Point de fuite d’Elizabeth Brundage, entre ombres et lumières

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Le « point de fuite », aussi connu sous l’expression anglophone vanishing point, est une méthode de composition employée en photographie qui vise à attirer l’œil vers un point précis de l’image. Ce point, paraissant de sorte en arrière-plan de la scène première, apporte de la perspective et de la profondeur à la prise de vue ; il est le lieu où convergent des lignes parallèles, dites « lignes de fuite », qui capturent l’attention. Elizabeth Brundage, traduite ici de l’anglais par Cécile Arnaud, choisit singulièrement d’employer ce procédé technique comme titre de son roman traitant de la disparition d’un homme. L’art de la photographie l’influence de fait dans ses choix d’écriture.

Elizabeth Brundage définit en effet le cadre de son intrigue ainsi que ses « sujets », ses personnages, de façon sommaire, puis agrémente progressivement sa composition d’éléments contrastant avec les premières informations données. Elle présente les différences de perception de mêmes événements et exploite ces subtiles fluctuations tel·le un·e photographe jouerait des effets de lumière pour garantir une restitution inédite de son sujet. Elle construit enfin ses scènes à l’aide de points de fuite, d’images fixes appartenant au passé de ses protagonistes, appartenant à « notre » passé aussi – nous en tant qu’individus vivant en société – ; ce qui lui permet de formuler une réflexion sur les notions de nostalgie et regret.

Une disparition, des retrouvailles

Au moment où démarre l’énonciation de Point de fuite, Julian Ladd se trouve dans les transports en commun rentrant d’une journée classique de travail, réfléchissant, entre autres, à la déliquescence de ses rapports avec son épouse. Alors qu’il s’apprête à passer une soirée des plus banales, seul dans son appartement puisque la procédure de son divorce entamée, il découvre, par les gros titres d’un journal, la mort présumée du photographe Rye Adler. Julian a longtemps fréquenté Rye avant de le perdre de vue : les deux êtres ont été passionnés de photographie et ont poursuivi les mêmes cours de pratique artistique. Julian était d’ailleurs admiratif du travail de son ancien colocataire – tout le monde a toujours été admiratif des prises de vue de Rye Adler. Encore vingtenaire, ce dernier charmait à la fois leurs professeur·es et condisciples. Aussi, Julian et Rye se sont retrouvés épris de la même femme, Magda.

Ainsi affecté par cette annonce singulière, Julian choisit de se rendre à la cérémonie de commémoration de la vie du photographe, une cérémonie organisée par sa femme Simone. À l’époque où Rye et Julian se fréquentaient, Simone était déjà la copine de Rye, celle avec laquelle il s’imaginait mener une vie intellectuelle épanouie, une vie d’un amour rangé, sans débordements. Julian et Simone se retrouvent de sorte après des années sans se voir et semblent tous·tes deux surpris·es de l’emprise du temps sur leur devenir. Simone est visiblement dépassée par les événements mais néanmoins suffisamment en maîtrise d’elle-même, de ses sens, pour questionner Julian sur « la » photographie qui faillit ruiner son entière relation avec Rye. Une photographie représentant Magda nue, son corps « sculptural, exquis ». Une photographie qui marqua aussi Julian dans le tréfonds de son âme.

C’est ainsi, par impressions successives, qu’Elizabeth Brundage introduit les sentiments entiers, encore confus et bouleversés de quatre de ses personnages principaux. Elle nous fait entrer dans leur quotidien partant de la disparition de Rye pour revenir sur les fondements de leurs relations. Elle montre surtout ce que le temps peut avoir d’effets sur les émotions fortes passées, notamment sa vanité et son caractère ineffectif quant à une profonde vexation (rien ne semble effacer une blessure vive). Elle décrit du reste la façon dont ces émotions définissent encore la psyché des êtres qu’elle raconte. En effet, dès les premières pages de Point de fuite, il paraît certain que les quatre protagonistes susmentionné·es ont chacun·e marqué de manière indélébile la vie de l’autre. Il semble clair, aussi, et c’est là la force de ce roman, que chacun·e se soit fait une représentation qui lui soit propre de leur passé en commun.

