La Blessure de Jean-⁠Baptiste Naudet, des lettres d’amour qui montrent l’atrocité de la guerre d’Algérie

La Blessure de Jean-Baptiste Naudet
Copyright : L'Iconoclaste

La Blessure est le premier roman de l’écrivain français Jean-Baptiste Naudet paru au mois d’août 2018 au sein de la maison d’édition L’Iconoclaste.

Diplômé en lettres de la Sorbonne, de l’École supérieure de journalisme de Lille et en relations internationales de Sciences Po Paris, Jean-Baptiste Naudet est un journaliste confirmé. Il a notamment travaillé pour Le Monde, et exerce aujourd’hui en tant que grand reporter pour l’hebdomadaire parisien L’Obs. Il est notamment correspondant dans les Balkans et en Europe de l’Est ; et a eu l’occasion de couvrir des conflits en Afghanistan, au Rwanda, en Tchétchénie, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine.

La Blessure montre un aperçu de la guerre d’Algérie du point de vue de personnes qui l’ont vécue au plus près : un soldat engagé et sa fiancé éprouvée. Comme la bande dessinée de Swann Meralli et Deloupy qui traite de la position des femmes pendant la guerre d’Algérie – Algériennes : 1954-1962 –, La Blessure montre un visage différent des écritures diplomatiques sur ce conflit armé qui a duré près de huit années.

Un amour brisé par la guerre

Enrôlés sur les rangs de cette horrible guerre
De valeureux soldats effectuent leur service
Rêvant chaque jour d’un traité, d’un armistice
Qui viendrait couper court à leur terrible enfer

Parmi eux se retrouve le sergent Robert
Qui, contre son gré, se tient dans cette oasis
Où les couchers de soleil sont de vraies délices
Mais la misère pareillement singulière

Seul le souvenir de sa douce fiancée
Dont les lettres calment le quotidien blessé
Apaise le cœur de ce courageux héros

Danielle est celle qui attend sa liberté
Une femme dont le destin sera brisé
Quand la mort emportera son amant trop tôt

Le 9 juin 1960, alors que le sergent Robert Sipière patrouille dans le djebel Djurdjura, un massif montagneux du nord de l’Algérie situé en Grande Kabylie, il est tué d’une balle qu’il reçoit en plein dans le ventre. En face de lui, un jeune fellagha perd aussi la vie suite à leur affrontement meurtrier. Robert avait tout juste vingt ans, ce fellagha probablement une quinzaine d’années.

Robert avait rejoint le front rapidement en tant qu’appelé du contingent. À cette époque, le service militaire était obligatoire et ces appelés étaient des hommes classés « bons pour le service » pour une durée minimale d’exercice en Algérie. Ce sergent français fait alors partie de la troisième section de la deuxième compagnie du septième bataillon des chasseurs alpins de Bourg-Saint-Maurice recrutés pour l’opération.

Le jour de sa mort, Robert en est au 125e jour de son service obligatoire en Algérie : il n’avait plus que trois mois à officier dans cette guerre. Il décomptait avec impatience ce temps restant, dans l’espoir de revoir sa fiancée à laquelle il avait écrit seulement quelques jours auparavant. En France, Danielle, la mère de Jean-Baptiste Naudet, attendait son compagnon. Quand elle apprend la terrible nouvelle de son décès, elle est bien évidemment dévastée. Elle doit faire son deuil de cet amour naissant, trop tôt envolé.

Les années passent, Danielle se marie avec Gilles Naudet, un ami de Robert. Ensemble, ils partagent un vrai foyer dans lequel naîtront bientôt des enfants. Mais Danielle n’a pas oublié son premier amour, sa première blessure au cœur, cette vie que lui a volée la politique autour de la guerre d’Algérie. Elle sombre au fil des années dans la folie, au plus grand désespoir de Jean-Baptiste Naudet, qui assiste, impuissant, à la dépression et à l’abattement de sa mère. Un jour, Danielle avoue à demi-mot à son fils mot qu’elle a été fiancée à un ami de son père, un homme tué au combat pendant la guerre d’Algérie. Ce n’est que bien des décennies plus tard qu’elle lui parlera réellement de son passé ; et l’auteur, quant à lui, décide de remonter le temps et offrir cette incroyable histoire.

