En manque de Jacques Expert, un meurtrier en période de confinement

En manque de Jacques Expert
Copyright : Calmann-Lévy

En manque est une nouvelle de Jacques Expert publiée de façon inédite par les éditions Calmann-Lévy au mois d’avril 2020. Elle est proposée gratuitement[1] sur tous les réseaux de librairies classiques en version numérique.

Jacques Expert est un écrivain français né en 1956. Il exerce longtemps en tant que grand reporter, travaillant successivement pour Radio Caraïbes International, Radio 7, France Inter et France Info ; il devient, en 2012, directeur des programmes de RTL, un poste qu’il quitte en avril 2018 pour se consacrer pleinement à l’écriture.
Le premier thriller de Jacques Expert, La Femme du monstre, paraît en 2007 aux éditions Anne Carrière. L’écrivain est également l’auteur de La Théorie des six (2008), Ce soir je vais tuer l’assassin de mon fils (2009), Adieu (2011), Qui ? (2013), Deux gouttes d’eau (2015), Hortense (2016), Sauvez-moi (2018) et Le Jour de ma mort (2019).

Un meurtrier… confiné

Jacques Expert offre au sein d’En manque un personnage principal atypique expérimentant une période de confinement étrangement similaire à celle que nous vivons aujourd’hui. Ce personnage-narrateur introduit le lecteur de cette nouvelle à son quotidien perturbé dû au « confinement insupportable imposé par cet enfoiré de coronavirus ». Il conte sa difficulté à accepter les nouvelles conditions de vie dictées par le gouvernement en ce temps de crise, notamment les règles de distanciation sociale et de limitation de déplacement. Il déteste être « obligé de demeurer chez [lui] ». L’écrivain emploie ici les champs lexicaux de l’entrave à la liberté et de la souffrance pour accentuer le ressentiment de son personnage : il utilise les termes « enfermé », « réprimer », « supplice », « endurer », « étouffer », « [devenir] dingue ». Il compare cette épreuve à un « calvaire ».

Ce confinement est particulièrement gênant pour ce protagoniste à l’activité insolite, l’assassinat d’inconnus… car le personnage principal de cette courte histoire ne s’en cache pas : il tue des gens pour se divertir. Il semblerait que rien ne lui procure plus de plaisir que de « [trancher] la gorge [d’un individu] d’un geste précis et professionnel ». Cet homme est bon dans sa discipline ; la police, son adversaire, n’a jamais rien su trouver de concluant à son sujet. Doté d’un certain narcissisme, ce tueur se complaît dans cette situation triomphante. Il est « très fier de [lui] ».

Ce confinement est donc un désastre pour l’homme. Il « [s’ennuie] à mourir ». Il n’est plus en mesure de chasser sa prochaine proie. « Les rues sont vides, les transports déserts, les gens barricadés. » Cet assassin est, à l’image de la population française – et de bien d’autres pays du monde –, contraint de rester chez lui. En utilisant la première personne du singulier pour son énonciation, Jacques Expert assimile son personnage à chacun de nous. Il évoque une possible déprime, un sentiment de langueur et, à l’inverse, un sentiment d’anticipation vis-à-vis de l’après-confinement. Le nouvelliste montre aussi une population « méfiante », qui a peur de l’autre ; il se sert de cette image pour révéler la difficulté de son personnage « en manque » à accepter cette situation inédite.

Un homme de chiffres

Dès l’incipit de cette nouvelle, Jacques Expert mentionne la bonne prédisposition de son personnage dans son appréhension du monde par les chiffres. Il est un « homme de chiffres », une personne sans doute quelque peu fétichiste, superstitieuse, en tout cas dotée d’une relativement bonne mémoire. Cette complaisance pour les nombres est utilisée par l’auteur tout au long de l’énonciation comme marqueur singulier. Il emploie en effet un motif numérique redondant pour donner une certaine structure à son texte.

En manque se construit donc ainsi : l’énonciation commence par une série de chiffres identifiables représentant chacun quelque chose de spécifique pour le meurtrier. Ce dernier explique tout ce qu’il y a à savoir sur le trait de son identité exposé par cette mention. Il s’arrête ensuite sur un nombre en particulier (le dix-neuf) pour nourrir l’enjeu de lecture de cette nouvelle. Ce nombre premier est le fil conducteur, voire l’élément moteur de l’intrigue. La tension autour de celui-ci est perceptible, et la conclusion de l’intrigue le met à nouveau en lumière.

Ce numéro dix-neuf correspond au nombre de crimes commis par le tueur-narrateur avant le confinement. « Dix-neuf, ça fait minable, inachevé, pas abouti. » explique ce dernier. Il est de la sorte guidé par son irrépressible envie de trouver son « numéro vingt », l’être qui lui permettra d’assouvir ses pulsions meurtrières et d’arrondir ce compte imparfait. Le confinement, là encore, pousse ce personnage principal dans ses retranchements car pour atteindre cet « idéal » et dépasser ce chiffre, il faut qu’il puisse sortir et s’approcher de potentielles victimes, ce qui est impossible en observant le mètre de distance d’éloignement d’autrui. Jacques Expert crée ainsi une tension atypique dans son intrigue : comment ce tueur pourrait-il procéder à son vingtième assassinat en ces temps particuliers ? Va-t-il réussir cette entreprise et trouver un stratagème pour agir en marge des règles établies ?

Un sacré humour

Jacques Expert compose ici une nouvelle contemporaine. Il donne la voix à un personnage possédant un caractère bien trempé : le lecteur peut suivre les pensées d’un homme un poil condescendant, certain de ses qualités et son savoir supérieur.

De nombreuses émissions de télé me sont consacrées. Un livre a été écrit à mon sujet. Je ne vous le recommande pas, il est truffé de bêtises et d’erreurs.

L’écrivain fait expérimenter à ce personnage cette même période que nous vivons aujourd’hui. Il inclut de ce fait de nombreux éléments faisant référence au confinement en France dans son intrigue : il cite par exemple les attestations de déplacement dérogatoires et les cent trente-cinq euros d’amende en cas de non-respect des règles imposées. Cet univers insolite dans lequel est plongé le tueur-narrateur le place dans l’impossibilité de poursuivre ses activités extraordinaires (une situation connue par l’ensemble des populations confinées). L’homme est obligé de réorganiser son quotidien et se remémore alors les temps passés avec une certaine nostalgie. En manque expose ainsi l’aliénation possible due au confinement.

Il y a même une cellule d’enquêteurs qui m’est spécialement dédiée.
Depuis le début du confinement ils doivent s’ennuyer autant que moi. Je les divertirais bien, mais avec cette obligation de rester chez soi, j’avoue que je suis totalement désespéré.

Jacques Expert choisit toutefois de traiter ce sujet avec humour et auto-dérision. Il crée un sentiment de familiarité et pointe du doigt le fait qu’aujourd’hui, tout le monde se retrouve dans la même situation. « En ces moments, l’espoir est tout ce qui nous reste… »

Notes    [ + ]

  1. En manque de Jacques Expert est disponible gratuitement grâce aux éditions Calmann-Lévy. Le site de cette maison d’édition en propose le téléchargement à partir d’un réseau tierce. URL : https://calmann-levy.fr/livre/en-manque

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.