Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, quelle liberté pour les femmes du Sahel ?

Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal
Copyright : Emmanuelle Collas

Femme de lettres, militante féministe et fondatrice de l’association Femmes du Sahel, Djaïli Amadou Amal est engagée corps et âme contre les discriminations très fortes que subissent les femmes de la ceinture sahélienne, notamment les femmes du Cameroun septentrional. L’écrivaine naît précisément dans cette région de l’Extrême-Nord du Cameroun et est mariée à l’âge de dix-sept ans à un homme politique qui utilise son pouvoir pour obtenir sa main. Elle épouse ce haut fonctionnaire quinquagénaire sans son consentement, sans celui même de son père, selon le bon vouloir de ses oncles. Libérée – des années plus tard – de cette situation inqualifiable, elle choisit de prendre sa plume pour décrire les conditions de vie des femmes mariées contre leur gré, des femmes ayant le statut singulier de « coépouse », des femmes souffrant quotidiennement de violences conjugales.

« J’ai choisi la littérature ; elle a été pour moi l’arme qui m’a permis non seulement d’être personnellement forte mais de l’être suffisamment pour aider les autres. »[1]

Djaïli Amadou Amal compose en effet des œuvres littéraires dans lesquelles il est question de femmes en situation de grande vulnérabilité, parfois encore mineures. C’est l’exemple de son troisième roman originellement intitulé Munyal, les larmes de la patience, paru en France au mois de septembre 2020 aux éditions Emmanuelle Collas sous le titre Les Impatientes. À travers cette « fiction inspirée de faits réels », Djaïli Amadou Amal tente d’annihiler le tabou existant autour du martyre qu’endurent les femmes du Sahel. Pour ce faire, elle propose un roman polyphonique retraçant le parcours de trois femmes dont on exige une « soumission totale » à leur conjoint. Elle dénonce l’hypocrisie de toute une communauté quant à la violence subie par ces dernières, et traite in fine de leur quête d’échappatoire synonyme de survie.

Deux mariages, trois femmes

L’intrigue des Impatientes commence in media res, le jour des mariages de Ramla et sa sœur consanguine Hindou, le jour où Safira voit donc son mari en épouser une autre. Partant de cet épisode déterminant, Djaïli Amadou Amal offre un regard sur l’intimité de ces trois femmes au parcours différent au moyen d’une polyphonie intelligemment construite – cette dernière reposant sur une focalisation interne écrite à la première personne du singulier et se basant sur de mêmes moments-clés de l’intrigue permettant au lecteur de pouvoir resituer à chaque fois rapidement la temporalité de la narration. La romancière formule subséquemment les prémices d’une descente aux enfers pour chacune de ses protagonistes.

Ramla, première narratrice des Impatientes, décrypte avec minutie le double mariage organisé par ses proches. Les hommes de la famille (son père, l’oncle Hayatou et l’oncle Oumarou) leur transmettent à elle et Hindou, en cette occasion qu’ils considèrent heureuse, les « conseils d’usage donnés de génération en génération à toute nouvelle mariée », c’est-à-dire les règles que Ramla et Hindou doivent observer pour la bonne tenue de leur ménage. Les deux femmes, seulement âgées de dix-sept ans, n’ont pourtant jamais consenti à leur mariage : Ramla doit épouser, alors qu’elle est amoureuse et fiancée à Aminou, un riche politicien d’une cinquantaine d’années, fier de son pouvoir, imbu de sa personne ; Hindou, quant à elle, doit épouser leur cousin, un être moqueur, violent, alcoolique, fainéant et violeur de surcroît. Djaïli Amadou Amal transcrit ici, ligne après ligne, les trente-trois « conseils » émis des aînés comme étant chacun un coup de poignard terrible pour les jeunes promises.

« Soyez soumises à votre époux.
« Épargnez vos esprits de la diversion.
« Soyez pour lui une esclave et il vous sera captif.
« Soyez pour lui la terre et il sera votre ciel.
« Soyez pour lui un champ et il sera votre pluie.
« Soyez pour lui un lit et il sera votre case.