Une vérité plurielle

Dès « L’Instant décisif », partie du roman contant le moment où la destinée de Rye prend un chemin tortueux, partie d’ailleurs où l’on appréhende peu à peu l’ascendant qu’a Magda sur Rye malgré l’amour de ce dernier pour sa femme, Elizabeth Brundage nous évoque le caractère pluriel de la vérité. Ses choix stylistiques, particulièrement, résultent de cette assertion volontaire : la romancière nous conte son histoire à la troisième personne du singulier, multipliant les focalisations. Le mystère autour de la disparition de Rye est donc exploré selon le point de vue des différents protagonistes centraux à l’intrigue – Rye lui-même, Simone son épouse, Julian l’énigmatique photographe, Magda l’ancienne condisciple des deux hommes et un cinquième personnage dont ne sera pas révélée ici l’identité pour conserver une certaine opacité. Toutes et tous ont perçu quelque chose de l’homme, ont donc leur opinion parfois intransigeante sur son devenir, sur ce qui a bien pu se passer.

L’écrivaine avance de cette même manière que la « vérité vraie » est inatteignable. Tout être, avec ses propres émotions, peut se trouver à des années-lumière des ressentis de celles et ceux qui l’entourent. Julian croit avoir été présent pour Rye dans leur jeune âge bien qu’il ait été défait par la façon dont ce dernier n’a pas ou peu prêté attention à sa prévenance puisque trop « habitué » à de pareilles obligeances en raison de la solvabilité de ses parents. Rye, a contrario, ne considère pas vraiment Julian comme un ami, plutôt tel un rival quelque peu inquiétant qui s’intéresserait de trop près à son être. Aussi, Rye a toujours observé la retenue et le silence de Simone d’un œil critique quand cette dernière semble vivre sa folie derrière le volant de sa voiture. Ce retranchement, pourtant, permet à Simone d’être en meilleure phase avec elle-même, de mieux évaluer une situation, et elle devine, à cet égard, la fausse gaieté jouée par son mari en présence de la presse ou en soirée, Rye cultivant le mystère moins pour susciter l’attention des médias que par réel besoin de solitude et liberté. L’énonciation de Point de fuite est en ce sens intéressante puisqu’un même épisode est sans cesse revisité selon des affections et personnalités différentes, permettant aux lecteur·rices de se faire une idée des événements qui se sont joués et des mouvements intérieurs de chacun des personnages.

It didn’t take him long to figure out that truth was as various as light itself. It shifted and brightened depending on the circumstances.⁠[1]
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre que la vérité était aussi variable que la lumière. Elle se déplaçait et s’éclairait en fonction des circonstances.

Elizabeth Brundage écrit du reste que la vérité est aussi « variable que la lumière ». En Point de fuite, la vérité est, en tout cas, au moins égale au nombre de personnages contant leur histoire : chacun·e des protagonistes évolue dans son existence imparfait·e, mentant au moins par omission, se refusant de confronter sa « vérité » aux autres, coupable de méfaits, manquements et tromperies. En cela, toutes et tous paraissent foncièrement humain·es ; toutes et tous ne révèlent véritablement leurs aspirations que par leurs actes. Et les fantômes du passé ne semblent jamais bien loin…

Une mutation incoercible

Un sentiment de nostalgie imprègne ainsi toute l’œuvre. Certains personnages rêvent de pouvoir remonter le temps et se trouver à une intersection singulière de leur vie, où, peut-être, ils auraient pris des chemins différents sachant là où ils en sont aujourd’hui. D’autres aimeraient rattraper le temps perdu tout en sachant que, sans doute, leur « moi d’antan » aurait malgré tout fait les mêmes choix, emprunté les mêmes directions. Ainsi, Rye regrette le temps où ses photographies avaient quelque chose de brut, de candide, de « vrai », de raw. Quelques mois avant sa disparition soudaine, il réalise l’inanité de son actuel travail de photographe. Il gagne mieux sa vie que quiconque ne pourrait l’espérer et est estimé des médias – ce qui n’est pas exactement le cas de Julian qui, bien qu’à l’abri du besoin, est inconnu du grand public puisque ses photographies ne servent que des intérêts publicitaires –, mais sait aussi que ses créations ne changeront pas le monde, la société dans laquelle on vit. Quand, vingtenaire, il se rendait en mission à l’étranger, il était certain de la nécessité de ses reportages, que son travail permettrait de « faire voir » et « faire entendre » quelque chose de « vrai » de notre monde. Aujourd’hui rien n’est sûr dans une société où l’image est omniprésente, où des milliards d’entre elles circulent avec filtres variés, altérant quelque peu la réalité.

