Notre dernière sauvagerie d’Éloïse Lièvre, un éloge intimiste à la vie

Notre dernière sauvagerie d'Éloïse Lièvre
Copyright : Fayard

Où pouvons-nous encore espérer trouver un sens à notre existence quand rien ne semble s’y dérouler comme on l’avait espéré ? …⁠quand l’espoir de voir renaître de ses cendres le feu d’une relation est réduit à néant ? …⁠quand la société dans laquelle on vit ne garantit pas la tranquillité que l’on pensait inextinguible ?

Éloïse Lièvre, professeure de lettres et écrivaine française née en 1974, s’intéresse à ces questionnements existentiels dans son récit intitulé Notre dernière sauvagerie. À la veille de grands bouleversements de l’ordre de l’intime et du collectif, elle redonne de l’espace et du poids à ses souvenirs à travers une activité inattendue : elle démarre, au mois de décembre 2014, une série de photographies de personnes en train de lire dans les transports en commun.

Un point de départ émotionnel

La date à laquelle Éloïse Lièvre démarre son entreprise photographique n’est pas anodine. Il s’agit d’un moment où « plus rien ne [semble] avoir de sens » dans sa vie de femme. Son mari, bientôt, ne sera plus que « le père de [ses] enfants » ; leur « long mouvement de détachement » arrive à son paroxysme après quinze années de vie commune. Elle commente ainsi cette rupture : « Nous nous séparions, nous commencions tout juste à nous séparer, nous n’en finissions plus de nous séparer. »

S’ensuit la date du 7 janvier 2015, celle qui marque la « fin de l’enfance ». Celle de la violence à l’état pur sous sa forme la plus terrible. L’attentat contre Charlie Hebdo. Éloïse Lièvre prend alors pleine mesure de la période difficile, voire inintelligible, qui s’annonce (pour elle, pour les siens, pour les autres) et s’invente, peut-être bien de manière « prémonitoire », un projet qui puisse la tenir quelque peu à distance de l’horreur et de la violence.

L’écrivaine commence ainsi « à prendre dans le métro des photos des gens qui lisent », un acte qui témoigne de l’intérêt de tout un chacun pour la lecture contrairement à ce qu’en pense l’homme qu’elle désigne bientôt sous des étiquettes passées. C’est le début de son ambitieuse rébellion, de sa transgression muette de l’ordre, de son catalogage d’œuvres qui entrent en résonance avec ce qu’elle vit à l’instant précis. Progressivement, ces instantanés deviennent une forme de courage : ils lui procurent de la force quant au moment de transition qu’elle expérimente. Ils deviennent sa « joie ».

Je cherchais l’action, quelque chose d’intense, même dérisoire, le précipité des émotions. Quelque chose aussi qui m’appartiendrait. J’ai cadré, mon pouce sur la cible, j’ai pris la photo, j’ai pris la prise. Le bruit a retenti, sans doute imperceptible dans la rumeur mécanique du métro, mais pour moi comme une détonation. Forfait. Joie brute de gamine.
Elle peut paraître puérile, et en effet elle l’était. Une impondérable joie, aux proportions dévergondées. Mais cet acte, car ça n’était pas seulement un geste, avait converti ma fragilité en audace. Je m’étais sentie soudain investie de témérité, et donc, d’une certaine manière, de courage.
Le 12 décembre 2014, j’ai volé la première photographie. Ce ne fut pas seulement une source d’exaltation personnelle. Ce ne fut pas autre chose que l’amorce d’une résistance.

Notre dernière sauvagerie offre de la sorte un récit allant de l’émotionnel à la description, de la contemplation aux souvenirs, puis des réminiscences à l’immédiate actualité. Il permet à son auteure de mener l’enquête et de dresser un profil inédit des lecteurs urbains qui se présentent à elle.

