Les Méduses de Frédérique Clémençon, la vie dans ses moments difficiles

Les Méduses de Frédérique Clémençon
Copyright : Flammarion

Les Méduses est le sixième roman de Frédérique Clémençon. Il paraît au mois de janvier 2020 au sein de la collection « Littérature française » des éditions Flammarion.

Frédérique Clémençon est une écrivaine française née en 1967. Son premier roman, Une saleté, est publié en 1998 au sein des éditions de Minuit. Il lui permet d’être la récipiendaire du prix Robert-Walser du Premier Roman.
Frédérique Clémençon est également l’auteure de Colonie (Minuit, 2003), Traques (L’Olivier, 2009), Les Petits (L’Olivier, 2011), L’Hiver dans la bouche (Flammarion, 2016) et Les Méduses (Flammarion, 2020).

Ce dernier roman figure parmi les finalistes du Grand Prix RTL-Lire 2020. Offrant une énonciation à caractère polyphonique, il conte des instants précis de la vie de huit personnages qui se croisent au détour d’un même hôpital. Ces êtres de papier sont tous marqués par la perte humaine.

Un regard sur la vie

Frédérique Clémençon choisit un hôpital du sud de la Loire situé à trente kilomètres de la mer pour conter un moment d’extrême vulnérabilité de ses personnages. Les Méduses propose ainsi huit histoires entremêlées – n’en formant qu’une – autour de ce lieu d’existence indispensable, faisant de ce dernier un élément central de l’intrigue.

L’hôpital est un établissement dans lequel se joue des vies humaines : c’est l’endroit où sont soignés les malades et les blessés, c’est aussi l’endroit de bonnes et mauvaises nouvelles, un lieu de naissance, de passage, de mort. Les différents services de l’hôpital des Méduses constituent des points de rendez-vous insolites pour les protagonistes du roman : certains y travaillent, d’autres s’y rendent en tant que patients ou accompagnants d’un proche. L’écrivaine positionne ici son lecteur en qualité de confident : il est le témoin d’actes manqués, de pensées refoulées, de blessures profondes.

Les personnages des Méduses, ainsi que leur entourage, semblent à un tournant de leur vie, parfois même le dernier que celle-ci leur accorde. Il y a cette femme qui ne s’est pas remise du décès de son compagnon, cet homme marié qui sait qu’il mourra bientôt, cette infirmière qui assiste un inconnu condamné dont elle s’éprend, ce chirurgien qui doit garder son sang-froid pour opérer… Frédérique Clémençon donne la voix à des personnages reconnaissables : ils ne proviennent pas du même milieu, n’ont pas le même métier ni la même sensibilité, leur âge diffère ainsi que leur orientation sexuelle. La romancière peut de ce fait adopter un langage différent tout au long de son énonciation, un langage déterminé par l’identité du personnage narré (une familiarité plus ou moins prononcée, un vocabulaire parfois prosaïque).

Si chaque chapitre expose la conscience d’un nouveau protagoniste, l’enchâssement des récits est tel que le lecteur est en mesure de déterminer ce qu’il advient d’un personnage précédemment quitté. Les histoires qui se succèdent sont donc reliées par un fil invisible que l’écrivaine choisit d’entretenir durant l’entièreté du roman. Il existe en outre un certain enjeu de lecture : la première « nouvelle » du roman, également intitulée « Les méduses », s’achève à un moment terrible pour son héroïne principale, un moment dont le lecteur n’aura un nouvel aperçu qu’en fin de lecture.

La mer oscillait du bleu turquoise au vert émeraude. La beauté de l’endroit la saisit sans la blesser.

Les Méduses apporte en conséquence une réflexion sur les relations humaines. Cette œuvre évoque l’incidence positive comme négative que peut avoir une personne dans la vie d’autrui. Les thématiques récurrentes de ce roman sont les blessures ouvertes (de manière littérale et figurée), l’inévitabilité de la mort, la nostalgie du temps qui passe et les difficultés à faire son deuil.

Des méduses et des oiseaux…

On retrouve tout au long de cette œuvre deux motifs, c’est-à-dire deux images récurrentes qui soutiennent les thématiques susmentionnées de ce roman. À de multiples reprises, Frédérique Clémençon fait apparaître des méduses et des oiseaux au sein de son énonciation.

