Une bête aux aguets de Florence Seyvos, un extraordinaire rapport au monde

Une bête aux aguets de Florence Seyvos
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Florence Seyvos, écrivaine française notablement connue pour Les Apparitions (L’Olivier, 1995) et Le Garçon incassable (L’Olivier, 2013), choisit d’explorer dans ses romans les facettes complexes de personnages d’exception. Dans Une bête aux aguets, paru en cette rentrée littéraire 2020 aux éditions de l’Olivier, elle continue de fignoler son œuvre littéraire mystérieuse et propose le portrait d’une jeune femme en devenir tentant de maîtriser son étrangeté afin d’exister au mieux aux yeux des autres. Cette adolescente est sous l’emprise de nombreuses substances médicamenteuses dont elle veut se défaire… mais est loin d’imaginer les répercussions de cette possible émancipation.

Une curieuse ordonnance

Anna est une adolescente pas comme les autres. À l’âge de douze ans, elle manque de succomber à une rougeole mal soignée qui se transforme en pneumonie difficile. Depuis cet épisode singulier, elle est contrainte de prendre quotidiennement des comprimés qui lui permettent de vivre des journées « ordinaires ».

Il fallait prendre un comprimé blanc chaque jour et un comprimé bleu chaque semaine. Pendant combien de temps ? ai-je demandé. Longtemps, a répondu ma mère. C’est un traitement au long cours. Tu en as pour plusieurs mois, au moins. Peut-être plusieurs années, je préfère te dire la vérité. Mais c’est très important. La régularité est très importante.

Au début de son traitement, Anna ne remet pas en cause les recommandations de sa mère. Mais peu à peu, « exaspérée par [la] surveillance » de cette dernière, elle décide volontairement de ne plus suivre correctement ses prescriptions ; elle en a marre et se rebelle. Anna constate très vite que, sans la prise de ses médicaments, elle se sent étrange. Elle connaît un état de souffrance qu’elle n’avait pas anticipé. Des choses paranormales, surtout, lui arrivent : elle entend des voix, a l’impression de flotter ou d’être capable de percevoir des choses intimes de personnes qu’elle côtoie. Elle comprend l’anxiété de sa mère et devine ses mensonges. Un terrible secret entoure sa médication.

Florence Seyvos, optant pour une narration à la première personne du singulier, plonge son lecteur à la découverte d’un être de papier extraordinaire – au premier sens du terme – dont le monde est régi par des lois distinctes de celui de ses contemporains. Anna prend conscience, à mesure qu’elle expérimente réellement son corps, qu’elle est « différente », et que cette différence pourrait bien l’isoler des siens. Elle refuse subséquemment que l’on ait peur d’elle et choisit l’art de la dissimulation.

Une dépossession de l’être

Ce besoin de dissimulation qu’éprouve Anna complique ses rapports aux autres et la conduit à une certaine aliénation. Elle feint une « normalité » qu’elle ne connaît pas avec sa mère (pas dupe), son père (craintif), son amie Christine (possiblement au fait), son amant Ariel (extérieur à ces préoccupations) et le fils des voisins Louis (innocent). Florence Seyvos illustre particulièrement cette réticence d’Anna à montrer qui elle est dans une scène singulière où l’héroïne semble se reconnaître dans un tableau. L’Annonciation de Recanati de Lorenzo Lotto[1] est dessinée « à l’inverse de toutes les autres [Annonciations] » selon Anna. Jamais Ariel ne doit voir cette illustration : il devinerait alors sa vraie nature.

J’ai refermé le livre en le claquant. Il ne fallait pas qu’Ariel regarde ce tableau. S’il le regardait, il me verrait. Il saurait qui j’étais vraiment. Et il se détournerait de moi.

Anna est finalement une jeune femme prise en étau entre une existence banale et un destin extraordinaire. D’un côté, ses médicaments lui assurent de se sentir « bien » mais pas en pleine mesure de ses capacités. De l’autre, faire le choix de ne pas les prendre, c’est pour elle s’exposer à une force douloureuse mais aussi à un dédoublement de ses pouvoirs, une pleine possession de son être. La romancière propose ainsi un dilemme de nature philosophique à son personnage principal : vaut-il mieux vivre sans réserve, dangereusement ou dépossédé de soi, rentrant dans un moule de conformité ? Anna évolue constamment entre ces deux extrêmes, et peut-être que la réponse à cette question pourrait être d’apprendre à mieux se connaître soi pour agir en connaissance de cause.

