Une disparition inquiétante de Dror Mishani, un roman d’enquête aux personnages énigmatiques

Une disparition inquiétante de Dror Mishani
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Professeur de littérature israélienne et d’histoire du roman policier, Dror Mishani développe au sein de sa première œuvre fictionnelle – parue en France au sein de la collection « Seuil Policiers » grâce à la traduction de Laurence Sendrowicz – un scénario exposant les caractéristiques de tout roman policier. Il utilise la technique du hareng rouge pour conduire son lectorat sur de fausses pistes malgré un projet d’écriture évident dévoilé par son personnage principal. Il choisit d’employer une énonciation à la troisième personne du singulier montrant les points de vue internes de ces deux protagonistes vedettes. Il apporte surtout une réflexion globale sur la littérature policière, mentionnant, entre autres, les œuvres d’Agatha Christie ou Stieg Larsson ; et construit un univers vraisemblable au détour des ruelles de Tel-Aviv, Jérusalem et Bruxelles au moyen de personnages d’une psychologie fine.

Une disparition inquiétante

Une mère se rend dans un commissariat de police pour signaler la disparition de son fils. Avraham Avraham, enquêteur expérimenté, la reçoit. Lui n’est pas inquiet pour le jeune homme : Ofer Sharabi a seulement seize ans et n’a disparu que depuis quelques heures. Il n’y aurait rien d’alarmant à la situation. Peut-être qu’Ofer a souhaité voir ses potes, peut-être a-t-il séché les cours ou a-t-il rendez-vous avec une petite amie que la mère ignore. Quoi qu’il en soit, selon Avraham Avraham, tout ira pour le mieux. Par ailleurs, les enquêteurs de son district ne doivent pas « gâcher » inutilement de l’argent public et cet agent risquerait un blâme s’il lançait des recherches trop hâtives. Seulement le policier a tort de ne pas s’inquiéter : Ofer Sharabi a réellement disparu.

Les heures avancent ; la culpabilité de l’enquêteur est grandissante. Alors que la nouvelle se répand dans cette banlieue modeste de Tel-Aviv, Zeev Avni, professeur et voisin des Sharabi, semble excité par la présence de la police dans son immeuble. Zeev essaie d’en savoir plus sur l’enquête en cours, d’attirer l’attention des policiers sur sa personne et de réorienter leurs recherches vers des zones d’ombre. Cette disparition anime en lui une étincelle curieuse…

Dror Mishani propose avec Une disparition inquiétante un roman d’enquête singulier. Il choisit pour ce faire d’exploiter les sentiments mystérieux et ambivalents de deux personnages masculins forts tout au long de son intrigue. Le lecteur plonge de sorte dans une narration incertaine grâce à deux focalisations internes alternées, une énonciation dans laquelle chapitre après chapitre se suivent les pensées d’Avraham Avraham et Zeev Avni. Cette construction littéraire instaure un suspense oppressant et crée des sentiments d’anticipation au sein de son lecteur.

Une réflexion sur la littérature policière

Dror Mishani fait ici un parallèle intéressant avec les romans policiers et la criminalité en Israël. Selon Avraham Avraham, s’il n’y a pas (ou peu) de littérature policière écrite en hébreu, c’est « parce que chez nous on ne commet pas de tels crimes. Chez nous, il n’y a pas de tueurs en série, pas d’enlèvements et quasiment pas de violeurs qui agressent les femmes dans la rue. Chez nous, si quelqu’un est assassiné, c’est en général le fait du voisin, de l’oncle ou du grand-père, pas besoin d’une enquête compliquée pour découvrir le coupable et dissiper le mystère. Oui, chez nous, il n’y a pas de vraies énigmes et la solution est toujours très simple. »

On pourrait mettre en regard sa vision cynique de la délinquance israélienne et la progression lente de son investigation autour du jeune disparu. Avraham Avraham a comme passe-temps favori de réécrire les romans policiers qu’il lit pour en découvrir un coupable autre que celui annoncé par l’auteur du livre. Cette activité est particulièrement intéressante si on la compare avec l’enquête en cours : l’histoire de la disparition d’Ofer Sharabi possède une pluralité d’éléments inexplorés et la résolution apportée pourrait bien être tout à fait différente que celle envisagée par l’ensemble des policiers… Ainsi Dror Mishani utilise cette mise en abyme pour dénoncer le caractère incertain de la vérité privilégiée ici.

Je lis le roman policier jusqu’au bout, ensuite je refais l’enquête, je traque les erreurs, volontaires ou non, et j’arrive à prouver que le détective s’est trompé. Que la vraie solution est toujours différente de celle proposée par le héros.

À noter aussi que le prénom de l’adolescent disparu dans Une disparition inquiétante, « Ofer », est le prénom d’un personnage que l’on retrouve dans l’œuvre de Batya Gour (1947-2005), écrivaine et critique littéraire israélienne. Dans Là où nous avons raison, roman paru en France en 2000 dans la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard, Ofer Avni est un jeune homme tué lâchement pendant son service militaire à la suite d’un bizutage. Sa mère en est révoltée et tente d’obtenir réparation. Dror Mishani, enseignant la littérature israélienne et l’histoire du roman policier à l’université de Tel-Aviv, a sans doute souhaité rendre hommage à la romancière au moyen de son personnage central, un adolescent lui aussi disparu dans des circonstances non-reconnues publiquement…

Un paysage en construction

Dror Mishani pose dans son roman un regard sur l’urbanisation progressive de son pays natal. Il emploie la figure de style de la comparaison pour évoquer la rapidité d’implantation des nouveaux édifices et dévoiler ses sentiments mitigés quant à cette apparence géométrique de la ville, ici assimilée à une « station spatiale ».

