Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg, ou la futilité de toute chose

Un jour ce sera vide d'Hugo Lindenberg
Copyright : Christian Bourgois

Un jour ce sera vide porte en épigraphe la citation suivante de Nathalie Sarraute : « Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal […]. »[1] Si Hugo Lindenberg choisit cette phrase tirée du cinquième tableau de Tropismes[2] en tant que paratexte de son roman, c’est qu’elle coïncide parfaitement avec son projet d’écriture. Le primo-⁠romancier crée ici un univers dans lequel de nombreux éléments de ce tableau apparaissent en tant que motifs de son œuvre ; parmi eux, le vide, le silence, le « froid soudain » et les méduses. Il reprend en outre des marqueurs importants du texte de Sarraute au sein de son intrigue, comme la temporalité estivale, ce dégoût indicible provoqué par une manifestation extérieure à soi et la présence d’une femme dans l’attente d’entrer en contact avec autrui (un rendez-vous manqué). Hugo Lindenberg s’intéresse néanmoins ici particulièrement à la période de l’enfance. Son narrateur anonyme est un garçon de dix ans qui tente de comprendre les mécanismes du monde et va de ce fait laisser paraître des sentiments qu’il n’arrive pas à définir.

Un été pas comme les autres

L’énonciation d’Un jour ce sera vide démarre in medias res alors que le protagoniste principal du roman, aussi narrateur de cette histoire – s’exprimant donc à la première du singulier –, ausculte, seul, une méduse échouée le long du rivage. Ce jeu quelque peu cruel lui vaut l’attention d’un autre garçon de la plage, Baptiste, un être qui le « plante sur place » et l’éblouit, tel un soleil aux rayons d’or, flamboyants, brûlants. La méduse est alors rapidement sacrifiée « à la promesse d’une amitié estivale ».

Jusque là le narrateur d’Un jour ce sera vide errait en solitaire, en bord de mer, à proximité des créatures au corps gélatineux, le plus loin possible des adultes de son entourage. Lui qui passe les vacances chez sa grand-mère, en Normandie, avait pris pour habitude de se divertir par procuration en observant les familles « normales » s’amuser en bord de mer, en spectateur fasciné par leur danse exotique.

Caché sous le parasol, allongé sur une natte, une visière masquant mes yeux, j’observe le ballet des familles sur la plage. Mieux, je l’absorbe. L’intimité en plein air révèle quelques-uns des mystères tant convoités de la vie quotidienne des vrais enfants : l’onde paternelle pour laquelle on érige des châteaux, l’embarrassante attention des mères.

Baptiste bouleverse ainsi l’été du garçon-narrateur : il lui ouvre les portes des « vraies familles » – ces familles semblant fonctionner parfaitement, étudiées depuis quelque temps avec délectation par le jeune de dix ans. Quelle joie pour ce dernier de finalement basculer de l’autre côté, où tout le monde rit des bêtises des enfants, où les mères ont la « douceur du velours », où rien n’est jamais « grave ». Le garçon est d’ailleurs très vite assimilé à Cecilia, la protagoniste principale de La Rose pourpre du Caire qu’Hugo Lindenberg décrit comme « une femme malheureuse qui va tout le temps au cinéma voir le même film pour oublier son existence morose » et qui « un jour » va voir « son personnage préféré [sortir] de l’écran et [venir] à sa rencontre dans la vraie vie ».

Nonobstant cette conjoncture merveilleuse, le narrateur de l’histoire semble conscient que tout puisse un jour se terminer trop vite. Hugo Lindenberg témoigne à cet égard de l’imprégnation de la honte chez lui. Le gamin est souvent accompagné de sa grand-mère, femme mutique, étrangère, qui parle dans un « éboulement de r sonores et roulés ». Une peur bleue s’infiltre alors dans son esprit : il ne faudrait surtout pas que Baptiste découvre qu’il partage sa chambre avec sa grand-mère, ni qu’il faut passer par la salle de bains pour accéder à cette pièce, ni que son lieu de résidence n’est pas la villa entière mais seulement un étage de la bâtisse, ni, surtout, l’existence de sa tante. Sa tante est schizophrène, elle l’effraie, elle le confronte à ses démons et à l’humiliation. Rien ne doit mettre en péril cette amitié qui le sort de l’ennui, surtout pas ces éléments exogènes. Baptiste représente pour lui un autre « possible ».

Un besoin de « faire sens »

Si l’on considère l’enfance comme une période clé dans le développement de la psyché d’une personne, on admet de sorte que l’enfant ne possède pas encore une identité qui soit figée, qu’il ou elle en est à ses premières expérimentations et essaie de donner du sens aux différents comportements d’autrui. Hugo Lindenberg construit son personnage principal tenant compte de ces spécificités. Le garçon-narrateur d’Un jour ce sera vide ne sait pas faire la distinction entre ce qui est de l’ordre du ressenti et ce qui est de l’ordre du factuel. Tout semble important pour lui, il ne propose aucune hiérarchie dans les événements : chaque moment de joie paraît extraordinaire, toute contrariété semble désastreuse.

Le garçon doit de cette manière faire face au mensonge des adultes dont il partage la vie courante. Ne maîtrisant pas l’ensemble des composantes de ce quotidien atypique, il transpose son incompréhension des relations humaines sur les animaux qui se tiennent à ses côtés. Les méduses avec lesquelles il s’amuse ne sont pas seulement une manière pour lui de transgresser l’ordre mais aussi une manière de disséquer l’inintelligible et de pouvoir ainsi statuer sur la profondeur des choses, le pourquoi du silence qui le compresse. De la même façon, lors d’« une de ces heures de vide où le temps fait comme de la colle », il observe avec étonnement les fourmis éviter ses embûches et déjouer son imagination avant de s’énerver devant leur « manque de solidarité » et les recouvrir d’alcool à brûler ; cet épisode faisait suite à une crise de nerfs de sa tante dont il ne connaît pas les tenants.

