Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea
Copyright : L'Iconoclaste

Jean-⁠Baptiste Andrea, écrivain, scénariste et réalisateur né en 1971, est désormais l’auteur de trois romans dans lesquels il s’intéresse chaque fois aux traumatismes de l’enfance. Le protagoniste principal de Ma reine (L’Iconoclaste, 2017) est un garçon dit « différent », en difficulté, que ses parents choisissent de placer en institut. Celui de Cent millions d’années et un jour (L’Iconoclaste, 2019), bien qu’adulte, est marqué par ses « monstres », sa vie de famille d’antan et ses relations avec autrui. Celui de Des diables et des saints (L’Iconoclaste, 2021) est un pianiste espérant l’avènement d’un miracle, défait par son passé. Jean-⁠Baptiste Andrea poursuit ainsi avec ce troisième roman son entreprise littéraire singulière.

Une lettre ouverte

Joe, soixante-neuf ans, se produit tous les jours dans l’ignorance du plus grand nombre. Il est ce « vieux qui joue sur [les] pianos publics » des gares et aéroports parisiens, semblant motivé par la seule volonté de faire ses gammes et peut-être étonner certains passants. Doté d’un immense talent reconnu par ceux qui l’écoutent vraiment, Joe a tout de même fait le choix d’en rester « là », emplissant ces lieux d’« espoirs et délaissements » des sonates de Ludwig van Beethoven. Invariablement femmes et hommes lui demandent pourquoi ne consacre-t-il pas sa maîtrise artistique à une vraie carrière professionnelle qui pourrait lui rapporter Légions, médailles et ornements. Mais Joe n’en a que faire, depuis cinquante années maintenant, il attend de cette manière une femme.

Par cette courte mais incisive révélation, Jean-⁠Baptiste Andrea invite ses lecteur.rice.s à découvrir le passé de son personnage principal, notamment, de prime abord, les raisons de son adolescence difficile. Pour ce faire, il adopte ici une énonciation originale, selon une focalisation interne de son personnage principal prénommé Joseph, surnommé Joe. L’homme s’exprime en effet à la première personne du singulier, donnant son récit de vie à qui veut l’entendre. Il emploie aussi bien souvent le pronom du pluriel de politesse, un « vous » qui pourrait de sorte s’apparenter à n’importe qui – femme, homme, personne non-binaire –, mais aussi, plus simplement, aux lecteur.rice.s de Des diables et des saints. Le roman démarre d’ailleurs sur cette phrase suscitant un investissement émotionnel : « Vous me connaissez. Un petit effort, souvenez-vous. »

À moult reprises au cours de son énonciation, Jean-⁠Baptiste Andrea use de ce « vous » explicitement, conférant de sorte une certaine oralité à son texte. Cette dernière est accentuée par l’usage d’un langage argotique adolescent et de multiples dialogues. Joe, à l’image de Stan dans Cent millions d’années et un jour, se souvient de son enfance désastreuse qu’il nous raconte au moyen de prolepses et de dates précises, des dates qui ont durablement laissé leur empreinte sur sa psyché.

Tout commença quand je tombai malade. Un mal incurable. Ne sursautez pas, je ne suis pas contagieux. Il me foudroya le 2 mai 1969. Je n’avais rien fait pour, ceux qui l’attrapent vous diront la même chose.
Mon infirmité ne figure pas dans les encyclopédies médicales.
Elle devrait.

Une enfance orpheline

À quinze ans, Joseph est inscrit dans un conservatoire de Paris mais ne prend pas aussi sérieusement qu’il le devrait les cours de monsieur Rothenberg, prodige musicien qui « [raconte] la douceur du Rhin un soir de printemps, les nuits de Vienne et celles de Heiligenstadt, bleu feu d’artifice, noir désespoir, le silence qui gagne » par la seule interprétation d’une composition musicale de Beethoven. De son point de vue, ses parents sont trop organisés, semblent avoir tout « prévu » ; sa sœur de quatre ans, Inès, est « insupportable ». Quand les trois meurent tragiquement d’un accident d’avion, Joe se persuade d’être la cause de cette catastrophe car, explique-t-il, « on ne rit pas impunément de la misère d’un homme » et lui s’est moqué d’un être en grande situation de vulnérabilité.

Joseph est ainsi orphelin à quinze ans de la même façon qu’une personne pourrait être atteinte d’une maladie terrible. Jean-⁠Baptiste Andrea insiste là sur la façon dont autrui considère les orphelins, c’est-à-dire avec commisération et distance. Il existe par ailleurs tout un vocabulaire inhérent à ces enfants démunis : il y a les « anges », dont les parents sont morts ; les « imitations », aux parents incapables de les élever ; et les « temporaires », ceux qui ne resteront pas à l’orphelinat très longtemps. Ces enfants sont tous perçus de la même façon par le monde entier : « incurables ».

J’étais orphelin comme on est lépreux, phtisique, pestiféré. Incurable. Pour protéger les bien-portants de mes exhalaisons de souffrance, il fallait me mettre à l’écart. Simple mesure de prophylaxie, au cas où ce serait contagieux.