[…] Ma mère a commencé à me raconter cette guerre, son histoire. Cette douleur qui remontait en elle. Une blessure algérienne qui n’en finit toujours pas de ronger silencieusement une société française qui ne veut pas reconnaître ses crimes.

La Blessure est un roman extrêmement touchant. Jean-Baptiste Naudet propose un récit vrai, à mi-chemin entre l’écrit à caractère autobiographique et la fiction historique de par l’histoire relatée avec justesse de Robert Sipière. Ici on est dans un style cinglant qui ne laisse aucunement place à l’à-peu-près. L’auteur fait pleinement vivre l’histoire de la guerre ; une guerre haineuse, dénuée de sens, pour laquelle des milliers de gens se sont combattus même si au fond d’eux n’étaient pas certains de la bonne foi de cette opération militaire tragique.

Malgré cette violence gratuitement inhumaine, et bien que l’on ne puisse modifier le sort de Robert, le lecteur est happé dans une narration palpitante. Avec ces échanges épistolaires entre Danielle et Robert, ces lettres d’amour telles des bouées de sauvetage inespérées, il arrive à tenir, à apprécier le caractère éphémère de ces instants volés à la monstruosité. Ce sont ces lettres d’amour, réelles, qui donnent du relief à l’ampleur de cette guerre immonde.

Jean-Baptiste Naudet, quant à lui, a sa propre expérience de la guerre. Il fait part ici de sa blessure à cœur ouvert. Comme pour conjurer le mauvais sort, l’histoire malheureuse de sa famille avec celle de l’indépendance d’Algérie, l’écrivain se fait reporter de guerre et parcourt de nombreux pays pour relater la violence des armes, la misère des peuples qui vivent ces conflits quotidiennement – une voie professionnelle que ses parents auraient préféré ne jamais le voir entreprendre. Il souffrira de stress post-traumatique (PTSD) et sera admis à l’hôpital puis en clinique psychiatrique en 2004 après une de ses missions. Alors, avec ce premier roman, l’auteur se délivre de son mal, de son « impétueuse nécessité qui [lui] vient de l’intérieur » ; et rend hommage aux vies qui ont été bouleversées par ce conflit armé des plus dévastateurs, particulièrement à celles de Robert, Danielle et Gilles Naudet.

En attendant, voici ce livre, comme une offrande, comme une supplique, comme un chant à la mort, à l’amour. Comme une étoile dans la nuit, une étoile qui n’a pas de nom mais qui est la nôtre, une étoile qui ne parle que d’amour et qui ne doit jamais mourir.

Trois réflexions sur « La Blessure de Jean-⁠Baptiste Naudet, des lettres d’amour qui montrent l’atrocité de la guerre d’Algérie »

  1. Je vous remercie d’avoir parlé des lettres, trop souvent oubliées. Pourtant ce sont elles qui m’ont décidé à écrire ce livre. amts. jbn

    1. Je vous remercie d’avoir laissé vos impressions sur ce blog ; et vous remercie pour ce très joli récit. Ces lettres m’ont vraiment beaucoup touchée, votre histoire aussi. J’espère que votre roman saura conquérir le cœur de bien de nombreux lecteurs. Merci encore.

      1. Bonjour,
        Je viens de lire votre livre « la blessure », recommandé par une amie. Depuis la lecture de « la cache » de Christophe Boltanski, je n’avais pas rencontré un livre qui me touche autant, particulièrement votre analyse de cette contradiction présente en l’homme du dégoût de la guerre et du plaisir , ces bouffées d’adrénaline que procurent le danger et le combat. Je suis une femme et ne connais que le sentiment de dégoût et de refus de la guerre mais j’éprouve de la compassion pour mes frères les hommes qui sont porteurs de cette part d’ombre venue de la nuit des temps. Merci pour la vérité qu’exprime ce livre.

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