Elizabeth Brundage utilise de sorte l’art de la photographie comme une espèce de métaphore de la mutation du monde dans lequel on vit, de ce que nous sommes en tant qu’individus vivant en communauté. À de nombreuses reprises, elle évoque de fait la difficulté que l’on a à se tenir hors des écrans ou la difficulté que l’on a à apprécier l’environnement naturel dans lequel on évolue, pourtant d’une beauté incomparable. Selon elle, l’Être moderne passe son temps à s’inquiéter de savoir s’il a suffisamment d’argent, s’il possède le « bon » appartement ou la « bonne » voiture, plutôt que de s’intéresser aux questionnements existentiels. Notre mode consumériste nous pousse à toujours vouloir plus (l’écrivaine insiste volontiers le mot « plus », more), à se sentir envieux·euse des acquisitions d’autrui. Des personnages secondaires comme Lotus et Boyd illustrent un autre possible, une vie différente où seul ne compte l’essentiel.

Elizabeth Brundage reprend enfin une réflexion qu’elle emprunte à Sartre : l’écrivain français verrait la photographie comme « une forme de mort ». Le moment photographié est perdu à jamais, il ne représente par conséquent que ce qui n’est plus. Une photographie témoigne alors du mouvement constant de nos existences, de la métamorphose s’opérant de manière incessante dans nos vies. Les personnages de Point de fuite contemplent a posteriori leur passé avec leurs émotions persistantes ; c’est sans doute là que prend sens le titre du roman. Leur « point de fuite » est cette image fanée d’un temps révolu, c’est aussi cette image inatteignable qu’ils désirent encore : Julian envie la carrière de Rye, Rye voudrait être un photographe du « vrai », Simone espère mieux cerner les tourments de son mari, Magda rêverait de trouver sa place au monde en tant que femme photographe. Ces « points de fuite », ces désirs parfois non-confessés, sont peut-être la seule constante de leur existence.

A photograph is a kind of death, Sartre said, a moment, taken like a prisoner, never to be again. Was the photographer, in essence, a coroner of time?
Une photo est une forme de mort, disait Sartre, un instant retenu prisonnier, qui ne sera jamais plus. Le photographe était-il, par essence, un médecin légiste du temps ?

Un regard pénétrant

Point de fuite est en somme un thriller psychologique au rythme lent, à l’écriture travaillée. Le mystère autour de la disparition de Rye se délite à mesure que l’histoire est contée, mais ce n’est sans doute pas là l’important : Elizabeth Brundage possède une écriture hypnotique. La romancière propose un travail minutieux sur la question de l’individuel confronté aux autres, sur les subtiles variations d’une même vérité. Tous ses personnages sont fautifs ; tous sont condamnables ; tous, pourtant, ou presque, pourraient mériter notre clémence.

Elizabeth Brundage sait par ailleurs comment user de sa plume pour montrer et, ici, la notion de regard a toute son importance. Elle écrit l’ombre et la lumière, porte attention aux couleurs et aux sonorités, décrit les décors de façon à ce qu’il soit possible de les imaginer. La scène finale de Point de fuite est, à ce titre, plus marquante que la résolution de l’intrigue elle-même. L’écrivaine confronte encore deux vérités par un jeu de miroirs, concluant de sorte sur ces regards qui en disent long, des regards qui sont du reste au cœur de l’activité de photographe, accentuant aussi l’idée d’éphémérité d’un instant.

They stare at each other, transfixed.
They are duelists, he thinks. Forever linked by this singular and final moment.
But it doesn’t last.
Ils s’observent, figés.
Comme des duellistes, songe-t-il. Liés à jamais par cet instant singulier et ultime.
Mais ça ne dure pas.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original d’Elizabeth Brundage pour l’édition de Vanishing Point parue chez Little, Brown and Company · ISBN : 9780316430371. La traduction française de ces citations est offerte par Cécile Arnaud aux éditions de la Table ronde.

Deux réflexions sur « Point de fuite d’Elizabeth Brundage, entre ombres et lumières »

    1. Merci !
      Un précédent roman d’Elizabeth Brundage est en effet traduit de l’anglais, également par Cécile Arnaud, et publié aux éditions de la Table ronde : il s’agit de Dans les angles morts. Mais l’histoire de ce dernier est indépendante de celle-ci. Aucune raison de s’en priver, donc. :)
      Encore merci pour ce commentaire.

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