Les méduses, présentes simultanément dans le titre de l’œuvre, le titre du premier chapitre et l’intrigue, sont des animaux d’une grande beauté, admirés pour leur élégance, et d’une grande toxicité, capables de paralyser leurs proies. Elles représentent de la sorte une certaine menace. L’écrivaine utilise ici les méduses comme éléments annonciateurs d’une catastrophe : c’est d’abord le cas quand ces dernières sont remarquées pour leur présence nombreuse lors de l’ultime été d’un homme décédé ; c’est aussi le cas quand elles apparaissent envahissantes lors du dernier séjour d’un homme condamné.

Pour Hélène, c’était un séjour plein de remords, dont ces méduses avaient été la matérialisation pénible, nuages s’amoncelant au-dessus de leur tête, annonciateurs du désastre à venir.

Frédérique Clémençon accentue la fonction inquiétante de ce premier motif en agrémentant son récit d’oiseaux – un chapitre porte également ce titre. Il y a au sein des Méduses des volatiles en grand nombre, tombés du ciel, des nuées et des vols d’oiseaux perceptibles (mouettes, étourneaux, geais, corbeaux, grives, fauvettes, mésanges…). Il y a aussi, de façon plus singulière, « des oiseaux dans le crâne » avec une « façon dont ils crient, dont ils se déplacent, par centaines, comme si une main invisible les poussait ». Aucun personnage ne peut expliquer les pluies d’oiseaux étranges ; aucun ne peut se prononcer sur le caractère aléatoire d’une maladie.

Avec ces deux motifs, Frédérique Clémençon donne un ton plus léger à l’intrigue de son roman. Ils lui permettent d’ajouter de la poésie à l’énonciation en atténuant les propos concernant la mort annoncée et le deuil. Ces animaux se manifestent ici souvent en bande, en mouvement, illustrant une menace à venir. Les méduses et les oiseaux sont une représentation de l’ambivalence de la vie, de sa beauté grave et ses incertitudes envoûtantes.

Une intrigue circulaire

Les Méduses offre une intrigue au mouvement circulaire qui donne une grande place aux blessures de chacun. Au moyen de huit personnages clairement identifiés, Frédérique Clémençon traite des notions de deuil, de disparition humaine. L’atmosphère du roman peut parfois être pesante, voire insoutenable ; toutefois, sa lecture révèle aussi une note d’espoir, une certaine forme d’acceptation du caractère inéluctable de la mort. La structure littéraire de l’ouvrage expose en ce sens un retour à la vie possible.

L’écrivaine utilise le motif des méduses, parfois des oiseaux, pour expliquer les aléas de la vie. Ces animaux éloignent, bien souvent, les passants de la beauté du paysage marin décrit dans l’intrigue. Pourtant ce paysage perdure bel et bien en arrière-plan… Ainsi la mort fait momentanément oublier la chance d’avoir pu profiter, aimer, connaître l’être perdu, la douleur étant trop présente. Sans doute conviendrait-il mieux de se souvenir des moments heureux apportés par cette personne, garder à l’esprit qu’on aurait pu ne jamais partager ces moments, que rien n’est fait pour durer.

Frédérique Clémençon décrit en outre de manière minutieuse les sentiments de ses protagonistes. Elle fait le choix d’intégrer des phrases longues à son énonciation, montrant l’emballement des émotions de ses personnages par instants. Elle donne à apprécier des opinions divergentes, des langages différents, des énonciations distinctes (mêlant première et troisième personne du singulier dans son écrit) dépendant de la personnalité du personnage narré. L’écrivaine dévoile l’hétérogénéité des regards vis-à-vis de l’hôpital, un lieu de passage important pour toute société.

L’enchaînement des nuits de garde, les collègues qu’il fallait remplacer en catastrophe, les patients agressifs, les pleurs des gamins qui attendaient pendant des heures, les rires aussi, les remerciements, ça n’était pas si rare, les appels incessants sur son portable, cette vie tendue, affairée, qu’elle avait voulue, aimée, se sentir utile, importante même, l’impression d’être au cœur de la machine, de porter toutes ces vies, panser, consoler, enregistrer, mesurer, ça occupait trop de place.

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