Encore de Hakan Günday, les dessous de l’immigration en Turquie

Encore de Hakan Günday
Copyright : Le Livre de Poche

Encore est un roman de Hakan Günday publié en France pour la première fois au mois d’août 2015 au sein des éditions Galaade. Intitulé Daha dans son édition princeps, cet ouvrage est traduit du turc vers le français par Jean Descat, et est disponible depuis mars 2017 au format poche au sein des éditions Le Livre de Poche.

Hakan Günday est un écrivain turc né en Grèce en 1976 ayant étudié à Ankara et à Bruxelles. En 2011, il obtient le prix du Meilleur Roman de l’année en Turquie pour Az, un ouvrage que l’on retrouve en France avec le titre D’un extrême l’autre. Il est le récipiendaire du prix Médicis étranger 2015 pour Encore.

Encore est un roman singulier traitant de la condition des migrants dans la société actuelle. Hakan Günday questionne ainsi son lecteur : si nous sommes « conscients » de la présence de personnes clandestines dans nos pays, nous intéressons-nous seulement à leur existence propre ? Ne les considérons-nous pas seulement comme des statistiques reportées dans les médias ? L’écrivain propose ici un récit cinglant dans lequel il dénonce des vérités dérangeantes sur la perception de l’autre et le quotidien des personnes qui tentent d’échapper aux conditions difficiles de leur pays.

Gazâ, un prénom révélateur

Encore présente avant tout l’histoire d’un enfant brisé qui grandit dans l’ombre de ses toutes premières transgressions. Gazâ est un jeune Turc habitant le village de Kandalı aux abords de la mer Égée. Son prénom signifie littéralement « la guerre sacrée », et semble le prédestiner aux épisodes qu’il conte tout au long de l’énonciation.

Gazâ est un garçon intelligent couvert d’éloges pour ses bonnes prédispositions scolaires. Ahad, son père, n’a pourtant que faire de ces résultats brillants. Cet homme a une toute autre vision de ce que doit être l’activité professionnelle future de son fils unique. Il est impératif que ce dernier s’initie à l’affaire familiale… mais Ahad ne possède pas un métier conventionnel : il est passeur de clandestins.

Ce travail consiste à entreposer des réfugiés dans un endroit insalubre qu’il appelle « dépôt ». Là, ces personnes sont emprisonnées pendant plusieurs jours dans une citerne dissimulée sous une plaque d’égout. Elles vivent dans des conditions inhumaines : elles ne disposent que de très peu de nourriture, de seulement un seau pour deux pour faire leurs besoins. Elles subissent surtout des violences répétées. Une fois la date de départ du convoi négociée, ces personnes sont installées dans la caisse d’un camion qui les emmène à un port ouvert sur la mer Égée. Ici, les réfugiés encore en vie peuvent enfin espérer partir pour la Grèce, le lieu de tous leurs rêves.
Ces migrants proviennent de nombreux pays du Moyen-Orient dont l’Afghanistan, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Irak, l’Iran, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Pakistan, la Syrie et le Turkménistan. “Daha” (« encore » en français) est le seul mot que connaissent les réfugiés quand ils arrivent en Turquie, celui qui pourrait leur permettre d’avoir « encore » un peu d’eau, « encore » de quoi manger… celui qui pourrait améliorer leur pénible quotidien.

Ahad gagne ainsi sa vie, sans se préoccuper du bien-être des personnes qui lui sont affectées. Il est même aidé par l’élu de la ville : la corruption fait rage. Ce père de famille introduit son fils à ce travail lucratif alors que le jeune homme n’est seulement âgé que de neuf ans. Tout ce que cet enfant va vivre et subir dès lors n’est que malheur, souffrance et autres aliénations.

Suivant les indications de son père, Gazâ se transforme rapidement en quelqu’un que lui-même n’arrive pas à comprendre. Un jour, à cause d’une erreur bête et par souci de désinvolture quant aux ordres donnés par son père, Gazâ cause la mort de Cuma, un jeune Afghan avec qui il s’entendait pourtant relativement bien. Celui-ci lui avait adressé une grenouille de papier, un origami que Gazâ va conserver avec lui comme rappel de sa négligence. Cet épisode ne va pourtant pas l’adoucir, bien au contraire. Gazâ s’endurcit pour devenir petit à petit une personne sans cœur. À force de détachement, on assiste à la naissance d’un tyran, un monstre, un être qui va pécher au-delà de ce qu’il aurait pensé un jour possible. Gazâ va même jusqu’à tester les attitudes des personnes qu’il garde enfermées, comme s’il s’agissait d’expériences de laboratoire. Le jeune homme perd ainsi entièrement son innocence au fil des années durant lesquelles il s’occupe des réfugiés à la demande de son père.

Gazâ est un personnage complexe. Il souffre de l’absence de sa mère, se fait martyriser et abuser dès son plus jeune âge, a une relation conflictuelle avec son père, ne peut rêver d’une vie normale… Mais pour autant, on ne peut cautionner que ce soit là, la raison de ses actes. Cet enfant/adolescent se transforme au fil de l’énonciation en un être ignoble, notamment vis-à-vis de personnes qui aspirent à une vie meilleure, loin des guerres de leur pays. Le lecteur est ainsi sans cesse partagé entre son besoin de protéger cet enfant et son envie de le voir s’arrêter complètement de manigancer, de maltraiter, de s’engouffrer dans la voie du mal. Mais aucune issue ne semble possible. Alors quand, par un accident tragique et traumatisant Gazâ semble entrevoir une parcelle de liberté, on s’attend à ce que ce personnage devienne plus raisonnable. Les démons du passé ne sont pourtant jamais très loin…

Une mise en lumière du mal

Hakan Günday dénonce avec force dans ce livre une société dans laquelle personne ne prête attention à la condition des migrants. Beaucoup s’enrichissent à l’heure où des personnes fuient avec tristesse leur pays, et on s’aperçoit même que le gouvernement semble être complètement au courant des agissements sur ses terres. Tout le monde détourne les yeux, c’est un problème de société qui ne « nous » concerne pas personnellement. Se positionne-t-on seulement à la place de l’autre, celui qui est né dans le mauvais pays au mauvais moment ?

