Sabre d’Emmanuel Ruben, une légende familiale

Sabre d'Emmanuel Ruben
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Emmanuel Ruben est agrégé – et véritable passionné – de géographie. Il sillonne ainsi, « repérant les lieux, rencontrant les hommes et dessinant ses trajets »[1], moult pays d’Europe de l’Est et du Proche-Orient. Ses ouvrages témoignent de son affection pour le voyage et le dépaysement, de son observation attentive de l’environnement naturel, de son analyse méticuleuse des répercussions de la Grande Histoire sur l’expérience humaine contemporaine. Son cinquième roman intitulé Sabre, paru au cours de la rentrée littéraire automnale de 2020, ne déroge donc pas, d’un point de vue intellectuel, à cette entreprise littéraire singulière. Il ouvre d’ailleurs une série d’ouvrages dont le deuxième tome s’intitulera Chandelier[2].

Une quête de savoir

Emmanuel Ruben redonne en ce texte vie à son personnage nommé Samuel Vidouble. Être arpenteur et mélancolique de La Ligne des glaces (Rivages, 2014), Samuel est aussi un alter ego romanesque de l’écrivain : il est professeur d’histoire-⁠géo « dans un bahut de banlieue à cinquante bornes de Paris », est passionné de géographie, mais décide « rapidement » de mettre fin à cette carrière « à peine entamée ». Il aime prendre le large et s’aventurer au-delà des territoires prisés par les touristes. Il s’inspire de ses voyages pour cartographier son imaginaire.

L’aventure de Samuel commence ici par la voie des songes : ce fou d’Histoire rêve de manière récurrente qu’il se livre à un combat au sabre. Il ne connaît ni son adversaire ni l’issue de cet affrontement ; il n’arrive pas non plus à user de sa lame avec autant de précision qu’il le souhaiterait dans son sommeil. Ce rêve obsessionnel, Samuel s’en persuade, n’est qu’une manifestation onirique de scènes dont il a été témoin durant son enfance. Il croit ainsi se souvenir de la présence de cette arme blanche dans la maison familiale, suspendue entre une représentation de L’Angélus de Millet et une photographie d’une falaise effrayante du nom de Pan Ferré – falaise dont Emmanuel Ruben propose déjà une aquarelle au couteau en 2014[3]. Ce sabre, du reste, aurait laissé une trace plus pâle sur les murs jaunis de la demeure. Pourtant l’objet est aujourd’hui introuvable.

Où était-il passé, ce sabre ? Et si je l’avais rêvé ? Et si je l’avais vu ailleurs, dans une autre demeure, chez d’autres gens que les grands-parents ? Ou dans un de ces albums illustrés que je feuilletais enfant ? Le grand-père décédé se serait-il fait enterrer avec ce sabre au côté ? Avec ce sabre nu entre ses mains jointes, tel un croisé ? Comment savoir ?

Obnubilé par cette histoire, se rappelant aussi les « légendes » qui lui étaient contées dans son enfance autour de ce sabre, Samuel retourne sur ses terres familiales et entreprend l’écriture de ce livre – « ce récit [s’impose] à [lui] ». Cette mise en abyme, soulignée par le fait que la tante Esther puisse lire des chapitres du livre par-dessus l’épaule de son petit-neveu, permet à Emmanuel Ruben d’illustrer avec érudition l’expérience de vie de toute une famille dont l’existence est bouleversée par la Grande Histoire. Ce sabre que l’écrivain « [dessine] à coups de mots » est finalement un prétexte lui donnant la possibilité de remonter le temps et traverser les époques. C’est d’ailleurs un motif littéraire très fort de cette œuvre : il paraît parfois « au-dessus [des] têtes », telle une sentence à venir ; il souligne aussi l’invention des autres, illusionnistes, « [avaleurs] de sabre ».

Le « brouillard de la guerre »

Samuel mène l’enquête. Il peut bénéficier pour ce faire du soutien indéfectible de la tante Esther, ancienne libraire ne jurant que par Jean Giono ; et de l’apport inestimable de ses oncles vétérans de guerres (celles d’Indochine et d’Algérie entre autres) avec lesquels il a des conversations passionnantes. Ces derniers prêtent d’ailleurs à un baron, dit roi des Lives, beaucoup de leurs fantasmes. Et ce baron, ancêtre hypothétique ou possiblement imaginaire, suscite toutes les curiosités.

