour. Chaque nouvelle mention florale dans la prose de Dima Abdallah a ainsi une importance capitale.

Du reste, la romancière offre à cet égard une métaphore filée qui se poursuit tout le long de son énonciation, décrivant de cette manière le titre de son livre : les mauvaises herbes qu’elle nomme aussi « adventices » sont « ces hôtes de lieux incongrus, ces hôtes que personne n’a invités, que personne n’a voulus, qui dérangent mais s’en moquent bien et n’en finissent pas de pousser ». Le père espère bien voir sa fille s’épanouir à leur image à Paris.

J’espère qu’elle grandira comme poussent ces adventices. […] Celles dont on arrache sans relâche les racines parce qu’elles ne conviennent pas, parce qu’elles ont poussé au mauvais endroit au mauvais moment, mais qui prolifèrent ailleurs. Celles qui s’épanouissent sur des substrats improbables, qui s’acharnent à vivre dans les milieux les plus hostiles. Les plantes pudiques, celles qui ne cherchent pas à se faire bien voir, celles dont le charme est si subtil qu’il en est un peu secret. Celles qui triomphent toujours, qui poussent et repoussent à l’infini. Celles qui percent sous le béton, qui germent même sous le bitume. Celles qui se moquent bien des milieux inhospitaliers.

Dima Abdallah étaye néanmoins la difficulté de l’exil pour ces êtres déracinés. La terre d’asile, indéniablement substantielle, provoque aussi des questionnements profonds sur la notion d’identité. Par le biais de la protagoniste principale de Mauvaises herbes, on perçoit le défi que représente l’assimilation à une nouvelle patrie. La langue maternelle et la langue d’adoption se mélangent – le français s’invite peu à peu dans l’arabe de l’adolescente qui, par ailleurs, constate qu’il en est de même pour d’autres, comme le commerçant qui s’évertue à lui parler d’un arabe « mauvais » mais « qui s’accroche ». Aussi, l’être resté « là-bas » est bien plus présent qu’on ne le pense. Son absence prend toute la place. Et le pays perdu demeure.

Le dialogue floral qu’entretiennent le père et la fille perdure quant à lui au-delà du récit, semble signifier Dima Abdallah. Dans une scène finale du roman, elle montre sa protagoniste perpétuer l’enseignement du père, à distance, assurant l’aménagement d’un espace réservé aux « plantes qui pullulent sur [son] balcon », assumant sans doute de la sorte une part de Liban dans son chez-elle parisien puisque « les plantes de la Méditerranée partagent leurs racines avec celles des régions froides ».

Une indicible résistance

Quand les mots ne peuvent être prononcés, Dima Abdallah propose à ses personnages de les confesser par la voie écrite. Le père anonyme de Mauvaises herbes est un homme de lettres, érudit, qui communique indirectement son amour de la littérature à sa fille. Lui écrit depuis toujours, couche ses mots sur les feuilles pour se libérer de ce qui l’étreint. Sa fille, quant à elle, s’essaie à la poésie dès son plus jeune âge, espérant que son père y trouve de l’émotion, espérant aussi qu’il y devine ce qu’elle n’arrive pas à dire : « La poésie, c’est peut-être ce qu’on écrit quand on n’arrive pas à pleurer comme les autres. Peut-être que c’est la solution qu’ont trouvée les poètes pour arriver à pleurer comme les autres, pour arriver à montrer de l’émotion. »

Plus tard, quand l’homme se retrouve seul chez lui à Beyrouth, en 1990, heureux de savoir que ses enfants grandissent mieux ailleurs, il se donne comme « discipline » de continuer à écrire tous les matins : c’est sa révolte muette, sa façon de dire en silence. L’écriture lui apporte une sérénité certaine avant que la nuit ne recommence et ne l’habite.

Je vais écrire parce que c’est la seule façon que j’ai de résister encore un peu. C’est mon combat, c’est ma guerre à moi. Je vais noircir les pages de ce qui reste de moi. Je vais terrasser le manque d’air et anéantir le souffle court. Écrire, c’est la révolte et j’en suis le maître. C’est la seule résistance à l’absurde. C’est le sens. C’est le tangible.

Aussi, ce père et les siens vont échanger, au fil des saisons, de façon épistolaire. La fille tente ainsi de s’accommoder de ses souvenirs et de faire sens de ce Libanais endurci qui refuse de quitter son pays ; lui essaie de rester présent malgré son éloignement physique. Les deux s’écrivent des lettres qui masquent le vrai par omission, mais qui soulignent tout de même l’amour. Ils se répondent en paraboles, continuant leur entretien floral, parsemant leurs courriers de mauvaises herbes, jasmins et cerisiers.

Dima Abdallah conclut du reste son roman par les vers d’un poème intitulé Au plus loin… au plus profond signé Mohammad Abdallah, poète libanais qui s’éteint en 2004, poète qui n’est autre que son père[1], traduit de l’arabe vers le français par la romancière. Ces quelques mots en fin d’ouvrage complètent l’intrigue de la plus belle manière qu’il soit, révélant un homme qui, comme le personnage-père de Mauvaises herbes, « [s’est enfoncé] au plus profond de la terre » sous le poids hérité de la guerre, mais que l’on retrouve in fine près d’une étoile, « une étoile qui s’embrase [pour lui] / [l’appelle] et [l’invite] à l’étreindre ».

Une harmonie littéraire

Mauvaises herbes est ainsi un roman qui, alternant les voix d’un père et sa fille, dépeint les répercussions persistantes de la guerre sur les consciences de ceux et celles qui la vivent au plus près. Dima Abdallah fait ici parler les silences, dessinant les contours de la nostalgie et la mémoire avec méticulosité. Elle témoigne aussi de l’espoir d’un homme qui croit longtemps à la renaissance de son pays, un être qui se rattache aux mots plus qu’à la vie quand l’illusion n’est plus. Un être qui trouve en somme en la poésie ce que les printemps n’ont pas su lui apporter.

La poésie, les mots, c’est ce qu’on a trouvé pour injecter un peu de sens dans le chaos, pour mettre en vers un peu d’immortalité, c’est quand on essaye encore d’échapper à l’absurdité de notre existence.

Notes    [ + ]

  1. THE ARAB WEEKLY. Lebanese writer wins prestigious French prize for first novel. 28 août 2020. Consulté le 25 avril 2021. URL : https://thearabweekly.com/lebanese-writer-wins-prestigious-french-prize-first-novel

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