Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-⁠Paul Dubois

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois
Copyright : Éditions de l'Olivier

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est le vingt-deuxième roman de l’écrivain français Jean-Paul Dubois, un ouvrage paru le 14 août 2019 aux éditions de l’Olivier. Ce roman lui permet d’obtenir le 4 novembre 2019 le prix Goncourt au second tour du scrutin, avec six voix contre quatre pour Soif d’Amélie Nothomb.

Jean-Paul Dubois est un romancier, essayiste et ancien journaliste de Sud Ouest, Matin de Paris et L’Obs ayant étudié la sociologie. Il reçoit le prix Femina en 2004 pour Une vie française.

Paul Hansen, un personnage familier

On retrouve au sein de l’œuvre littéraire de Jean-Paul Dubois un grand nombre de personnages principaux prénommés Paul. L’écrivain donne ainsi naissance à un « nouveau » Paul dans Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Paul Christian Frederic Hansen, un personnage dont le récit lui permet également de revenir sur ses thèmes d’écriture favoris.

La trajectoire sinueuse d’une vie

Paul Hansen est né à Toulouse (ville natale de l’auteur) d’une mère française et d’un père danois. Quand commence le récit de sa vie, il est emprisonné au pénitencier de Montréal dans « quelque six mètres carrés ». Son histoire est somme toute classique, familière dans son entièreté. Pourtant, un beau jour, tout a complètement disjoncté. Comment a-t-il fait pour en arriver là ?

Jean-Paul Dubois choisit trois pays pour raconter son personnage : le Danemark, la France et le Canada. La trajectoire de vie de Paul Hansen évolue en circonvolution autour de ces points. Cet homme est de ce fait appelé à découvrir ces lieux à différents moments de sa vie. Chacun à sa manière va imprégner son esprit et les événements qui s’y déroulent vont avoir une grande influence sur sa mise en cellule prochaine.

L’écrivain illustre ainsi la complexité inintelligible de la vie. « La vie, au hasard de ses jeux, a ses astuces pour rapprocher les êtres qu’elle a décidé de perdre. » Personne ne possède les mêmes cartes en main au début de la « partie ». « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » explique le père de Paul Hansen.

Vous aurez bientôt tout le temps et le loisir de me juger et de me condamner. Je vous demande alors de conserver à l’esprit cette phrase toute simple que je tiens de mon père et qu’il utilisait pour minorer les fautes de chacun : « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. »

La question de la foi

Cet ouvrage présente en outre une réflexion sur ce qu’est la foi. Paul Hansen est entouré de personnes qui ne partagent pas la même opinion sur ce sujet.

Johanes Hansen, son père, est un pasteur qui perd, à mesure qu’il vieillit, sa foi en Dieu et sa foi en l’existence, mais conserve ce « besoin de croire ». Il doute, mais prêche la bonne parole tous les dimanches.
Anna Madeleine Margerit, sa mère, est une « athée de la première heure », une « spectaculaire beauté » qui n’a jamais compris la spiritualité de son mari.
Winona Mapachee, sa femme, d’origine algonquine, a la capacité de comprendre le monde d’un seul regard, de traiter et considérer les choses de manière directe. Elle croit en la présence des esprits de ses ancêtres.

Qui de ces trois modèles serait l’exemple à suivre ? En quoi faut-il avoir foi ? Paul Hansen se retrouve à mi-chemin de ces trois êtres qu’il aime. L’inégalité des situations et la non-linéarité de ce qu’il expérimente sont les seules choses dont il est certain. Jean-Paul Dubois revisite ici un de ses sujets de prédilection : il aime raconter les luttes sociales, explorer « les rapports de force de la société en recréant ces tensions à l’intérieur d’une famille »[1], ici la famille Hansen.

L’acte condamnable innommable

Cette arrivée en prison de Paul Hansen est le résultat de nombreuses années de résignation. Il est un personnage impassible, d’une grande résilience (du moins jusqu’au jour fatidique). Jean-Paul Dubois mentionne à de nombreuses reprises cet acte que commet Paul Hansen sans jamais véritablement le nommer ni le décrire avant la toute fin du livre. Il accentue ainsi l’idée que le « quoi » et le « comment » de cet acte sont bien moins intéressants que le « pourquoi ».

La narration de Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon évolue par le biais de deux temporalités distinctes reliées par ce même épisode, une action littéralement condamnable mais innommable, point de départ de l’épisode carcéral, point d’arrivée d’une vie menée aussi bien que possible, semée de pertes douloureuses.

