L’Anomalie d’Hervé Le Tellier, ou l’existence de l’univers remise en question

L'Anomalie d'Hervé Le Tellier
Copyright : Gallimard

Membre de l’Oulipo depuis 1992 et président de cet atelier littéraire depuis 2019, Hervé Le Tellier est un fervent défenseur des littératures dites « à contraintes ». Il en fait son art de prédilection, et nombreux de ses ouvrages publiés sont le résultat de ses expérimentations – c’est le cas, par exemple, de Joconde jusqu’à cent (Le Castor astral, 1998), La Chapelle Sextine (L’Estuaire, 2005) et Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable (Le Castor astral, 2008).

Avec L’Anomalie, paru à l’occasion de la rentrée littéraire 2020 aux éditions Gallimard, Hervé Le Tellier offre une œuvre qui s’auto-référence de manière réflexive, une sorte de méta-œuvre. Son roman se décrit en effet lui-même : son titre, son épigraphe, ses observations, annoncent déjà une certaine étrangeté qui, on le devine rapidement, renvoient à l’objet-livre. L’« anomalie » annoncée est présente, quant à elle, dans tous ses états, à la fois dans le traitement des personnages, dans les genres et registres littéraires employés et dans les problématiques abordées de manière critique par l’écrivain.

Un bouleversement du quotidien

Hervé Le Tellier propose au sein de L’Anomalie une réflexion structurée sur les aléas de la vie. Il montre comment l’existence de ses protagonistes, que l’on découvre au moyen d’une focalisation interne écrite à la troisième personne du singulier, se retrouve bouleversée de manière énigmatique en l’espace de trois mois. Il se sert de cette « réalité » comme d’une représentation de l’éventualité des possibles.

En guise d’illustration, son premier personnage, connu sous les pseudonymes de Blake et Jo, partage son temps entre deux mondes minutieusement compartimentés : Blake est un tueur qui « fait sa vie de la mort des autres » ; Jo est un père de famille aimant, a une femme et deux enfants. À onze ans, Blake-Jo embrasse sa différence, sait qu’il ne ressent, par exemple, aucune peine face à l’agonie d’un animal. À vingt ans, il démarre par hasard sa carrière d’assassin professionnel. Aujourd’hui, l’homme a gagné en assurance, excelle de technicité, et « l’étanchéité entre ses deux identités est totale ». Il entretient l’art de la discrétion et accepte tous types de contrat, dont un à New York au mois de mars 2021.

Hervé Le Tellier introduit sur son modèle une pluralité de personnages dissemblables – dont l’âge, le genre, l’appartenance culturelle, la classe sociale et l’occupation professionnelle varient. Chacun semble être à un carrefour de sa vie au printemps 2021. Chacun, trois mois plus tard, évolue dans une réalité distincte à bien des égards. Un écrivain inconnu du grand public, pourtant à la fois romancier, poète et traducteur, transmet à son éditrice un manuscrit dont la réception dépasse l’entendement. Une mère trentenaire accédant à une certaine stabilité sentimentale auprès d’un homme d’âge mûr choisit de recouvrer sa liberté, se sentant finalement étouffée dans sa relation mature. Un homme au poste important, apprécié pour son efficacité, se voit mourir en dépit des meilleurs soins de son frère oncologue. Une petite fille, vivant dans un cadre familial marqué par la violence, est témoin d’un phénomène étrange. Une avocate ambitieuse ayant toujours donné la priorité à sa carrière professionnelle est sur le point d’avoir un enfant. Un artiste se représentant jusque-là que très localement dans son quartier compose un titre à contre-courant de son entière discographie faisant de lui une superstar.

À mesure que le romancier étaye sa narration, le lecteur comprend que ces êtres de papier n’ont qu’un unique point de liaison : avoir été sur le même vol Paris-New York en mars 2021. Ce trajet aérien mouvementé, à la fois conséquence d’une dépression météorologique quelconque – d’une anomalie – et cause d’un dérèglement manifeste chez ces personnages – d’une autre anomalie –, se prête à toutes les spéculations. Par sa tangibilité, Hervé Le Tellier met finalement en exergue le caractère aléatoire de la vie, peut-être même plus qu’aléatoire : il révèle à quel point toute décision (consciente ou non) peut avoir un impact direct sur la destinée d’une personne. Jouissant d’une large distribution en matière de protagonistes, il révèle aussi comment chaque être, en fonction de son âge, son genre, son appartenance culturelle, sa classe sociale et/ou son occupation professionnelle, réagit différemment en une même situation donnée.