Une lecture de l’être

Éloïse Lièvre fige en effet, dans « [sa] petite machine » de prime abord, puis à l’écrit dans Notre dernière sauvagerie, les différentes manières de lire des inconnus-lecteurs qu’elle croise. Elle décrit minutieusement leurs mains, leur état émotionnel – qu’elle tente de faire communiquer avec le sien –, et l’objet de lecture qui les passionne, révélateur d’une Histoire.

Il y a ainsi, entre autres, la femme lisant Pas pleurer de Lydie Salvayre, aux mains qui « se joignent comme si elles avaient besoin de se réconforter l’une l’autre, mais sans oser le montrer » ; l’homme austère « qui serre si fort Un bonheur parfait [de James Salter] contre lui […] comme si sa vie en dépendait » ; l’homme âgé en train de lire En Syrie de Joseph Kessel, auquel Éloïse Lièvre prête plusieurs métiers ; la surnommée « Petite Boxeuse », tenant Un cœur simple de Gustave Flaubert « au-devant de sa poitrine, les bras repliés, presque au niveau de son visage, de son menton »…

L’être est ici un mystère qui se dévoile quelque peu à la façon dont il est plongé dans son ouvrage, à l’image aussi de cette femme au visage « concentré, hiératique, fatigué » capturée le 19 octobre 2016… Cette lectrice-là, c’est Éloïse Lièvre elle-même, une véritable énigme. Elle qui a si longtemps été l’épouse « du père de ses enfants » s’est oubliée dans le même temps et ne sait plus décliner son identité véritable. Mais si elle est capable de déceler chez l’autre, au moyen de ses instantanés volés, ce qui, hypothétiquement, constitue son essence, alors il est sans doute aussi possible que la série d’autoportraits qu’elle immortalise lui fournisse de la matière pour mieux se comprendre elle-même.

J’inaugure une série minuscule d’autoportraits. Autoportraits à la vitre du train. Peut-être ainsi arriverai-je à savoir qui je suis, qui je dois être, bientôt délestée de mon identité de femme mariée, de femme en couple, femme dans le couple, retrouvant mon nom qui n’a jamais cessé d’être le mien, qui je peux être, et comment l’être, dans cette vie nouvelle.

À partir de ses photographies, Éloïse Lièvre compose en somme une réflexion maîtrisée sur le sentiment de solitude et/ou de renonciation, évoquant à la fois la rupture réfléchie mais douloureuse de son couple et l’abandon total d’une personne dans un livre, sa capacité à s’isoler du monde par la littérature tout en montrant quelque chose d’essentiel de lui-même. Car lire, c’est véritablement ça : montrer quelque chose de soi, révéler sa vraie liberté. C’est s’arracher de l’emprise d’un système pour recouvrer son essence véritable.

« …notre dernière sauvagerie »

Au cours d’une de ses errances, l’écrivaine-apprentie photographe observe un jeune homme au tee-shirt imprimé d’une « tête d’ours qui s’incline légèrement », lecteur de L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk. L’ours susmentionné pourrait tout aussi bien lire, écrit-elle, et il y aurait deux façons d’interpréter ce tableau original : on pourrait y voir une volonté de cet ours de réprimer son instinct, d’avoir ainsi une certaine maîtrise de son animalité innée ; mais peut-être serait-ce plus intéressant de considérer qu’il s’agit là, au contraire, pour tout être humain de redécouvrir sa propre « nature » par la lecture.

Il y a plusieurs manières de voir cette image de l’ours qui lit. Comme un assagissement de cette « nature » qu’ainsi nous nommons, sa domestication, mais aussi, à travers le miroir, comme un appel à notre propre « nature », à cette chose en nous qui nous dénude, nous fait crier à l’os, nous rend semblables tous, en nous ramenant tous à cet autre ordre, à cette autre manière d’être au monde où nous ne sommes pas l’homme d’un côté et le reste de l’autre, mais mêlés et semblables. Car lire n’est pas le geste éminemment humain et culturel que nous croyons. Lire est notre dernière sauvagerie.