L’univers carcéral

Jean-Paul Dubois propose avec Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon une immersion dans l’univers carcéral. Ce temps de pause, en tant que paria de la société, permet à son personnage principal de se livrer à une introspection de sa vie. Partageant sa cellule avec un ancien membre des Hells Angels, Paul Hansen pose un regard honnête sur son quotidien.

Un monde pas comme les autres

Vivre dans une cellule implique un certain mode de vie. Paul Hansen réside dans un espace réduit qu’il est obligé de partager, la cohabitation étant imposée en prison. Il est dans un endroit insalubre dans lequel l’intimité n’existe pas, où même les sanitaires ne sont plus de l’ordre de l’intime. Son quotidien est chronométré par le « régime de vie » de l’institution : à chaque tranche horaire son activité prévue par les surveillants de sa prison. Et bien sûr, la captivité, la dépossession de soi-même.

Je suis totalement prisonnier. Enfermé. Cet endroit me possède et chaque jour m’écorche.

Jean-Paul Dubois compose ici une ribambelle de descriptions précises rappelant à chaque instant de lecture où se situe son héros. Il analyse de manière scrupuleuse les détails de ce lieu atypique pour mieux en livrer les excentricités à mesure que son protagoniste se dévoile.

Devoir s’asseoir devant l’autre et faire dans l’urgence est une humiliation dévastatrice. Nul ne naît pour vivre cela. J’accepte de moins en moins la violence de cet univers et sa brutalité.

Des relations humaines resserrées

Vivre en prison c’est aussi avoir un compagnon de cellule. Jean-Paul Dubois offre à Paul Hansen un alter ego singulier. Patrick Horton est un ancien membre des Hells Angels, un club de motards à envergure internationale auquel on associe de nombreux actes criminels dans le monde entier. Ce personnage secondaire fort se caractérise par sa « sauvagerie animale », sa carrure robuste et son amour pour les Harley Davidson. Il est aussi dit capable d’une « fulgurance d’humanité ».

Ensemble, les deux hommes vivent dans une terrible promiscuité. Impossible pour eux – pour tous les détenus – d’avoir un moment en privé. Plus rien n’est confidentiel. Paul Hansen et Patrick Horton, dont le nom possède les mêmes initiales, sont présents l’un pour l’autre. Un étrange lien les unit dans cette expérience carcérale, une amitié insolite.

Autour de leur cellule, il existe tout un monde à apprivoiser : les surveillants, les gardiens, les autres détenus et le directeur prénommé Emmanuel Sauvage. Le rythme dicté par la vie de prison crée des relations humaines resserrées.

Un homme isolé mais pas seul

Paul Hansen est retranché de la vie en société. Bien qu’isolé, il « profite » d’abord de la présence de Patrick Horton. Il reçoit aussi des visites de son ami Kieran Read, un des copropriétaires du condo L’Excelsior dont Paul Hansen était l’intendant avant son incarcération. Kieran Read, dont le patronyme signifie littéralement « lire, lecture », est le seul personnage « du dehors » qui comprend réellement Paul Hansen.

De manière plus surprenante, Paul Hansen vit « avec [ses] morts ». Il les voit de manière régulière, surtout depuis qu’il est enfermé. Ce dialogue qu’il entretient avec ses défunts lui permet d’être en paix avec lui-même, de pouvoir s’endormir tous les soirs.

Ils entraient, et je les voyais aussi distinctement que je pouvais détailler toute la misère incrustée dans cette pièce. Et ils me parlaient, et ils étaient là, au plus près de moi. […] Chacun à sa façon, dans son rôle, ses attributions, m’épaulait sans jamais me juger. […] Ils n’étaient pas là pour déterrer l’origine du malheur. Ils s’efforçaient seulement de reconstituer notre famille.

Par le biais de ce protagoniste, l’auteur évoque à nouveau la notion de spiritualité. Ces « fantômes » bien présents ont une existence au-delà de la mort. Ils sont la manifestation de la difficulté de Paul Hansen à faire son deuil.

L’épreuve du deuil

Les notions de vie et de mort sont souvent explorées dans les œuvres de Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon renferme à lui seul un certain nombre de morts tragiques, de destins écourtés qui déstabilisent le personnage principal du roman. Le deuil est l’étape nécessaire de reconstruction pour cet homme défait vis-à-vis des aléas de la vie.

