La Blessure de Jean-⁠Baptiste Naudet, des lettres d’amour qui montrent l’atrocité de la guerre d’Algérie

La Blessure de Jean-Baptiste Naudet
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Diplômé en lettres de la Sorbonne, de l’École supérieure de journalisme de Lille et en relations internationales de Sciences Po Paris, Jean-⁠Baptiste Naudet est un journaliste confirmé. Il travaille longtemps pour Le Monde, et exerce aujourd’hui en tant que grand reporter pour l’hebdomadaire parisien L’Obs. Il est notamment correspondant dans les Balkans et en Europe de l’Est ; et a couvert de nombreux conflits en Afghanistan, au Rwanda, en Tchétchénie, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine.

Dans son premier roman intitulé La Blessure, Jean-⁠Baptiste Naudet illustre la guerre d’Algérie selon le point de vue de personnes qui l’ont vécue au plus près : un soldat engagé et sa fiancée éprouvée. À l’image de la bande dessinée de Swann Meralli et Deloupy qui traite de la position des femmes pendant cette guerre d’Algérie – Algériennes : 1954-1962 –, La Blessure offre ainsi une réalité différente des écritures diplomatiques sur ce qu’a été ce conflit armé qui a duré près de huit années.

Un amour brisé par la guerre

Enrôlés sur les rangs de cette horrible guerre
De valeureux soldats effectuent leur service
Rêvant chaque jour d’un traité, d’un armistice
Qui viendrait couper court à leur terrible enfer

Parmi eux se retrouve le sergent Robert
Qui, contre son gré, se tient dans cette oasis
Où les couchers de soleil sont de vraies délices
Mais la misère pareillement singulière

Seul le souvenir de sa douce fiancée
Dont les lettres calment le quotidien blessé
Apaise le cœur de ce courageux héros

Danielle est celle qui attend sa liberté
Une femme dont le destin sera brisé
Quand la mort emportera son amant trop tôt

Le 9 juin 1960, alors que le sergent Robert Sipière patrouille dans le djebel Djurdjura, un massif montagneux du nord de l’Algérie situé en Grande Kabylie, il est tué d’une balle qu’il reçoit en plein dans le ventre. En face de lui, un jeune fellagha perd aussi la vie suite à leur affrontement meurtrier. Robert avait tout juste vingt ans, ce fellagha probablement une quinzaine d’années.

Robert avait rejoint le front rapidement en tant qu’« appelé du contingent ». À cette époque, le service militaire était obligatoire et ces « appelés » étaient des hommes classés « bons pour le service » pour une durée minimale d’exercice en Algérie. Ce sergent français fait alors partie de la troisième section de la deuxième compagnie du septième bataillon des chasseurs alpins de Bourg-Saint-Maurice recrutés pour l’opération.

Le jour de sa mort, Robert en est au 125e jour de son service obligatoire en Algérie : il n’avait plus que trois mois à officier dans cette guerre. Il décomptait avec impatience ce temps restant, dans l’espoir de revoir sa fiancée à laquelle il avait écrit seulement quelques jours auparavant. En France, Danielle, la mère de Jean-⁠Baptiste Naudet, attendait son compagnon. Quand elle apprend la terrible nouvelle de son décès, elle est bien évidemment dévastée, et doit faire son deuil de cet amour naissant, trop tôt envolé.

Les années passent, Danielle se marie avec Gilles Naudet, un ami de Robert. Ensemble, ils partagent un vrai foyer dans lequel naîtront bientôt des enfants. Mais Danielle n’a pas oublié son premier amour, sa première blessure au cœur, cette vie volée par la politique autour de la guerre d’Algérie. Elle sombre au fil des années dans la folie, au plus grand désespoir de Jean-⁠Baptiste Naudet, qui assiste, impuissant, à la dépression et à l’abattement de sa mère. Un jour, Danielle avoue à demi-mot à son fils mot qu’elle a été fiancée à un ami de son père, un homme tué au combat pendant la guerre d’Algérie. Ce n’est que bien des décennies plus tard qu’elle lui parlera réellement de son passé ; et le journaliste, quant à lui, décide de mener l’enquête.

