Carnaval d’Hector Mathis, des personnages hauts en couleur dans la « grisâtre »

Carnaval d'Hector Mathis
Copyright : Buchet/Chastel

Écrivain français né en 1993, Hector Mathis grandit en banlieue parisienne et développe une véritable passion pour la musique et la littérature. Il compose des paroles de chansons, puis s’essaie à l’écriture littéraire alors qu’on lui diagnostique une maladie chronique le contraignant, à vingt-deux ans, à repenser son avenir. Il propose ainsi un premier roman intitulé K.O.[1] dans lequel le personnage principal, Sitam – dont le prénom n’est autre que le verlan de « Mathis » –, pris d’un élan fou pour la littérature et le jazz, tombe amoureux de la môme Capu dans un Paris déconstruit, dans une banlieue en ébullition.

Hector Mathis reprend l’existence de ce même protagoniste au sein de Carnaval, un roman paru en cette rentrée automnale 2020 aux éditions Buchet/Chastel. Il redonne vie à son alter ego dans un univers bien incarné, délimité en termes spatio-temporels à Paris et sa banlieue, et à notre société contemporaine. Cette proximité avec la réalité lui permet d’énoncer quelques vérités mordantes à travers un texte d’une grande oralité.

Une vie de banlieue

Hector Mathis conte ainsi l’histoire de Sitam, jeune homme « écrivant », un peu paumé, insatisfait de sa situation professionnelle et en quête d’idéal. Sitam souffre d’une maladie qui lui bouffe l’existence – une sclérose qui le « prive de présent » –, et supporte tant bien que mal les implications de celle-ci sur son quotidien. Il vit à Paris, loin de sa banlieue natale, loin de ses plus vieux amis, loin de sa bien-aimée. Il est parti brusquement, sur un coup de tête, avec l’envie d’expérimenter autre chose que la « grisâtre ». Ce départ qu’il a longtemps cru salvateur est toutefois remis en cause par un coup de fil lui annonçant la mort d’un de ses plus proches comparses ; par son besoin aussi, de retrouver la môme Capu, celle qui fait vibrer son âme.

De retour dans sa banlieue pour dire un dernier au revoir à son ami décédé, Sitam est accueilli par ceux qu’il considère presque comme ses frères, cette famille de cœur qu’il s’est choisie il y a bien longtemps. Cette proximité avec son passé ravive ses souvenirs : c’est l’occasion pour lui de mettre enfin des mots sur son expérience d’antan. Hector Mathis offre là l’entrelacs de deux récits – celui de Sitam au « présent » et celui du même homme entouré de ses amis quelque temps auparavant. L’essentiel de l’histoire n’est d’ailleurs peut-être pas au présent mais bien au passé, dans cette banlieue que Sitam a quittée pour vivre « ailleurs », mieux soi-disant mais pas vraiment.

Carnaval se nourrit de cette manière de l’existence de cinq ou six jeunes évoluant en banlieue parisienne, des êtres qui connaissent leur lot d’aventures heureuses et de difficultés préjudiciables. Hector Mathis invite ici tout un chacun à découvrir un univers rocambolesque, un récit au rythme effréné, une énonciation qui claque, sonne et résonne. La banlieue étant riche, foisonnante, un lieu d’une fertilité exceptionnelle haut en couleur malgré son surnom antonyme de « grisâtre », elle rend les épisodes de Sitam et les siens d’une grande vivacité. Carnaval dévoile ainsi le beau et le « moins beau » jouant sur la familiarité du lecteur avec le langage employé et sur les déictiques montrant la contemporanéité de l’action (où le téléphone portable permet les interactions sociales, où les livreurs cavalent en bicyclette en direction de clients affamés, où le monde du travail conduit à une certaine aliénation…). Les choix stylistiques de son auteur soulignent encore l’ancrage du récit dans le réel.

La nuit, dans notre grisâtre, tout semblait abandonné à l’instant. Comme si la population entière avait déserté les lieux. Les immenses cours d’écoles primaires, la place du tabac, le stade, tout. On tombait sur des affaires de mômes au milieu de la rue. Certaines bagnoles étaient ouvertes. Des clébards solitaires trottinaient sur le bitume et disparaissaient plus loin dans les ombres. Les bâtiments d’envergure ouvraient une gueule d’un autre temps sur la grisâtre. Gymnase, théâtre ou encore mairie happée par un gouffre de verdure… Il était difficile d’y poser une année, à notre ville. Elle n’était d’aucune époque. Elle n’avait rien de moderne. Tout son moderne n’était que l’idée que s’en étaient fait des architectes disparus et qui s’étaient visiblement trompés. Notre grisâtre avait malgré tout quelque chose de fantastique qui stagnait dans l’air, à la portée de n’importe quel gamin. C’était une source inépuisable d’hallucinations, de racines et d’asphalte.

