Mes fous de Jean-⁠Pierre Martin, les multiples facettes de la folie humaine

Mes fous de Jean-Pierre Martin
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« Le monde appelle fous ceux qui ne sont pas fous de la folie commune. » Ainsi Manon, dite Madame Roland, grande littératrice salonnière du XVIIIe siècle, évoquait l’éventualité d’une société dans laquelle la folie est omniprésente malgré la condescendance manifeste des « gens du monde » vis-à-vis des marginaux.

Jean-Pierre Martin, écrivain et professeur émérite de littérature française, reprend à son compte cette assertion et s’intéresse dans son roman intitulé Mes fous aux êtres considérés « hors norme ». Il offre en son texte un univers dans lequel la folie règne, maîtresse. Sa réflexion se dessine à travers les déambulations d’un personnage oscillant lui-même entre raison et déraison, évoluant aux côtés de fous qui le passionnent.

Une empathie excessive

Fou n’est pas le mot, même si je le prononce avec affection. Je préfère dire : corps errants. Je les appelle ainsi pour tenter de leur rendre un peu de leur noblesse.

Le narrateur de Mes fous, Sandor Novick, est un homme de nature empathique qui prend à cœur le mal-être des autres. Ceux qu’il nomme affectueusement « corps errants » font partie intégrante de son quotidien : il y a Laetitia qui rêve de faire entendre sa voix aux autres, Dédé le fou météo, Karim le fou politique, madame Brandoux la folle injurieuse, et tant d’autres encore. Il y a aussi ceux que l’on ne soupçonne pas, comme Mathias, « possédé par le langage de l’entreprise ». Sandor ressent une vive curiosité pour ces désaxés qui l’entourent. Il se persuade que ces « corps errants » ont une réponse à lui fournir quant à sa propre existence.

Mais cette perméabilité de Sandor aux sentiments des fous qu’il fréquente pourrait bien lui être fatale. Jean-Pierre Martin fait de son personnage principal un être de papier évoluant sur une corde raide, tel un funambule. Sandor connaît en effet de multiples bouleversements de l’ordre de l’intime : la santé de ses parents, Joseph et Edmée, se dégrade progressivement ; le couple qu’il forme avec Ysé se délite tout aussi graduellement ; ses enfants, Constance bien sûr, mais aussi Alexandre, Adrien et Ambroise, sont sources de préoccupation. Face à ces bouleversements de toute part – « ascendance, amour et descendance » –, Sandor sombre. Il est au bord du gouffre, absorbant telle une éponge toutes les misères qu’on vient lui conter. Sylvain, son « ami » psychiatre, lui recommande de « [prendre ses] distances ».

Pourtant Sandor ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine tendresse à l’égard des « corps errants » qu’il désigne aussi sous l’expression « mes fous ». L’adjectif possessif « mes » juxtaposé ici au nom commun « fous », mot dont la connotation est généralement péjorative, atténue justement le caractère négatif de l’appellation, lui redonne un éclat sans pareil et montre la grande affection du narrateur pour ces hommes et femmes dont il aimerait pouvoir prendre soin. S’il les observe évoluer avec attention, allant jusqu’à simuler d’être lui-même médecin psychiatre, c’est qu’il souhaite comprendre leurs sentiments et leur porter secours.

Une quête d’appréhension

Sandor s’intéresse de près aux « corps errants » pour mieux appréhender l’expérience de Constance, sa fille dont le prénom rime avec « souffrance ». Constance est sujette à des crises de « schizophrénie paranoïde » qui la contraignent dans ses mouvements. Elle a pourtant eu une enfance joyeuse, a passé son bac avec facilité, a raté sa première année de médecine de peu. Aucun « signe annonciateur » ne laissait présager le « cauchemar » qu’elle vit aujourd’hui. Sandor est conscient de son obsession pour sa petite dernière. Il n’arrive toutefois pas à la dépasser et, sans doute, travailler à la composition d’un « herbier psychotique » constitué d’autres fous est une manière pour lui de garder le contrôle.

Sandor s’interroge aussi sur le devenir de ses « trois A », Alexandre, Adrien et Ambroise. Alexandre, son aîné, est d’une normalité inquiétante. Il est celui à qui la vie sourit ; il est bien inséré professionnellement, a une femme et un enfant. Pourtant Alexandre « désarçonne » son père par sa sur-adaptation au monde. Adrien est un « corps errant d’une autre espèce encore » : autiste Asperger, il appartient à la « la grande tribu nocturne des invisibles agoraphobes : solitaires moutonniers, phobiques du dehors, monades recluses, corps hyperconnectés accros aux écrans, agglutinés pas le cyberespace, atteints par la contagion technologique, happés par Facebook, Instagram, WhatsApp et les jeux vidéo, aspirés par les réseaux asociaux, engloutis dans l’entre-soi anonyme du complot généralisé… » Ambroise, quant à lui, est à l’image de son père, doté d’une empathie excessive. Il s’engage cependant pour d’autres causes, ayant notamment à cœur de sauver la planète de la destruction des Hommes.