Joseph arrive aux Confins au moment où Neil Armstrong fait son premier pas sur la Lune. Les « Confins » – dont l’appellation renvoie aux « limites d’un pays, d’un territoire » ou figurativement aux « endroits les plus éloignés, les plus reculés »[1] –, c’est un pensionnat religieux situé non loin de la frontière espagnole, où l’emploi du temps des enfants s’y trouvant est réglé à la minute près. Les Confins, c’est un peu la Lune puisqu’on peut y entendre « une percussion lointaine, étouffée, un drôle de boum supersonique qui creusait la poitrine toutes les trente minutes et donnait l’impression que l’air allait manquer ». Joe y vit tel un astronaute, et pas n’importe lequel, tel Michael Collins, celui dont personne ne se souvient, le « troisième homme » de l’expédition d’Armstrong et Aldrin, celui, pourtant, qui s’est trouvé seul à l’autre bout de l’univers et a su garder son sang-froid. C’est là, dans cette bâtisse peu enviable, que démarre les épiques aventures de Joseph.

Des diables et des saints

La vie aux Confins est en effet comparable à une expédition périlleuse dont on ne sort pas forcément vivant. Joseph, dont les nombreuses péripéties sont singulièrement mises en parallèle avec le voyage spatial de Michael Collins, va devoir s’adapter à son environnement. Mais les Confins représentent un lieu où les adultes veillent en maître, veillent en tyran. C’est précisément le cas de « monsieur l’abbé », responsable du pensionnat, et la Grenouille, surveillant prenant un malin plaisir à « tordre » les désirs des enfants. Ensemble, les deux hommes, pourtant soi-disant « proches de Dieu », s’adonnent à une cruauté sans pareille, comme pour reprendre plein pouvoir sur leur vie qui ne leur a pas fait de cadeau ; le premier étant lui aussi orphelin, le second ayant probablement été témoin d’horreurs puisque ancien légionnaire.

Dans ces conditions difficiles, Joseph, rebaptisé « 54 » du numéro de sa couche, s’associe à d’autres garçons du pensionnat et lutte tant bien que mal contre l’oppression, priant son Dieu à lui, Michael Collins. Ensemble, Momo, Edison, Fouine, Sinatra, Souzix refont le monde, la nuit, en cachette. Quand Rose débarque un jour avec son père dans l’enceinte religieuse, telle une Vierge à la peau pâle, la vie de Joseph s’en retrouve bouleversée à jamais.

Jean-⁠Baptiste Andrea invente céans un univers dans lequel les enfants ne peuvent être considérés comme des saints en raison de leur statut d’orphelins et leurs agissements – un « chacun pour soi » revendiqué, leur existence étant trop compliquée pour s’occuper de celle des autres. Il crée un univers, aussi, où les adultes « responsables », l’abbé et le surveillant batracien, sont au contraire traités par la police et les administrations de la région comme des saints alors que leur comportement est loin d’être honorable – entre violences physiques (l’un frappant si fort un enfant qu’il devient sourd d’une oreille), décisions intransigeantes (l’autre refusant l’adoption d’un enfant souhaité par une famille pour s’en venger), humiliations en tous genres (l’un donnant une « cape de pisse » à tout gamin mouillant son lit), punitions et châtiments illégaux (l’autre reléguant au ban des enfants « punissables » dans un cachot nommé « l’Oubli »)… Jean-⁠Baptiste Andrea étaye de sorte une réflexion sur la nature humaine, la possibilité que tout être puisse devenir un jour un « diable » en raison de paramètres exogènes cruciaux. Une conversation très intéressante entre Joseph et l’abbé en témoigne.

– […] Je n’ai pas de sympathie pour le diable, mais j’ai de la compassion pour lui.
– Pourquoi donc ?
– Parce que si ça se trouve, le diable n’a rien demandé. Si ça se trouve il n’est pas né diable, c’était un bébé rose comme les autres. Peut-être qu’il a perdu ses parents, qu’on l’a envoyé dans un orphelinat, et que c’est là qu’il est devenu le diable.

Un air de nostalgie

Jean-⁠Baptiste Andrea offre en somme un roman dans lequel toute la souffrance d’une enfance orpheline est palpable. Il traite avec finesse des ressentiments de ses personnages, créant des espaces de poésie indéniables, à mi-chemin entre la Lune et la Terre, le ciel et l’enfer. Sa plume, cinématographique, propose en outre une incroyable immersion sensorielle. L’intrigue de Des diables et des saints est agrémentée de rebondissements et moments de suspense ; une grande attention est portée au découpage des scènes ; l’œuvre bénéficie en outre d’une musicalité évidente, d’un « rythme » et d’une « voix » reconnaissables.

Notes    [ + ]

  1. WIKTIONNAIRE. Définition du mot « confins ». Dernière modification le 27 février 2021. Consulté le 15 mars 2021. URL : https://fr.wiktionary.org/wiki/confins

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