Rassemblant l’ensemble des informations qui lui sont données ainsi que les documents qu’il retrouve, Samuel tente de redonner ses lettres de noblesse à cet homme inconnu. À travers l’histoire de celui-ci, c’est en définitive tout un pan de l’Histoire de la France et de l’Europe qui se dévoile. Emmanuel Ruben s’intéresse céans à la génération d’hommes et de femmes qui ont traversé l’Europe et ont dû survivre en temps de guerre, à l’instar de ce supposé roi qui aurait immigré en Suisse, en Allemagne, puis aurait été chassé par les armées révolutionnaires et napoléoniennes, et aurait dérivé vers la Baltique.

L’existence singulière de cet homme est aussi le point de départ d’une critique virulente sur les ingérences étatiques, sur les guerres passées sous silence et les mises à mort décidées par les gouvernements français ou européens. Sabre est de la sorte un plaidoyer contre ces conflits armés dévastateurs qui auraient des conséquences, selon Emmanuel Ruben, à la fois sur les personnes vivant dans ses régions disputées et les Français ou Européens qui deviennent les cibles de terroristes. Cette prédilection qu’a d’ailleurs la tante Esther pour l’écriture de Giono est aussi motivée par le traumatisme de guerre qu’a vécu l’auteur d’Un roi sans divertissement (Gallimard, 1947), pacifiste convaincu comme l’a été le père de cette femme, l’arrière-grand-père de Samuel.

Et pourtant cela fait plus de trente ans, depuis la chute du mur de Berlin et l’éclatement du bloc communiste, que la France s’engage dans des conflits mondialisés, sur tous les continents, Irak, Bosnie-Herzégovine, Rwanda, Kosovo, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Tchad, Libye, Mali, Centrafrique, Syrie, agitant son drapeau, sa devise, son amour de l’humanité et des dictateurs africains quand il s’agit avant tout de trouver un débouché aux armes, aux Famas et aux Rafale qu’elle produit à la chaîne et exporte à tour de bras, mais toi, Samuel, tu n’as plus le devoir de mourir pour la France, tu prends seulement le risque de mourir à n’importe quel moment, n’importe où, à cause de la France et de sa diplomatie chaotique et belliqueuse d’ancienne grande puissance.
Mourir, oui, dans un attentat aveugle, mitraillé par des délinquants reconvertis en fous de Dieu qui déchargent leur haine et leur kalachnikov au nom du djihad sur une terrasse parisienne, prennent en otage les clients d’un supermarché ou les spectateurs d’un concert de rock, victimes abattues les unes après les autres, comme des chiens, jusqu’à l’épuisement des munitions, bourreaux déchiquetés sur le podium quand leurs ceintures d’explosifs auront été actionnées avant l’assaut du Raid.

Un monde insoupçonné

Emmanuel Ruben développe en parallèle à ces observations d’ordre politique une réflexion sur la vie en milieu urbain et la vie en milieu rural. La maison dite familiale où s’en va écrire Samuel est située dans une ville anonyme dont seul l’éloignement du « centre » est révélé. Sa localité, c’est « un morceau de France oublié, c’est un condensé d’un peuple et d’un pays laissés pour compte ; un peuple et un pays insoupçonnables pour qui ne quitte les grandes villes qu’avec les grandes vacances ».

Compte tenu de ce retour auprès des siens là où « RANCE DEMEURE » – aphérèse volontaire d’Emmanuel Ruben par laquelle « France » devient donc « rance » en province –, Samuel se questionne sur son quotidien en région parisienne : pourquoi être parti ? se demande-t-il, comparant l’existence qu’il mène « là-bas » à celle d’un prisonnier, à celle d’un poisson dans un aquarium, en lieu clos, confiné, réduit, sans liberté.

Qu’est-ce que j’étais venu chercher dans cette ville infinie, pourquoi n’avais-je toujours pas la force de quitter cette capitale tentaculaire qui me rejetait chaque année un peu plus loin de son centre, qu’est-ce qui m’engluait aux sombres parois de cet aquarium géant auquel je n’avais jamais su m’acclimater ? Et si tu retournais vivre là-bas, me disais-je, rien que pour essayer ?

