L’Africain de J.M.G. Le Clézio, un rendez-vous manqué entre un père et ses fils

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J.M.G. Le Clézio naît à Nice durant la Seconde Guerre mondiale alors que son père sert au Nigeria dans l’armée britannique. Il est ainsi élevé par sa mère à Roquebillière jusqu’en 1948, année durant laquelle cette dernière monte à bord d’un bateau en direction de son mari accompagnée de ses deux fils – J.M.G. Le Clézio et son frère –, deux enfants qui n’ont pas eu de réel contact avec leur géniteur jusqu’alors.

Dans L’Africain, court essai paru au sein de la collection « Traits et portraits » des éditions Mercure de France, J.M.G. Le Clézio retrace le parcours de cet enfant qu’il a été au Nigeria. Il conte ici avec singularité sa première rencontre avec son père, « L’Africain », un homme qu’il ne connaît pas avant sa traversée en mer. Il pose également un regard sur les différences de mœurs entre l’Europe et l’Afrique telles qu’elles sont perçues pour le garçon âgé de huit ans qu’il a été.

Récipiendaire de nombreux prix littéraires saluant sa carrière de romancier, dont le prix Renaudot en 1963 pour son premier roman Le Procès verbal, J.M.G. Le Clézio, par cet ouvrage, offre une dimension plus intimiste sur son enfance. L’Africain s’inscrit dans la même lignée des autres récits à caractère autobiographique de cet auteur de nationalités française et mauricienne.

Une rencontre avec l’Africain

Le père de J.M.G. Le Clézio arrive en Afrique en 1928. Il s’installe dès lors à Accra en Côte-de-l’Or après avoir passé deux années entières en Guyane anglaise en tant que médecin itinérant sur les fleuves. De cette expérience, cet homme « inconnu » a appris la dureté des conditions des plus démunis, et les maigres moyens des locaux quant à la question sanitaire. Il passe plus de vingt ans en Afrique « durant lesquels il [vit] en brousse […], seul médecin sur des territoires grands comme des pays entiers, où il [a] la charge de la santé de milliers de gens ».

Quand J.M.G. Le Clézio rencontre son père en 1948, l’homme paraît usé, vieilli prématurément, « rendu amer par la solitude d’avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde ». Il y a une certaine imperméabilité de l’enfant vis-à-vis de l’homme qu’est alors son père. L’écrivain assimile cette rencontre à un « rendez-vous raté » : l’enfant ne comprend ni les manies ni les rituels observés par ce médecin épuisé. L’homme est jugé trop dur, autoritaire, taciturne, inflexible, intraitable en ce qui concerne l’hygiène ; seulement doux et généreux avec les Africains du point de vue de l’enfant.

Il était trop différent de tous ceux que je connaissais, un étranger, et même plus que cela, presque un ennemi.

L’écrivain conte par ailleurs le choc des cultures, la brutalité de ces deux mondes – européen et africain – qui se heurtent. L’adulte qu’est aujourd’hui J.M.G. Le Clézio sait que cette rencontre aurait pu être le socle de retrouvailles fantastiques mais, selon lui, il leur a manqué, à son frère et à lui, une pointe de maturité pour admettre ces différences.

Sans doute les choses se seraient-elles passées autrement s’il n’y avait pas eu la cassure de la guerre, si mon père, au lieu d’être confronté à des enfants qui lui étaient devenus étrangers, avait appris à vivre dans la même maison qu’un bébé, s’il avait suivi ce lent parcours qui mène de la petite enfance à l’âge de raison. Ce pays d’Afrique où il avait connu le bonheur de partager l’aventure de sa vie avec une femme, à Banso, à Bamenda, ce même pays lui avait volé sa vie de famille et l’amour des siens.

Un dépaysement de l’enfant occidental

À la découverte de ce « nouveau monde », le jeune Le Clézio s’initie aux traditions des habitants du village. L’écrivain raconte ici, non sans humour, la découverte de la chair pour l’enfant qu’il a été. À la vue de ces corps impudiques, la vérité de la vieillesse, qui jusqu’alors ne lui était jamais apparue comme ayant de véritables conséquences sur l’être humain, se révèle à lui. Il réalise, sidéré, l’impact de l’âge sur la beauté physique.

En Afrique l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi.

La faune et la flore africaines sont dépeintes ici avec une grande attention de l’écrivain. J.M.G. Le Clézio se rappelle toutes les saveurs qui l’ont bercé, les préparations à base d’ignames, les limettiers, les papayers, les goyaviers, les manguiers, les confitures et les sorbets exotiques que lui préparaient les femmes du village. En termes de gastronomie, un monde formidable se déploie à lui, un véritable « trésor » que l’auteur chérit aujourd’hui encore.

L’écrivain énumère également, tout au long de son énonciation, les « petites bêtes » avec lesquelles il est contact : les termites, les fourmis, les moustiques, les insectes en tout genre, les margouillats et les scorpions… Pour des garçons de jeune âge comme son frère et lui à la fin des années 1940, certains animaux représentent un jeu dont les deux ne se privent pas.

Un véritable récit de filiation

Dès l’incipit de son ouvrage, J.M.G. Le Clézio fait état de son héritage : à l’image de tout être humain, il est né d’un père et d’une mère, il est créé à leur image. Il révèle ainsi son désir de mieux connaître son père pour comprendre d’où il vient.

Tout être humain est le résultat d’un père et d’une mère. On peut ne pas les reconnaître, ne pas les aimer, on peut douter d’eux. Mais ils sont là, avec leur visage, leurs attitudes, leurs manières et leurs manies, leurs illusions, leurs espoirs, la forme de leurs mains et leurs doigts de pied, la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, leur façon de parler, leurs pensées, probablement l’âge de leur mort, tout cela est passé en nous.

J.M.G. Le Clézio offre en somme avec L’Africain un récit de filiation dans lequel l’amour qu’il porte à son enfance est perceptible. L’essayiste montre ici son envie de renouer avec le passé, de refaire une « première rencontre » avec cet homme étranger qu’était son père. Il utilise le procédé d’introspection afin de mieux appréhender ce qu’il est et d’où il vient. Il remonte le temps et invoque sa mémoire… malgré les possibles défaillances de celle-ci. Les souvenirs, même partiels, ont un rôle important dans le développement de tout être.

La mémoire d’un enfant exagère les distances et les hauteurs.

L’écrivain traite en outre du dépaysement de l’enfant occidental en terre africaine, dévoilant ici « l’impudeur des corps » et la beauté de la flore nigériane. L’ouvrage est par ailleurs entrecoupé, à la manière de tous les mémoires de la collection « Traits et portraits » de la maison d’édition Mercure de France, d’une pluralité de photographies provenant des archives de l’auteur.

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