Une grande oralité

Composé à la première personne du singulier, Carnaval est un roman dans lequel on retrouve de nombreuses marques du langage parlé : le registre de langue est volontiers familier, les termes choisis sont argotiques, la syntaxe préférée particulièrement expressive.

Ainsi le narrateur-personnage de Sitam n’est pas un être bien-pensant doté de prescience : il est humain, a des défauts et des qualités, et exprime sans retenue ses pensées (ses peurs) avec une voix identifiable issue de son expérience singulière de la vie. Il déploie en somme un vocabulaire, une langue et un point de vue qui lui sont propres. Hector Mathis, comme Louis-⁠Ferdinand Céline a pu le faire dans ses écrits, remet de la sorte en cause la notion didactique du narrateur. Aussi, l’écrivain fragmente son texte et se joue des conventions littéraires classiques, notamment en matière de ponctuation. Il parsème son œuvre de moult points d’exclamation, parfois suivants eux-même des points d’interrogation. Sa syntaxe est hachée, ses phrases sont courtes, parfois sans verbe et rapprochées d’autres – ce qui donne un rythme certain à son intrigue.

Hector Mathis accumule en outre les anomalies syntaxiques : il supprime certains pronoms et prépositions, contracte les sujets qui se transforment en « Z’ » ou « L’ » (à titre d’exemples dans « Z’étaient pas tendres avec lui » ou « L’adore ça ») et crée maints néologismes dont « génicide » et « crottoculs ». Il emploie de surcroît de multiples types de métaplasmes tels que l’aphérèse avec « p’tit », « r’viens », « f’sait », « r’bondir », « d’jà », « d’vez », « v’là » ; l’apocope avec « polich », « perm’ », « pauv’ », « l’occas’ » et « fout’ » ; l’étirement avec « zouuum », « Mucooooo », « Totoooooor », « caaaaaaaaaasse », « meeeeerde » ; et la gémination, lors d’une conversation entre Sitam et un inconnu essoufflé souffrant lui aussi de sclérose et de « mémoire qui pa-pa-part ». Ces altérations de la morphologie des mots s’accompagnent d’onomatopées comme « toc ! », « paw ! », « floup » et « arffff ».

Cette écriture très imagée est d’autant plus fascinante qu’elle mêle à la fois argot et érudition. Sitam, aspirant écrivain, balance des vérités crues sur nombre de sujets d’actualité qu’il contrebalance avec sa poésie naturelle. Ainsi sont juxtaposés des propos familiers, donnant du relief au monde qui nous est décrit, à un vocabulaire plus littéraire qui témoigne de la beauté périurbaine.

À cette heure-ci le crépuscule transpire sur les toits. Les feux se reflètent sur les troncs, les lampadaires sur les feuilles et les enseignes sur les peaux. Des couleurs, on n’en manque pas dans le coin. Le ciel fait comme une épaisse neige. Fragmentée. Laissant filtrer un drôle de bleu. Grave. Profond. Virant noir par endroits. Tout le contraste est pour lui. Le voilà qui plonge le soleil dans le lointain, qui fait déborder les ombres. Il y a des airs d’avant-monde ce soir, de nuit des temps.

Une critique vive

Hector Mathis formule céans une critique intéressante de la société française, une société qui vit à l’heure du numérique, qui n’existe que par le travail, et est marquée par l’hégémonie parisienne.

L’écrivain évoque de la sorte l’« errance » numérique des personnes les plus dépendantes aux réseaux sociaux. Ces personnes sont, selon lui, obnubilées par leur présence en ligne quand la « vraie vie » poursuit son plein ailleurs. Facebook, Twitter, Instagram et consorts sont ici assimilés à des drogues : Hector Mathis emploie le champ lexical de la maladie pour énoncer les effets néfastes de ces plateformes Web sur l’être humain. Il est ainsi question de nausées, d’affaissements du cœur, de boulimies… en somme, d’une véritable addiction puisque l’œil s’agite sans cesse et le corps s’excite tout autant. Certains en oublient même de dormir le soir.

Colbert émerge à peine de son téléphone. Il le tient encore à la main et l’écran bourré d’images et de courtes phrases trahit son errance d’Instagram en Facebook et de Facebook en Twitter. On sent bien qu’il y a passé la nuit, à jouer du pouce à l’infini. Il n’a pas l’air bien. Nauséeux de contenus, les tweets lui restent sur le cœur et lui affaissent le trognon. C’est toute son âme qu’a fuité dans la publication suggérée à ne plus savoir qu’en foutre. Boulimie de la rétine. Fascination molle ! Même que c’est du pixel qu’on peut voir dans sa chair en se penchant sur sa carcasse. Il a l’œil presque mort, qui frétille de trop-plein.