Autrefois, il n’y avait là que du sable. Maintenant, tout était devenu transparent. Du verre partout. Sur les dunes qui séparaient Névé-Remez de Kiryat-Sharet, deux quartiers résidentiels gris où il vivait depuis toujours, des constructions avaient poussé comme des champignons : des tours d’habitation, une bibliothèque municipale, un musée du design et un centre commercial. Dans le noir, ces édifices ressemblaient à des stations spatiales plantées sur la Lune.

L’écrivain oppose ces étendues d’immeubles aux « monticules de sable fin piqués de buissons secs ». Il mentionne d’ailleurs de nombreux chantiers tout au long d’Une disparition inquiétante. Dans ce Tel-Aviv contemporain cohabitent ouvriers, architectes et entrepreneurs en bâtiment dans des milieux « de sable et de pierre mouillés » en cours de construction. Cette représentation, certes proposée en filigrane de l’intrigue principale, témoigne de l’évolution des paysages israéliens.

Il semblerait ici qu’Israël soit un pays en pleine mutation, que les réminiscences de l’écrivain soient empreintes d’une douce nostalgie. Les « nouvelles routes » brouillent quelque peu les chemins d’antan, mais la splendeur des villes est malgré tout perceptible et Dror Mishani l’évoque avec poésie.

Des relations humaines complexes

Le traitement des personnages d’Une disparition inquiétante est finement élaboré. Aucun ne brille par un comportement trop exemplaire, chacun a ses forces comme ses faiblesses. Ainsi Avraham Avraham n’est pas l’enquêteur le plus perspicace des romans policiers. Il a un rapport compliqué avec ses parents, sans doute construit sur des années de reproches. Sa responsable Ilana lui inspire confiance mais leurs opinions divergent souvent. Avraham Avraham est à l’instar d’un « anti-héros », taciturne, manquant d’estime de soi, sombre. Ce sont néanmoins ses réflexions – notamment sur la littérature – qui donnent au roman ses notes de fulgurance.

Les parents d’Avraham Avraham ont une relation conjugale complexe. « Ils se disputent » déclare le fils… mais semblent encore unis sur de nombreux points. Leur quotidien a été bouleversé par la crise cardiaque du père qui, bien que remis de cette dernière, en garde des séquelles. On perçoit les ressentiments de chacun à l’encontre de l’autre : de la mère au fils, de la mère au père, du père au fils ou du fils au père et à la mère… On perçoit malgré tout et surtout de l’amour inconditionnel quoique difficile.

Dror Mishani offre en outre un regard sur un autre couple, celui de Zeev Avni et sa femme Mikhal. Il explore ici les notions de partage et de communication. Il évoque le besoin parfois essentiel d’une bulle privée, sans pour autant que celle-ci soit synonyme de tromperie ou de désamour. Il dépeint aussi ce que peut représenter l’arrivée d’un nouveau-né au sein d’un foyer.

Chaque minute supplémentaire avant le réveil du bébé avait un goût d’instant volé, délicieux.

Enfin, le personnage de Hannah Sharabi, mère du jeune disparu, est énigmatique. Il s’agit d’une femme qui semble soumise au premier abord, silencieuse en présence des hommes de sa famille (son beau-frère, son mari). Elle est pourtant calme et déterminée à la fois. La conclusion du roman laisse entrevoir une facette de sa personnalité intrigante. Impossible de savoir explicitement le fond de sa pensée, mais il est certain que sa qualité de mère définit ses relations avec les autres.

Un roman policier contemporain

Une disparition inquiétante est en définitive un roman d’enquête contemporain dans lequel l’enjeu de lecture se crée autour de l’élucidation de la disparition d’Ofer Sharabi, un jeune a priori sans histoires. Dror Mishani fait le choix ici d’indiquer à ses lecteurs la possibilité d’une réalité alternative à celle déterminée par les policiers en fin d’enquête. Ainsi son roman est sujet à l’interprétation, notamment en ce qui concerne le pourquoi des comportements de ses différents personnages. Il semblerait que l’écrivain soit particulièrement attaché aux sentiments humains qu’il tente d’illustrer dans sa narration. Un de ses personnages déclare par ailleurs les mots suivants au sujet d’Ofer.

On n’est ni dans un roman policier ni dans un reportage. Je me fiche des faits. Ce qui m’intéresse, ce sont les processus intérieurs qui l’ont poussé, ou plutôt ce que j’imagine être les processus intérieurs qui ont abouti à sa disparition.

Cette œuvre représente le premier volet d’une série autour du personnage Avraham Avraham. Il serait ainsi intéressant d’observer l’évolution psychique de cet enquêteur dans La Violence en embuscade et Les Doutes d’Avraham, deux romans parus en France respectivement en 2015 et en 2016. À noter également qu’Une disparition inquiétante est librement adapté au cinéma en France grâce à la réalisation d’Érick Zonca ; le film s’intitule Fleuve noir. Une série télévisée israélienne reprend également les deux premiers tomes de l’enquêteur Avraham Avraham.

Deux réflexions sur « Une disparition inquiétante de Dror Mishani, un roman d’enquête aux personnages énigmatiques »

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