Jean-Pierre Martin, par sa grande distribution de personnages, questionne tout un chacun sur ce qu’on appelle communément la « folie ». Peut-être évoluons-nous de nos jours dans une société aliénée par son monde du travail, où la folie possède de multiples visages et où la personne considérée comme saine d’esprit possède également son grain de folie. L’écrivain oppose céans des personnages dits « malades » (quoique insistant sur le caractère non-convenable de ce terme) aux faux « équilibrés », si bien que Sandor, pourtant d’une grande lucidité, est incapable de se prononcer quant à l’être qu’il juge le plus fou. Il étudie la folie pour mieux comprendre le monde dans lequel il vit.

Une littérature de la folie

Sandor choisit alors de sonder la littérature pour trouver des réponses à ses questions. Il s’en va écouter de nombreuses conférences sur des sujets aussi variés que « le rapport des surréalistes à la folie » ou « Marco Decorpeliada, l’homme aux schizomètres ». Il semblerait en définitive, selon ses observations multiples, que les « corps errants » soient omniprésents : une pluralité d’êtres au talent certain ont également souffert un jour de dépression ou de trouble psychique.

Jean-Pierre Martin propose ici un catalogue varié d’artistes (musiciens, écrivains) ayant eu un jour à se battre contre la maladie mentale. Son personnage principal les énumère, les note dans un carnet pour futures références. L’écrivain enchâsse ainsi le combat de notabilités connues – comme le pianiste allemand Robert Schumann, l’écrivain suisse Robert Walser ou l’écrivain américain William Styron (pour ne citer qu’eux) – à celui mené par Constance. Cette guerre de tous les jours apparaît comme difficile, rarement victorieuse, mais aussi indissociable d’un pouvoir créatif exceptionnel.

Le narrateur de Mes fous offre enfin une petite bibliographie d’ouvrages qui traitent de la folie. Parmi eux, des textes dits classiques rencontrent exceptionnellement ceux de romanciers contemporains.

La Fêlure de Fitzgerald est mon évangile du trouble profond, ma bible de la chute intérieure, il dit selon moi ce qui se joue entre la dépression et la schizophrénie, entre Scott et Zelda, et je lui préfère le titre américain : The Crack-Up.

Dans Histoire de la folie de Michel Foucault, je médite des phrases comme celle-ci : « Telle est la pire folie de l’homme ; ne pas reconnaître la misère où il est enfermé, la faiblesse qui l’empêche d’accéder au vrai et au bien ; ne pas savoir quelle part de folie est la sienne. Refuser cette déraison qui est le signe même de sa condition, c’est se priver d’user jamais raisonnablement de sa raison. Car s’il y a raison, c’est justement dans l’acceptation de ce cercle continu de la sagesse et de la folie, c’est dans la claire conscience de leur réciprocité et de leur impossible partage. »

Une mosaïque d’extravagances

Mes fous est en somme un roman d’une douce poésie dans laquelle son auteur prend le lecteur au dépourvu. Partant de l’intimité de son personnage principal, arpenteur au cœur ouvert, Jean-Pierre Martin questionne la nature de la vraie folie et la définit comme étant plurielle et nettement plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Il pose un regard critique sur la société française d’aujourd’hui, à l’heure du numérique, à l’heure du réchauffement climatique, à l’heure aussi de l’adoption de termes anglophones nombreux en milieux professionnels.

Jean-Pierre Martin montre surtout la parentalité à l’épreuve, le caractère impuissant de parents face aux affections de leurs enfants. Sandor et Ysé sont meurtris par la souffrance de leur fille. Ils doivent néanmoins apprendre à lâcher prise. En ce sens, le dénouement de Mes fous offre une certaine note d’espoir pour cette famille « ravagée ».

« Je croyais qu’on n’avait qu’une vie. Mais non. Nous sommes le cosmos. Notre vie est à la fois précaire et infinie. Il y a quelque chose d’enivrant dans cette histoire de fin du monde. C’est une occasion à saisir pour les âmes blessées. Pendant tous ces mois, j’ai de fait survécu. Je vais continuer à survivre, mais dans un autre sens. Je ne me soucie plus seulement de mes proches, de la folie dévastatrice ou des humains en général. Mon empathie s’étend à l’univers. Je vis une crise mystique d’écologie sensible. »

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