Le comportement du garçon envers les bêtes est par conséquent induit par des excitations extérieures dont il n’a pas toujours conscience. C’est la définition même des « tropismes » de Nathalie Sarraute : « ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir. »[3] Ces non-dits, cette misère affective, produisent ainsi sur le garçon des réactions violentes qu’il ne peut réfréner.

Par ailleurs, la troisième et dernière partie de ce roman explicite encore la volonté romanesque d’Hugo Lindenberg. Il existe céans une certaine tension entre ce que le narrateur voit à la « surface », c’est-à-dire le bonheur affiché par les familles de la plage, les enfants qui rient de leurs jeux, les sourires qu’ils reçoivent en retour de leurs parents ; et ce qu’il devine caché tel un monde souterrain, à savoir ce qu’on lui dissimule sous prétexte qu’il n’est qu’un « pauvre enfant » : la folie, la mort, le deuil, la dépression. Le titre de cette partie, « Les Mondes engloutis », souligne de nouveau les préoccupations du garçon-narrateur : il fait référence à une série télévisée des années 1980 créée par Nina Wolmark dans laquelle les anciens rejettent leur passé et les enfants partent à la recherche de leur histoire et celle de leur peuple.

Des figures maternelles

Bien que l’on ne puisse appréhender de manière précise les causes du bouleversement émotionnel du narrateur d’Un jour ce sera vide, on peut se prononcer sur deux points importants concernant sa vie de famille : son père, pour une raison qui nous échappe, est absent de son quotidien (temporairement ou plus durablement, Hugo Lindenberg ne le dit pas) ; sa mère, à laquelle il est arrivé quelque chose de forcément « affreux », n’est pas non plus à ses côtés. Et cette disparition, plus que celle du père – car les pères « portent un masque derrière lequel ils s’absentent dans leurs sombres pensées » –, laisse un vide impossible à combler pour le jeune garçon.

Hugo Lindenberg fournit malgré tout à son personnage trois figures maternelles possibles. Sa grand-mère est la personne qui occupe la fonction nourricière : elle est celle qui s’occupe de lui, celle sur qui il se repose, celle dont on entrevoit les « seins fatigués » par un jeu de miroirs – le sein symbolisant le caractère substantiel de cette femme. La tante est la personne qui reçoit toute la frustration de la part de l’enfant : elle est celle qui inspire les qualificatifs les moins flatteurs, celle qui incarne à elle seule les non-dits et la folie de la famille, celle sur laquelle le garçon canalise toute sa colère. La mère de Baptiste est, quant à elle, la personne qu’admire le plus le garçon : elle est la femme parfaite par excellente, très belle, sans cesse présentée sous des termes mélioratifs aux notes sucrées ou magiques. Elle est la représentation idéale de la maternité aux yeux du narrateur, comme en témoigne l’extrait suivant.

Penchée sur le visage de son fils, puis sur le mien, la mère de Baptiste répand le tintement sucré de ses bracelets autour de l’oreiller, comme un ballet de petites fées, tandis que me menace un pendentif qui me distrait un instant du charbon de ses yeux. Je dois me concentrer pour que rien ne paraisse de mon trouble, pour présenter la figure d’un garçon qui a l’habitude de la tendresse.

Ces trois personnalités féminines très incarnées pourraient bien en réalité se retrouver au sein d’une seule même personne : une mère qui aime, qui protège, que l’on déteste parfois pour un rien, que l’on admire aussi sans raison. Le garçon transfère ses sentiments confus sur ces trois femmes dont Hugo Lindenberg exacerbe volontairement le trait pour marquer la violence des émotions de son protagoniste. Dans cette même optique, l’écrivain offre d’ailleurs un découpage cinématographique des scènes de cet été singulier : chaque chapitre correspond à une unité narrative dans laquelle le visuel et le sensoriel a toute son importance.

Un roman de l’enfance

Hugo Lindenberg propose en somme un roman dans lequel il est question de l’enfance dans ses moments les plus éprouvants. Son personnage principal connaît le poids des fantômes : il naît dans une famille d’immigrés polonais juifs rescapés de la Shoah, dans une lignée hantée par un génocide inqualifiable et bien d’autres secrets encore, bien d’autres deuils. Pressentant le lourd passé de ses ancêtres, de ses plus proches parents, le garçon-narrateur de cette histoire a en définitive une conscience aiguë de la vanité des choses, et donc qu’un jour, « ce sera vide ».

Alors qu’elle écosse en silence j’imagine sous sa blouse les seins exsangues aperçus dans le miroir, les seins séchés, aspirés du dedans par la gloutonnerie braillarde des enfants de la guerre, les sens vidés par la fatigue. Est-ce que ses fesses aussi sont vides ? Est-ce que moi aussi, un jour, je serai vide ?

Notes    [ + ]

  1. La phrase complète de Nathalie Sarraute est composée comme suit : « Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal, comme un appel vers eux, ce serait comme un contact horrible, comme de toucher avec la pointe d’une baguette une méduse et puis d’attendre avec dégoût qu’elle tressaille tout à coup, se soulève et se replie. »
  2. SARRAUTE (Nathalie). Tropismes. Paris : Minuit. 1957. 140 pages. ISBN : 9782707301253.
  3. SARRAUTE (Nathalie). L’Ère du soupçon. Paris : Gallimard, « Folio essais ». 1987. 152 pages. ISBN : 9782070324507.

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