Hector Mathis s’intéresse également à l’évolution des conditions de travail à l’heure des avancées technologiques. L’homme, la femme, doivent se mettre au niveau de la machine et produire toujours plus vite, ce qui conduit inévitablement à une certaine dépossession de soi. Hector Mathis pose ici un regard sur comment les petites gens font tourner les « chimères gloutonnes » que sont les métropoles. Il parle des éboueurs, balayeurs et laveurs de carreaux oubliés du commun des mortels ; des préparateurs de commande des entrepôts Amazon qui doivent faire preuve d’une vitesse inhumaine de traitement ; des cyclistes-livreurs de nourriture que le travail « épuise » : « pas de prime au kilomètre, ni au risque, pour les heures de pluie. Pas de congé, pas de chômage, que dalle ! » Ainsi Totor est persuadé de pouvoir décrocher de son travail quand il veut, mais Sitam est moins dupe.

Il en a un, de patron, malgré ce qu’il prétend ! Et même un plus collant qu’ailleurs ! Son patron c’est le portable qu’il a dans la poche et qui lui indique sans cesse de nouvelles commandes. À tel point qu’il dit travailler quand il veut mais qu’il finit par travailler tout le temps ! Puisqu’elles sont incessantes, les propositions, il ne peut pas toutes les refuser. Il n’en a pas le courage. La tentation est si forte ! Il a des alertes qui lui affolent la cuisse sans arrêt, son téléphone vibre tous les trois pas. La possibilité de gagner un peu plus, rien qu’un peu plus, une dernière course avant de rentrer, malgré la fatigue. Et tout ça dans la poche, accessible en un mouvement de pouce. L’autre jour il a déraillé dans une côte. Trois coups de pédale dans le vide avant de se rendre compte que la chaîne avait lâché. Ça lui a mis cinq minutes de retard et une pénalité sur le taux horaire. La moindre erreur fait chuter la paye. Le smartphone y veille. En permanence. C’est pas terminé l’esclavage ! Rien de plus actuel…

Hector Mathis opte de surcroît pour l’utilisation d’un champ lexical de la magie, présentant de la sorte un fort contraste entre monde rêvé, imaginé, soi-disant enchanté, et réalité cauchemardesque, une réalité qu’il illustre en mentionnant les « gilets fluo [multipliés] sur le bitume », symboles de revendications sociales.

Dans ce contexte singulier, Paris possède une position monopolistique. Tout semble pensé pour Paris et seulement Paris. Il y a un décalage flagrant entre ce qui s’y passe et ce qui se produit jour après jour en banlieue. Hector Mathis paraît insister sur ce rapport de force inégal et aspire, sans doute, à une meilleure perception de la banlieue et ses ressortissants dans les médias et dans les consciences. Il traite en filigrane de la complexité pour les jeunes d’arriver à briser les préjugés, et des promesses auxquelles ne croient plus ces « impossibles citoyens » : « l’idéal, c’est pour ceux qui peuvent se permettre. Au goudron on ne rêve pas, on meurt… »

Un cortège musical

Hector Mathis rend en somme une image saisissante de la banlieue parisienne à travers les existences romanesques de ses personnages principaux. Il donne ici à entendre la voix de Sitam, « écrivant » en quête de réponses quant à sa vie professionnelle, sentimentale et sociale, être de papier qui doit aussi apprendre à faire face au deuil sans se laisser submerger par les remords ou les regrets. Sa banlieue natale est conjointement le lieu des réminiscences et de la poésie.

L’écriture est ici vive, rythmée, presque « parlée » – c’est la grande force du roman. Il y a comme une urgence dans la plume d’Hector Mathis, un besoin d’exprimer l’inconfort au monde de son alter ego (peut-être le sien aussi) et de confronter ainsi l’évolution perpétuelle de la société à la réalité de cet homme freiné par une maladie qu’il ne maîtrise pas. Carnaval c’est ça, une fresque de cette jeunesse prise au dépourvu, face à la mort, face aux médias, face au mépris des uns, face au travail à la chaîne, face à l’imprégnation du numérique dans le quotidien et face à l’opinion publique, partiale, injuste, amère, quant aux jeunes de banlieue.

J’ai beau me débattre comme un diable, il m’est impossible d’être au monde. Il a bien plus de caractère que moi, le monde. Il parvient même à me refuser. Archibald avait tort. Je ne suis pas mort certes, mais je ne suis plus au monde. J’y serai jamais plus… Les gens comme moi ça ne dure pas. C’est tout juste bon pour une vingtaine.

Notes    [ + ]

  1. MATHIS (Hector). K.O. Paris : Buchet/Chastel. 208 pages. ISBN : 9782283031483.

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