[…] Ma mère a commencé à me raconter cette guerre, son histoire. Cette douleur qui remontait en elle. Une blessure algérienne qui n’en finit toujours pas de ronger silencieusement une société française qui ne veut pas reconnaître ses crimes.

Entre hier et aujourd’hui

La Blessure est de sorte un roman à mi-chemin entre réalité et reconstruction. Jean-⁠Baptiste Naudet propose un récit vrai, entre écrit à caractère autobiographique et fiction historique, de par l’histoire relatée avec justesse de Robert Sipière. Ici on est dans un style cinglant qui ne laisse aucunement place à l’à-peu-près. L’écrivain fait pleinement vivre l’histoire de la guerre ; une guerre haineuse, dénuée de sens, pour laquelle des milliers de gens se sont combattus même si au fond d’eux n’étaient pas certains de la bonne foi de cette opération militaire.

Les lecteur.rice.s de La Blessure se retrouvent happé.e.s dans une narration palpitante. Car malgré cette violence gratuitement inhumaine, et bien qu’il soit aujourd’hui « trop tard » pour Robert Pipière, les échanges épistolaires entre Danielle et Robert donnent une vision de l’espoir dont se nourrissait les soldats en temps de guerre. Ces lettres d’amour, telles des bouées de sauvetage inespérées, permettent à Robert Sipière de « tenir » : elles lui offrent quelques instants volés à la monstruosité, certes éphémères. Ce sont ces lettres d’amour, réelles, qui disent l’ampleur du désastre qu’a été le conflit armé.

Jean-⁠Baptiste Naudet, quant à lui, a sa propre expérience de la guerre. Il fait part ici de sa blessure à cœur ouvert. Afin de conjurer le mauvais sort, l’histoire malheureuse de sa famille avec celle de l’indépendance d’Algérie, l’écrivain se fait reporter de guerre et parcourt de nombreux pays pour relater la violence des armes, la misère des peuples qui vivent ces conflits quotidiennement – une voie professionnelle que ses parents auraient préféré ne jamais le voir entreprendre. Il souffrira de stress post-traumatique (dont on connaît souvent le sigle anglophone PTSD), sera admis à l’hôpital puis en clinique psychiatrique en 2004 après une de ses missions.

Ainsi, avec ce premier roman, Jean-⁠Baptiste Naudet se délivre de son mal, de son « impétueuse nécessité qui [lui] vient de l’intérieur » ; et rend hommage aux vies qui ont été bouleversées par ce conflit armé des plus dévastateurs, particulièrement à celles de Robert Sipière et le fellagha qui l’opposait, Danielle et Gilles Naudet.

En attendant, voici ce livre, comme une offrande, comme une supplique, comme un chant à la mort, à l’amour. Comme une étoile dans la nuit, une étoile qui n’a pas de nom mais qui est la nôtre, une étoile qui ne parle que d’amour et qui ne doit jamais mourir.

Trois réflexions sur « La Blessure de Jean-⁠Baptiste Naudet, des lettres d’amour qui montrent l’atrocité de la guerre d’Algérie »

  1. Je vous remercie d’avoir parlé des lettres, trop souvent oubliées. Pourtant ce sont elles qui m’ont décidé à écrire ce livre. amts. jbn

    1. Merci à vous pour votre passage ici, et l’écriture de ce récit intime. Ces lettres m’ont beaucoup touchée, votre histoire de famille aussi. En espérant que votre roman saura conquérir le cœur de bien de nombreux lecteurs, merci encore.

      1. Bonjour,
        Je viens de lire votre livre « la blessure », recommandé par une amie. Depuis la lecture de « la cache » de Christophe Boltanski, je n’avais pas rencontré un livre qui me touche autant, particulièrement votre analyse de cette contradiction présente en l’homme du dégoût de la guerre et du plaisir , ces bouffées d’adrénaline que procurent le danger et le combat. Je suis une femme et ne connais que le sentiment de dégoût et de refus de la guerre mais j’éprouve de la compassion pour mes frères les hommes qui sont porteurs de cette part d’ombre venue de la nuit des temps. Merci pour la vérité qu’exprime ce livre.

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