La soudaineté de la mort

Paul Hansen expérimente à de nombreuses reprises la brutalité de la mort subite. Arrêt cardiaque, suicide, mort accidentelle, maladie incurable… ses proches disparaissent les uns après les autres lui laissant le terrible sentiment de ne plus rien avoir au monde. Ces différentes pertes humaines influent sur son caractère, ses actions et son mode de vie. Paul Hansen en devient impassible, ne laissant pas ou peu paraître ses souffrances émotionnelles.

Jean-Paul Dubois n’épargne pas son protagoniste, comme la vie n’épargne personne. L’écrivain confronte ainsi chacun à la cruauté du destin. Bien que le lecteur peut s’attendre au récit de ces décès successifs annoncés – Paul Hansen, dès le premier chapitre, parle de ses proches au passé insistant sur « ce monde fagoté d’innocence […] bâti pour l’éternité » auquel il croyait –, il se retrouve parfois d’un paragraphe à l’autre à devoir encaisser la disparition d’un personnage. L’auteur fait en effet le choix d’écrire ces morts comme elles ont été vécues par son protagoniste.

Ces récits semblent expliquer le besoin de « raconter » de Paul Hansen. Il exprime au-delà des mots malgré-lui une douleur contenue.

Le caractère révolu d’une situation

À mesure que Paul Hansen fait le récit de sa vie, le lecteur peut percevoir son « invisible deuil », sa difficulté à s’exprimer sur ce qu’il ressent. Jean-Paul Dubois opte pour une narration à la première personne du singulier, ce qui place son lecteur en tant que témoin. Son personnage apprend à accepter son sort, inlassablement. Aussi, de nombreux événements tout au long de sa vie lui donnent le sentiment de devoir véritablement faire son « deuil » au sens figuré.

Ainsi, bien que marqué émotionnellement par la mésentente de ses parents, Paul Hansen renonce à l’idée qu’ils vivent de nouveau ensemble et se résigne à les voir séparés, chacun de leur côté. Son père s’envole pour le Canada, sa mère continue sa vie à Toulouse. Personne ne lui accorde du temps pour digérer cette séparation. Paul Hansen évolue entre eux deux, tel un funambule évolue tendu sur une corde… jusqu’à ce qu’il se décide à suivre l’exemple de son père.

Pareillement, quand ce personnage apprend son incarcération, il sait d’instinct que plus rien ne sert de s’énerver. Il ne résiste pas, se soumet aux ordres qui lui sont imposés. Son impassibilité, là encore, fait de lui un personnage original, capable du pire à ses plus mauvaises heures mais d’une lucidité accrue que ne connaissent pas les tempéraments les plus sanguins. Paul Hansen se résout à sa condition à laquelle il ne peut rien, et attend. Et raconte.

L’exil pour se reconstruire

À plusieurs stades de sa vie, Paul Hansen fait le choix de partir, de tout laisser derrière lui pour mieux prendre du recul sur sa situation, comme pour recommencer à bâtir plutôt que subir sa vie. C’est d’abord le cas quand il s’envole pour le Canada sur les traces de son père, la communication étant rompue avec sa mère. Ce départ en réaction à l’apathie de cette dernière vis-à-vis de l’éloignement de son mari le pousse à complètement changer d’orientation.

L’incarcération de Paul Hansen, intervenant des années plus tard, lui procure un temps d’arrêt, un temps d’analyse de son vécu. De cette réflexion sur sa vie intérieure – un monologue qui dure quasiment l’entièreté du roman –, ce personnage principal en arrive une conclusion radicale : il lui faut partir pour se reconstruire. Il lui faut boucler le cercle, revenir au point de départ.

Je respire l’air marin de ce nouveau pays. C’est tout ce que je possède.

En définitive, Jean-⁠Paul Dubois expose dans cet ouvrage une grande partie de la vie de son personnage Paul Hansen. Il embarque ses lecteurs dans un mouvement circulaire, où chaque instant se comprend en réaction à un autre événement de l’existence de ce protagoniste. L’écrivain signe ici un roman à la narration lente dont les thématiques principales sont le deuil et la reconstruction. On y retrouve en outre l’attirance de l’auteur pour l’Amérique du Nord, particulièrement le Canada, malgré un vocabulaire et une syntaxe plus proches de la linguistique parisienne que québécoise.

Notes    [ + ]

  1. Sylvain Marois, Jean-Paul Dubois, l’art de la paresse. 15 avril 2010. URL : https://www.erudit.org/fr/revues/nb/2005-n98-nb1127166/19086ac/

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