Cette France négligée où vivent « tous ces petits vieux » isolés est finalement un lieu de grande créativité. C’est un espace source de vitalité, « cloîtré, déconnecté, où les réseaux sans fil ne tissent pas encore leur toile d’araignée qui vous éloigne de la vie et vous agglutine aux écrans ». Samuel perçoit là tout le paradoxe d’un rejet total de la campagne. La Grande Ville invisibilise ses habitants quand, en ces endroits retranchés, chacun observe un peu tout le monde – une activité possédant de bons côtés (chacun veille sur autrui) et de moins côtés (tout le monde sait tout sur tout le monde).

On ressent ainsi tout au long de l’énonciation une brume de nostalgie qui enveloppe le discours de l’écrivain, notamment lorsqu’il conte les soirées de Samuel aux côtés de ses oncles. Avec poésie, Emmanuel Ruben évoque la simplicité de ces moments aux coins du feu, la simplicité, aussi, de ces moments passés avec les siens à écouter les histoires d’antan. Quelque chose d’intimement sensoriel envahit la prose du romancier, ajoutant indéniablement de la douceur aux différents sujets traités ici avec sérieux.

Il faut dire que beaucoup de légendes circulaient, en ce temps-là. On racontait des histoires d’automne en décortiquant les noix, en équeutant les haricots, en écossant les fèves, en découpant les ravioles ; on racontait des histoires d’hiver en laissant mijoter le pot-au-feu ou la soupe au pistou, en confectionnant des moines ou des caillettes ; l’été, les histoires agrémentaient la ratatouille ou la confiture de rhubarbe ; au printemps le vin de noix, les quetsches au jus, les sorbets au cassis.

Une fresque épique

Emmanuel Ruben propose en somme avec Sabre un roman qui traite d’une histoire familiale à travers le spectre légendaire d’un ancêtre mythique et l’imprégnation de la guerre dans les consciences. L’objet central de la narration, alimentant l’imaginaire du protagoniste-narrateur, est peut-être bien un vrai talisman, garant de la mémoire d’êtres somptueux mais éphémères, que la mort finira (ou a fini) par emporter. Qu’importe qu’il soit inventé ou envolé puisque ce sabre mène Samuel (et nous mène, nous lecteurs et lectrices) à travers toute l’Europe, à travers, aussi, les siècles, les peuples, les langues.

Alternant la première et la deuxième personne du singulier, il semblerait qu’Emmanuel Ruben dit également beaucoup de lui en cet écrit. S’il « [s’abrite] derrière un pseudonyme », il est aussi conscient que les fictions sont criantes de vérités car, note-t-il, « on n’invente jamais à partir de rien ». Samuel, créé à son image, connaît la valeur du secret et du souvenir et mesure pleinement l’impact brutal de l’Histoire sur l’espace de pensée propre à tout un chacun, à toute une chacune.

Elle qui vivait depuis sa naissance parmi les livres, entourée de tant de romans, elle savait que tous les écrivains mentent même lorsqu’ils se targuent de dire la vérité, rien que la vérité. Quant à ceux qui prétendent inventer, ils ne font que trahir leurs souvenirs, disait-elle. Même les livres avouant leurs mensonges – tous ces romans au passé simple, à la troisième personne du singulier, avec une intrigue bien ficelée – ne disent pas la vérité lorsqu’ils prétendent tout inventer, car on n’invente jamais à partir de rien. Bref, la vie serait bien triste, disait-elle, s’il n’y avait pas de fictions pour l’égayer !

Notes    [ + ]

  1. TISSIER (Jean-Louis). Le Mur des aimantations in En attendant Nadeau. 24 octobre 2017. Consulté le 25 janvier 2021. URL : https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/10/24/mur-aimantations-ruben/
  2. RUBEN (Emmanuel). Samuel Vidouble, le retour. 29 juin 2020. Consulté le 25 janvier 2021. URL : http://www.emmanuelruben.com/archives/2020/06/29/38401290.html
  3. RUBEN (Emmanuel). Le Pan Ferré (en couleurs). 22 juillet 2014. Consulté le 27 janvier 2021. URL : http://www.emmanuelruben.com/archives/2014/07/22/30291985.html

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