Hindou implore, espère. Ramla semble plus résolue, sans doute en raison de l’inévitabilité de leur condition. Elle évoque nonobstant cette journée comme la matérialisation de son pire cauchemar. La romancière oppose ici subtilement l’univers imaginaire des « feuilletons télévisés importés », des « romans à l’eau de rose » ou des mauvais rêves, à la réalité vécue par ces deux femmes, une réalité hélas encore bien concrète pour les femmes du Sahel. Djaïli Amadou Amal montre par ailleurs l’injonction très forte de l’entourage de Ramla et Hindou par la gestuelle des êtres présents lors de cette scène : les hommes prodiguent leurs recommandations d’un « ton grave et autoritaire », tandis que des « larmes creusent des sillons profonds sur [les] joues ridées » des femmes.

Comme s’il n’était pas suffisant que Ramla soit mariée sans son consentement et soit séparée des siens ce même jour, l’homme qui deviendra son mari a déjà une femme, Safira, la « première épouse », la daada-saaré, guide de la maison. On devine déjà le caractère haineux de cette dernière à l’encontre de la « nouvelle mariée », l’amariya. Tout se joue une fois encore par la gestuelle, par des comportements crispés discrets, bien plus vrais que les quelques mots énoncés.

Djaïli Amadou Amal explicite le contexte de ces mariages au moyen d’analepses. Ramla et Hindou sont nées à l’intérieur d’une « concession », une grande demeure (d’où rien ne filtre jamais) où sont installés dans des appartements dissemblables les quatre épouses de leur père et leurs enfants. La vie dans cette concession est rythmée selon les seules volontés du chef de famille. Les garçons du père sont élevés selon les préceptes du patriarcat, avec une prééminence manifeste sur les filles, sur leur mère. Cette concession fonctionne ainsi à l’image d’un grand échiquier : « La société musulmane définit la place accordée à chacun. » Chaque membre de la famille connaît sa fonction, son rôle, ses droits et ses devoirs. Rien ne doit jamais perturber cette harmonie ; un seul pas de côté et la partie est terminée, les femmes finissent répudiées, hors-jeu. Le plus grand des malheurs.

La romancière expose les répercussions désastreuses d’un tel ensemble de lois par l’énonciation rythmée de ses trois protagonistes. On découvre progressivement Ramla, Hindou et Safira évoluant dans un univers normé où tout est régi par des codes immuables, des coutumes et des règles d’une extrême dureté pour les femmes. Leur voix, distincte certes, mais similaire à bien des égards, illustre le caractère pluriel des situations inconfortables que connaît la gent féminine en région sahélienne. Cette souffrance est d’ailleurs partagée de toutes : on accède par le biais de ces narratrices principales au récit enchâssé de mères, tantes, proches aînées, qui ont en commun cette histoire de la violence et de l’humiliation répétée. À toutes on réclame « patience ».

Un entourage latitudinaire

Par l’usage fréquent du vocable d’origine peule munyal, analogue au mot « patience », Djaïli Amadou Amal lève le voile sur le jeu de faux-semblants qui prédomine dans la société sahélienne. Cette « patience » est brandie aux jeunes femmes tels un talisman, une récompense très grande à venir qui justifierait leurs malheurs. Cette insincérité des plus expérimentés conduit les jeunes filles au traumatisme, puisqu’elles grandissent au sein d’un entourage complaisant à la violence.