Une construction littéraire inhabituelle

L’Anomalie est un roman empruntant les codes de différents genres. Hervé Le Tellier construit en effet son énonciation usant de procédés stylistiques appartenant à diverses tonalités littéraires, notamment les registres réaliste, satirique, fantastique, dramatique et tragique. Il emploie une subtile mise en abyme allant jusqu’à perturber d’un point de vue syntaxique la toute fin de son ouvrage (qui offre un effondrement typographique saisissant) et s’amuse de la morphologie des mots pour créer un texte qui sonne, résonne.

L’intrigue de L’Anomalie démarre sur des notes de thriller avec la mise en scène d’un personnage aux activités extraordinaires, le susmentionné Blake-Jo. Cet assassin insuffle en premier lieu à l’œuvre un rythme que l’on pourrait rapprocher de celui des romans policiers, avec une tension narrative suscitant des interrogations telles que « Démasquera-t-on un jour cet homme ? » ou « Arrivera-t-il toujours à mener à bien ses missions ? » En réalité, Hervé Le Tellier se contrefiche de ces tourments d’esprit ne concernant que ce seul protagoniste. L’intrigue de L’Anomalie n’est pas vraiment là, ce qui déstabilise (dans le bon sens du terme) le lecteur. Pareillement, quand il est établi que le vol Paris-New York du début d’année 2021 est la raison de la perturbation principale de ces existences, Hervé Le Tellier altère intelligemment la nature intrinsèque de son discours. Il invite alors son lecteur dans un univers paranormal insolite : le vol aérien instaure une certaine faille dans le réel ; l’écrivain en joue et, se basant sur cette brèche, détourne les conventions littéraires classiques. Il infuse un soupçon de science-fiction dans son texte, avant d’offrir une réflexion philosophique sur ce qu’est la vie et ce en quoi consiste l’éventualité d’exister. Le dramatisme de l’œuvre est ici d’autant plus fort que le lecteur est constamment surpris par la tonalité de l’énonciation.

Aussi, à travers le personnage de Victor Miesel, écrivain dont l’œuvre passe de l’ombre à la lumière, Hervé Le Tellier développe une mise en abyme magistrale dévoilant son projet d’écriture. Le septième ouvrage du personnage-écrivant angoissé s’intitule, à l’image de celui publié par Hervé Le Tellier, L’Anomalie. Ce roman se confond d’ailleurs avec celui d’Hervé Le Tellier puisque ce dernier opte pour l’utilisation de citations attribuées à Victør Miesel en son ouvrage, dont son épigraphe : « Le vrai pessimiste sait qu’il est déjà trop tard pour l’être. » Il convient également de consigner ici que cette entreprise permet à Le Tellier de s’octroyer plusieurs moments de dérision quant à son évolution dans le monde littéraire parisien, un monde où l’on oublie que les traducteurs sont des auteurs, où la « bande rouge » de promotion d’un ouvrage ne lui garantit pas les meilleures ventes, où les « prix de la rentrée littéraire » ont toute leur importance pour une maison d’édition. Le romancier questionne par ailleurs sa propre écriture à plusieurs reprises, notamment sa grande diversité en matière de personnages comme le démontre le passage suivant.

Victor observe toutes ces existences éparpillées, toutes ces anxiétés mouvantes dans la boîte de Petri démesurée qu’est le hangar – quel drôle de mot décidément –, sans savoir à laquelle s’attacher. Il s’abandonne à la fascination d’autres vies que la sienne. Il voudrait en choisir une, trouver les mots justes pour raconter cette créature, et parvenir à croire qu’il s’en est approché assez pour ne pas la trahir. Puis passer à une autre. Et une autre. Trois personnages, sept, vingt ? Combien de récits simultanés un lecteur consentirait-il à suivre ?

Les choix stylistiques d’Hervé Le Tellier contribuent à l’originalité de L’Anomalie. De multiples références cinématographiques sont présentes, l’intrigue partageant elle-même des points communs avec les synopsis du réalisateur Christopher Nolan. Le romancier, comme le producteur anglais, imprègne son œuvre d’images et de concepts d’inspiration mathématique, métaphysique ; de structures narratives peu conventionnelles. De nombreuses figures de style jouant sur les sonorités sont utilisées. Chaque phrase est pensée en fonction de son effet, et un certain humour balaie entièrement l’œuvre. Nonobstant cette légèreté apparente, Hervé Le Tellier invite tout un chacun à réfléchir au monde dans lequel il vit.