Par ce jeu de miroirs, le livre est l’objet qui rend la vie, l’objet qui témoigne de la vérité d’un être, l’objet par lequel ce dernier s’affirme et se retrouve enfin. Éloïse Lièvre étaye notamment cette pensée dans son dernier chapitre intitulé « LA BIBLIOTHÈQUE ». Ce meuble abritant une collection organisée de livres est ici telle une psyché reflétant les « innombrables facettes » de sa propriétaire, « ne renvoyant pas seulement l’image [qu’elle est] susceptible de produire à l’instant du reflet, [son] image figée, mais la sédimentation des différents âges, et avec eux des domaines du savoir, de la pensée, de la culture traversés, où [elle s’est] façonnée, ce [qu’elle voudrait] nommer à l’instar immodeste de l’histoire du monde d’après les ères, [ses] époques ». Reprenant avec éloquence ici le propos de Georges Perec selon lequel toute bibliothèque possède « une personnalité unique »[1], l’essayiste associe chaque livre de ses étagères à une espèce de « marque-page » de son existence, mot dit « inexact » désignant néanmoins le « fragment du passé » que l’on « laisse là sciemment, pour le retrouver plus tard ». Les livres sont de sorte des matériaux réfléchissant l’âme de la personne à laquelle ils appartiennent.

Du reste, l’étymologie latine du mot « sauvage », silvaticus, se rapportant à ce qui provient de la « forêt » et à ce qui est « forestier », souligne encore le caractère vivant des livres, de la bibliothèque. Les ouvrages sont à l’instar des arbres composant une forêt, uniques en leur genre, mais formant un tout solidaire, un ensemble certes désordonné d’un point de vue cartésien, mais bien vivant, imposant par son immensité.

Un éloge à la vie

À travers une entreprise photographique qui dure près de trois années, les trois années nécessaires à sa séparation de « l’homme avec lequel [elle était] nous », Éloïse Lièvre semble illustrer l’importance de la littérature dans nos vies. Car même s’il est question de livres dont on ne comprend pas le sens littéral (à l’image de celui qu’elle acquiert dans une librairie japonaise, émue par l’expression family affair située page 99), eux veulent signifier quelque chose de nous, de nos tentatives, de nos joies comme de nos peines.

Puisant dans ses souvenirs de l’enfance et de l’adolescence, dans les fondations qui constituent son apprentissage des lettres, Éloïse Lièvre propose en définitive un manifeste érudit sur le soutien indéfectible des livres quant à son appréhension du monde (sociétal et/ou personnel). Les livres permettent selon elle la « pensée sauvage », c’est-à-dire la pensée définie par Claude Lévi-⁠Strauss comme celle qui « n’a pas été cultivée et domestiquée à des fins de rendement »[2]. On croise de la sorte au sein de Notre dernière sauvagerie une kyrielle d’écrivains – classiques et contemporains – dont l’œuvre est ici juxtaposée avec notre réalité collective et la trame narrative intime de l’écrivaine. Cette « obsession à l’œuvre » permet à Éloïse Lièvre de retrouver la liberté qu’elle ne pensait plus possible. Plus qu’un éloge aux livres, Notre dernière sauvagerie est de la sorte un éloge à la vie, où le désordre émotionnel est « la force de la vie même ». Où l’acte de lire est un engagement politique, total, sauvage. Où l’inconfort est aussi source de bonheur.

Vivre comme on est assis dans l’herbe me semble à présent l’ambition la plus désirable.

Notes    [ + ]

  1. PEREC (Georges). Penser/Classer. Paris : Seuil, « La Librairie du XXIe siècle ». 2003. 176 pages. ISBN : 9782020587259.
  2. STRAUSS (Claude-Lévi). La Pensée sauvage. Paris : Pocket, « Agora ». 1990. 348 pages. ISBN : 9782266038164.

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