« Patience, mes filles ! Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du pulaaku. Intégrez-la dans votre vie future. Inscrivez-la dans votre cœur, répétez-la dans votre esprit ! Munyal, vous ne devrez jamais l’oublier ! »

La narration première de Ramla s’interrompt au moment où elle et sa sœur sont emmenées contre leur gré en voiture, en direction de leur fiancé. Hindou se fait alors narratrice, et c’est par elle que l’on découvre les actes d’extrême violence qu’endurent les femmes du Sahel. La nuit de noces est inévitablement brutale, indescriptible. Hindou est sévèrement battue et violée sous l’indifférence totale et le consentement tacite de sa toute nouvelle concession. Mais « ce n’est pas un crime ». Non. Moubarak n’a fait qu’exercer son « devoir conjugal » ; personne ne peut le blâmer pour ça. « Le viol n’existe pas dans le mariage. » A contrario, on reproche à Hindou son impudicité, de ne pas avoir su se taire lors de ce « moment secret ». Le monde à l’envers.

À travers le calvaire d’Hindou, c’est bien tout un système d’hypocrisie et de dissimulation que dénonce Djaïli Amadou Amal. Cette violence subie par les femmes de sa région natale est connue de tous, mais tolérée au nom de la culture et de la religion. Par ailleurs, on le verra à de multiples reprises au sein des Impatientes, aucun recours n’est possible pour ces épouses brutalisées. Elles se retrouvent parfois victimes d’un chantage émotionnel insupportable : tout acte de rébellion et toute tentative d’évasion seront aussi imputés à leur mère, qui pourrait se voir répudiée, mise au ban de la société. Les mariées doivent donc faire preuve de patience puisqu’« une femme passe [nécessairement] par plusieurs étapes douloureuses de sa vie ». Djaïli Amadou Amal, par l’emploi de la première personne du singulier, permet à son lecteur d’appréhender les pensées désespérées de ses protagonistes, de palper l’impuissance terrible de ces esclaves captives.

Si l’on escompte une plus grande clémence de la gent féminine envers ces femmes, on déchante très rapidement. Les proches aînées rabâchent les mêmes discours que la romancière met finement en exergue au moyen de la figure de style de la répétition – les propos ne subissant qu’une altération minime d’une personne à l’autre. L’épouse concurrencée en sa demeure ne se sent nullement solidaire de la « nouvelle mariée », bien au contraire : elle la considère comme une rivale.

« Je ne suis pas méchante. On m’oblige à l’être. » nous explique Safira. La première impression de Ramla à son égard avait été la bonne : le jour de son mariage, cette dernière note le sourire affiché par l’assemblée, la bienséance dont font preuve les participants, mais l’hostilité certaine de la daada-saaré. Safira se révèle en effet d’une cruauté sans pareille envers sa concurrente. Et c’est peut-être là qu’insiste Djaïli Amadou Amal : les femmes ne se liguent pas contre leur mari qui rêve d’épouses nouvelles pour « être plus heureux encore », mais plutôt contre les nouvelles arrivées qui perturbent leur demeure. Ne jugeons pourtant pas hâtivement Safira, qui vit aussi son lot de difficultés. À la violence verbale coutumière, s’ajoutent des scènes d’une sévérité morale certaine : son mari la compare sans arrêt à Ramla. Elle est diminuée dans ses qualités, est considérée moins « belle » que cette autre car non suffisamment « blanche ». Safira va jusqu’à utiliser des produits éclaircissant la peau pour retrouver valeur auprès de son mari, qui lui, se moque de l’éducation qu’elle n’a pas reçue.

Face à un entourage latitudinaire, Ramla, Hindou et Safira, malgré tout, sont sommées de faire preuve de « patience », munyal. Oui, patience… mais personne ne leur dit jusqu’à quand. Peut-être est-ce là la question sous-jacente que pose l’écrivaine à sa communauté natale.

Une émancipation à venir

Naître femme au sein de la ceinture sahélienne c’est devoir endosser un certain nombre d’attentes des autres sur soi. C’est devoir obéissance aux hommes de la concession quels que soient leur âge, leur lien de parenté ou la nature de leurs actions. C’est recevoir une éducation moindre, écourtée en vue d’un mariage prochain. C’est être élevée dans le but de devenir une épouse soumise. C’est aussi contribuer en silence à la perpétuation d’actes abjects, en éduquant ses propres filles différemment de ses propres garçons. Naître femme, c’est un malheur incommensurable, une infortune considérable.

« Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. À toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C’est ce que j’ai fait, moi, durant toutes ces années. J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »

Alors, quelle liberté pour ces femmes ?

Djaïli Amadou Amal tente de répondre à cette interrogation en déroulant le fil de vie de ses trois protagonistes principales. Il semblerait ici qu’il faille trouver un moyen de résister sans véritablement résister. Tolérer l’impensable seulement le temps que soit possible la vraie émancipation. Survivre, malgré tout, afin d’atteindre un jour une liberté individuelle définie selon ses propres attentes. À ce titre, Safira, Hindou et Ramla s’affranchissent chacune à leur manière, d’une façon parfois douce-amère.

Ainsi Safira se résigne à l’humiliation d’avoir un mari polygame. Elle qui croyait aux beaux sentiments de son époux, accepte finalement son égoïsme mais « pas que par amour » : pour elle, l’essentiel est de protéger ses enfants et de rester à l’abri du besoin. De vivre en maîtresse des lieux. Hindou se réfugie, quant à elle, dans un état second, une sorte de folie par laquelle elle « respire » enfin. C’est sans doute une manière pour elle de se déposséder d’elle-même, d’accéder à son moi inatteignable, inviolable par autrui. De vivre en dehors de soi. Ramla, enfin, s’envole. D’abord au moyen de la littérature, puis littéralement. Sa liberté se trouve en dehors de la concession.

Djaïli Amadou Amal témoigne de la sorte de l’impossibilité de ces hommes tout-puissants de pouvoir contrôler entièrement leurs épouses. Si le corps de ces dernières leur est soumis, si leurs blessures physiques et émotionnelles sont réelles, leurs pensées sont encore bel et bien les leurs. Maigre consolation, sans doute, mais c’est le début d’une émancipation à venir.

Une légitime impatience

À travers les destinées de Ramla, Hindou et Safira, Djaïli Amadou Amal porte à la connaissance de tous la violation des droits des femmes du Sahel. Elle rapporte les pratiques immorales des hommes à l’encontre de ces dernières, dénonce l’hypocrisie d’un système bien huilé, où les plus jeunes sont violentées, abusées moralement, physiquement et sexuellement, au su de tout leur entourage. Elle témoigne aussi de la mauvaise interprétation des textes coraniques comme point de départ de nombreuses pratiques vicieuses, à l’image d’Asma Lamrabet, médecin biologiste, chercheuse en théologie, essayiste et féministe marocaine, auteure d’Islam et Femmes : Les Questions qui fâchent[2].

Ô mon père ! Tu dis connaître l’islam sur le bout des doigts. Tu nous obliges à être voilées, à accomplir nos prières, à respecter nos traditions, alors, pourquoi ignores-tu délibérément ce précepte du Prophète qui stipule que le consentement d’une fille à son mariage est obligatoire ?

Les thématiques abordées par Djaïli Amadou Amal sont difficiles mais donnent matière à réfléchir. Il existe en ce texte une belle harmonie littéraire, notamment grâce à cette note d’espoir évoquée en filigrane.

Notes    [ + ]

  1. Fasséry Kamissoko. « Les Impatientes », le pamphlet de Djaïli Amadou Amal contre le mariage précoce et le viol conjugal, en lice pour le Goncourt in TV5 Monde. 22 septembre 2020. URL : https://information.tv5monde.com/terriennes/les-impatientes-le-pamphlet-de-djaili-amadou-amal-contre-le-mariage-precoce-et-le-viol
  2. LAMRABET (Asma). Islam et Femmes : Les Questions qui fâchent. Casablanca : Éditions En toutes lettres, « Les Questions qui fâchent ». 2017. 216 pages. ISBN : 9789954392713.

Une réflexion sur « Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, quelle liberté pour les femmes du Sahel ? »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.