Un dysfonctionnement de nos sociétés

Le romancier témoigne en effet des travers de la société occidentale. Mettant à profit les différentes situations et divers positionnements géographiques de ses personnages, il formule une critique ouverte sur les décisions étatiques, gouvernementales et leurs conséquences directes sur les concitoyens concernés par ces mesures. Il s’intéresse au devenir de la planète, notamment à l’urgence écologique. Il met enfin en évidence les vices plus ou moins cachés des avancées numériques.

Hervé Le Tellier caricature volontiers certains politiques du XXIe bien connus de la scène médiatique. Il positionne ces êtres au plus haut de sommets importants, exposant surtout leur incapacité à faire face au challenge qu’il leur propose. Il évoque aussi les ravages de la guerre, les interventions militaires qui tournent mal, les implications désastreuses de ces conflits pour les locaux ou les familles de soldats. Il oppose avec cynisme l’activité de tueur professionnel de Blake à la gestion budgétaire d’un ministre de la Santé qui, par ses décrets, « raccourcit de pas mal l’existence de milliers d’inconnus ». Si la portée de L’Anomalie ne se résume pas à ces considérations diplomatiques, les évocations successives de l’écrivain à ce sujet n’en restent pas moins catégoriques, à l’exemple des réflexions menées par ses personnages à l’égard du projet d’aménagement urbain de la ville de Lagos au Nigeria, le projet Eko Atlantic.

À maintes reprises, Hervé Le Tellier mentionne le réchauffement climatique comme étant dénigré par le plus grand nombre malgré ce qu’en disent les scientifiques. Remettant en cause la nature de l’univers dans lequel on vit, un des personnages de L’Anomalie déclare quant à notre civilisation qu’elle pourrait bien « s’éteindre avant d’arriver à la maturité technologique » compte tenu de la négligence de chacun vis-à-vis de la pollution environnementale. Le numérique, quant à lui, apparaît comme une source d’enrichissement inestimable ayant ses bons et moins bons côtés. Il permet la « renaissance » des uns, mais contribue aussi aux méfaits des autres.

Hervé Le Tellier traite de toutes ces questions avec une plume vive, mordante, privilégiant l’introduction de discours directs dans son énonciation. Ce sont les personnages de L’Anomalie, formant un ensemble hétéroclite, qui délivrent la majeure partie de l’argumentation organisée sur ces problématiques variées. Ces observations critiques sont d’ailleurs disséminées dans l’entièreté du roman, manifestes d’une société en mouvement, d’une société coupable d’erreurs de jugement ayant des répercussions terribles.

Un ovni littéraire

Mêlant thriller psychologique, questionnements existentiels et enseignements philosophiques, L’Anomalie est en définitive un roman extrêmement engageant en raison de son rythme effréné, son suspense grandissant et les multiples interrogations qu’il suscite. Ce texte présente une mosaïque de personnages au vécu singulier, permettant une vue d’ensemble sur les conditions et comportements humains. Il induit en outre son lecteur à réfléchir à une pluralité de thématiques complexes dont l’incidence des directives étatiques sur la vie d’autrui, la place de la science et ses expérimentations dans la société, la toute-puissance du numérique et du technologique, l’indécision ou l’embarras des hauts religieux face à la création ou encore la détérioration environnementale due au réchauffement climatique. L’Anomalie se révèle de la sorte à la fois divertissant, surprenant et inquiétant par sa démonstration de l’instabilité de la vie.

Hervé Le Tellier emploie ici les motifs littéraires de la dissimulation et de la simulation pour accentuer son propos. Ses protagonistes cachent tous quelque chose, et cette part d’eux-même volontairement tue ou inconsciemment négligée constitue le point de départ de leur devenir. Ils évoluent par ailleurs dans un univers aux caractéristiques similaires à celui d’un programme, comme en témoignent les champs lexicaux employés par l’écrivain. Il semblerait, quoi qu’il en soit, que l’amour soit le point d’attache au monde de tout être humain, et Hervé Le Tellier le souligne avec humour et fantaisie.

Simulés ou non, on vit, on sent, on aime, on souffre, on crée, et on mourra tous en laissant sa trace, minuscule, dans la simulation. À quoi sert de savoir ? Il faut toujours préférer l’obscurité à la science. L’ignorance est bonne camarade, et la vérité ne fabrique jamais du bonheur. Autant être simulés et heureux.

La vérité, avec l’amour, c’est que le cœur sait tout de suite et il le crie. Bien sûr, on ne va pas déclarer à la personne qu’on l’aime, comme ça, de but en blanc. Elle ne comprendrait pas. Alors, histoire de se cacher qu’on est déjà son otage, on lui fait la conversation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.