Et en particulier ces gens que l’on appelle les clandestins… Nous faisions tout notre possible pour qu’ils ne nous restent pas en travers du gosier. Nous avalions notre salive et nous expédions tout le contingent là où il voulait aller… Commerce d’une frontière à l’autre… D’un mur à l’autre…

Tous deux étaient en larmes. Ils n’avaient pas d’illusions, ils étaient conscients de tout ignorer de leur avenir. En ce jour où le soleil brillait si fort qu’il éclairait jusqu’à l’intérieur de notre bouche, ils faisaient leurs premiers pas dans les ténèbres.

Le romancier se moque aussi ouvertement de l’utilisation d’Internet à plusieurs reprises. Selon Hakan Günday, on a tendance aujourd’hui à tout reporter sur les réseaux sociaux pour se sentir moins seuls. Mais qu’en est-il des vraies relations, des relations humaines ? Beaucoup préfèrent se rendre sur la toile qu’aller à la rencontre de l’autre. On ne cherche plus à communiquer, seulement se faire entendre.

Je pensai faire un pas de plus en accédant à un réseau Internet où l’on pouvait nouer des relations. Mais ce fut une totale déception. Je me rendis compte tout de suite que je m’étais fourvoyé. Je pouvais toujours délirer et aborder les sujets les plus divers avec les autres internautes, cela ne m’avançait à rien. Je compris qu’Internet n’était qu’une drogue parmi tant d’autres. C’était un peu comme lire dans les pensées de gens que je croisais dans la rue. Ce n’était pas ce dont j’avais besoin. Il y avait bien assez de voix à l’intérieur de mon propre cerveau…

Toutes les informations dont j’avais besoin se trouvaient là où les ignorants vont chercher la lumière, à savoir sur Internet.

En ce qui concerne la structure littéraire de ce texte, Hakan Günday découpe son énonciation en quatre grandes parties tirées de techniques de peinture de la Renaissance : sfumato, une technique qui rend les contours invisibles en mêlant les tons et les couleurs dans une ombre diffuse utilisée pour le passage du clair à l’obscur ; cangiante, une technique qui consiste à utiliser une autre couleur dans le traitement des ombres au lieu d’utiliser un ton plus clair ou plus foncé de la même couleur, qui crée le passage soudain à une couleur différente ; chiaroschuro, une technique qui utilise le contraste entre l’ombre et la lumière pour conférer un aspect dramatique ; unione, une technique qui ressemble au sfumato mais qui n’implique que des couleurs vivantes et brillantes.

L’auteur décompose ainsi son énonciation pour faire apprécier les ombres et les lumières du destin de Gazâ, comment le garçon s’assombrit dans la première partie de ce roman, comment il renaît pendant une courte période de son adolescence, puis se perd à nouveau, avant d’atteindre une lumière inespérée.

Une conclusion satisfaisante

Encore met en évidence bien des dysfonctionnements de la société actuelle. Il s’agit d’un livre important si l’on souhaite réfléchir à la question du clandestin. Toutefois, l’auteur possède ici un style d’écriture noir et compose un personnage haineux, méprisant et égocentrique. Gazâ ne comprend pas pourquoi les réfugiés viennent lui « pourrir sa vie » : s’ils n’existaient pas, il pourrait faire autre chose de son temps. Selon ses propres mots, ces personnes sont forcément « folles » d’entreprendre un tel voyage, car « il faut être fou pour pouvoir supporter tout ça. » Ce personnage principal dont on suit les pensées – puisqu’il s’exprime à la première personne du singulier – est égoïste, antipathique, mais aussi, sans aucun doute, trop jeune pour avoir un regard juste sur son quotidien. Le lecteur est positionné en situation d’attente, pensant que Gazâ finira par apprendre de ses erreurs, que peut-être il fera « mieux » et délivrera un quelconque message positif. Il n’en est rien. Le jeune reste manipulateur, joueur, perturbé, complètement cassé.

Si cette violence et cette arrogance de Gazâ sont affligeantes, la fin d’Encore apporte tout de même une certaine satisfaction. Le personnage va être amené à envisager ce qu’il a vécu en tant que passeur, non plus comme une expérience traumatisante pour lui (Gazâ s’est longtemps estimé comme la vraie victime de cette situation), mais comme une expérience absolument dévastatrice pour les autres. Il comprend qu’il a été indifférent à l’histoire de ceux qui l’ont entouré. En ce sens, il progresse enfin et c’est sur cette voie que Hakan Günday souhaite mener son lecteur : un migrant est bien trop souvent considéré comme un problème pour « soi », mais peut-être qu’en réalité, chacun est trop indifférent à l’histoire de cette personne.

Encore offre une lecture complexe exposant les idées d’un humain inhumain qui ne cherche pas à s’affranchir de ses fautes. C’est aussi un point de départ intéressant quant au positionnement de l’autre dans nos vies, quant à l’insensibilité que l’on éprouve vis-à-vis de personnes que l’on voit dans les médias, pour lesquelles on se lamente pendant cinq minutes.

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