Anna cherche alors à savoir ce qui a pu se passer le soir de sa guérison miraculeuse. Il semblerait qu’un homme ait contribué à son rétablissement inattendu : Georg. Florence Seyvos crée dès lors une tension fascinante conférée par des phrases d’une grande lucidité. Et sans doute convient-il ici d’accepter le caractère inexplicable de certaines choses, le fait que certains êtres sont dotés d’une magie les rendant conscients d’une réalité indicible…

Un univers des possibles

Anna est un personnage intéressant pour sa grande complexité, pour son parcours composé d’ombres et de lumières. Florence Seyvos donne par ailleurs un mouvement circulaire à son histoire : si l’incipit d’Une bête aux aguets insiste sur l’inexistence réelle du monde qui nous entoure, en fin d’énonciation, Anna, plus que jamais convaincue du néant, choisit, par amour des siens, de croire au possible et de faire tenir ce simulacre de réalité pour ceux qu’elle aime.

(Incipit)
Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne croyais plus au monde. Les escaliers du métro, ses couloirs et le claquement brutal des portes de sortie, je n’y crois plus. La table en bois à laquelle je suis assise, les pieds de cette table qui grincent un peu sur le parquet de hêtre quand je m’y appuie, l’appartement de la voisine sous le parquet, je n’y crois plus. Le téléphone que j’ai à la main, son boîtier de plastique noir, les fils et les rivets minuscules qui s’alignent à l’intérieur, je n’y crois plus. Je ne me lasse pas de mesurer la diversité, la spécificité presque perverse de tous ces objets, de tous ces lieux, ces constructions qui n’existent pas. Ils ne cessent de m’étonner. La bonde de la baignoire m’étonne.
Je crois que nous sommes des consciences liées ensemble par une même illusion, lancées à pleine vitesse dans un univers dont le fracas nous ferait mourir de terreur si nous l’entendions.

(Excipit)
Je regardais les cartes sur la table basse, et je pensais qu’elles n’existaient pas. Pas plus que n’existait cet appartement qui me guettait. Ou l’immeuble, ou notre rue. Ni toutes les rues autour. Si je plissais les yeux, il me semblait voir la fente dans le rideau, et le vide et l’obscurité derrière cette fente. Le néant. Louis ne savait pas qu’il n’y avait pas de sol sous ses pieds. Que notre monde n’existait pas. Et moi qui le savais, il fallait que je fasse tenir cette réalité pour lui. Il fallait que je porte le poids de ce vide infini, et que je dompte ma peur. À cet instant-là, seule comptait la sensation de sa tête abandonnée sur mon épaule.
Nous sommes toujours là, Louis et moi, assis l’un contre l’autre. J’ai posé ma main sur la sienne. Nous soupirons, chacun dans nos pensées. J’écoute le silence. Je pense à ma mère que je verrai demain. J’attends qu’Ariel sonne à la porte. J’attends que quelque chose soit possible.

Une « bête aux aguets »

Florence Seyvos offre en somme avec Une bête aux aguets un court roman d’une douce étrangeté dans lequel la protagoniste principale fait semblant au quotidien. Il existe ici un jeu évident entre rêve et fiction, matérialité et abstraction ; et l’écrivaine s’amuse de cette ambiguïté, suscitant chez son lecteur de nombreuses interrogations.

Une grande attention est portée aux motivations et aux émotions d’Anna. Ce personnage féminin se révèle être une narratrice hors pair, contant avec incrédulité ses nombreuses péripéties, notamment ses instants de souffrance physique et/ou morale, parfois assimilables aux caractéristiques d’une dépression. L’écrivaine explore en outre des thématiques comme la différence et le rapport à l’autre, et elle apporte une réflexion sur ce qu’est la parentalité à l’épreuve, sur les choix qu’un parent fait pour garantir le bien-être de son enfant.

Le texte construit par Florence Seyvos est ainsi à la fois intelligent et déstabilisant. Son écriture est travaillée de sorte à donner envie au lecteur d’arriver au bout de l’intrigue, de mieux « comprendre » Anna et son univers. Une bête aux aguets est indéniablement un roman différent… au moins aussi unique que l’est son héroïne principale.

Je crois que je n’ai pas de sentiments, que je n’en éprouve plus, lui ai-je dit.
Alors il m’a souri.
Es-tu si sûre que les autres en aient ?

Notes    [ + ]

  1. L’Annonciation de Recanati est une peinture à l’huile datant supposément de 1528 réalisée par Lorenzo Lotto (1480-1556), artiste vénitien auteur de nombreux chefs-d’œuvre. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Annonciation_(Lorenzo_Lotto,_Recanati)

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