Le Lion de Joseph Kessel, relations humaines et comportements sauvages

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Écrivain, grand reporter et aviateur, Joseph Kessel parcourt, pour les besoins de ses reportages, moult pays d’Afrique, du Proche-Orient et d’Asie méridionale et orientale. Cette expérience singulière du monde en tant qu’observateur attentif lui insuffle l’écriture de nombreux romans aux décors d’une authenticité évidente, posant un regard sociologique sur les êtres vivant en ces lieux. Gallimard publie ainsi en avril 1958 son ouvrage intitulé Le Lion au sein de la collection « Blanche », un ouvrage dans lequel Joseph Kessel s’inspire de son voyage au Kenya pour conter l’amitié hors du commun que partagent une jeune fille et un lion.

Décliné à la suite dans diverses collections des éditions Gallimard, dont « Soleil » en octobre 1958, « Hors-série Beaux livres » en novembre 1959, « La Bibliothèque blanche illustrée » en octobre 1966, « Folio » en mars 1972, « 1000 soleils » en octobre 1972 et « Grands textes illustrés » en décembre 1978, entre autres, Le Lion est considéré comme un grand classique de la littérature française, notamment étudié pour son analyse fine de la nature humaine profonde.

Des relations animales

Le Lion décrit l’histoire atypique de Patricia, âgée de dix ans, et King, lion majestueux dit « roi de la réserve » dans laquelle vit l’enfant. La relation qu’entretiennent Patricia et King semble, de prime abord, basée sur l’amour, le respect et la déférence. Elle est pourtant au cœur de toutes les discordes puisque décrétée « surréelle » par les personnes qui les entourent – Joseph Kessel insufflant de fait à son récit une certaine tension narrative puisque évoquant le caractère impossible de cette amitié dès le début de son énonciation. L’intrusion d’autres protagonistes au sein de leur sphère émotionnelle déclenche en effet une série d’événements irréversibles.

Sybil est désireuse de voir sa fille, Patricia, se construire un bel avenir hors de la brousse et des savoirs de la nature. Elle paraît effrayée à l’idée que King, lion donc forcément sauvage, n’en vienne à blesser son enfant. John Bullit, administrateur de la réserve, mari de Sybil et père de Patricia, est moins exigeant, bien que fier de son statut et parfois imbu de sa personne ; comme sa fille, il a vécu enfant « bridé », assis des heures en classe alors qu’il rêvait de liberté. Quant à Patricia, elle désirerait à la fois jouir pleinement de son quotidien dans la jungle et rendre heureux ses parents qu’elle aime. Mais c’est aussi une petite fille gâtée, capricieuse, qui ne recule devant rien pour obtenir ce qu’elle veut.

Cette famille blanche européenne installée en Afrique accueille en l’enceinte de leur parc naturel un narrateur dont on ne connaît pas le prénom, un véritable passionné de la nature et des animaux sauvages. Lui assiste impuissant aux divergences d’opinion de plus en plus importantes des différents membres du foyer et se retrouve entraîné bien malgré lui dans leurs disputes silencieuses. Il est pourtant seulement originellement présent pour observer de près les comportements des animaux de la jungle africaine – Joseph Kessel statuant sans doute ici sur le fait que l’instinct animal peut aussi se révéler chez l’être humain. Le narrateur-anonyme est du reste spectateur, tout aussi spectateur que nous lecteur·rice·s du Lion, du drame qui se joue en raison de la singulière amitié de Patricia et King. Il tente de mettre des mots sur l’« incompréhensible ».

Un rire enfantin, haut et clair, ravi, merveilleux, sonna comme un tintement de clochettes dans le silence de la brousse. Et le rire qui lui répondit était plus merveilleux encore. Car c’était bien un rire. Du moins, je ne trouve pas dans mon esprit, ni dans mes sens, un autre mot, une autre impression pour ce grondement énorme et débonnaire, cette rauque, puissante et animale joie.
Cela ne pouvait pas être vrai. Cela tout simplement ne pouvait pas être.

Ce narrateur vit du reste aux premières loges cette complicité entre la gamine et le lion imposant. Il ne peut que s’émerveiller devant une telle alchimie entre deux êtres qui n’ont a priori rien en commun. C’est ainsi que Joseph Kessel nous interroge : la nature n’est-elle pas plus simple à appréhender que le caractère humain ? Qui est le sauvage, qui est l’animal ?

De l’impact du colonialisme

Joseph Kessel s’applique à montrer en filigrane de son conte l’imprégnation du colonialisme au Kenya dans les années 1950. À travers ses résumés dignes de paragraphes de presse, il révèle à quel point les différences ethniques, sociales, raciales entre les peuples des villages voisins et la famille blanche habitant la réserve sont cruciales. Chaque membre des communautés noires doit évoluer selon les règles, souvent implicites, qui lui sont dictées. Les mots employés par les personnages de Kessel pour réaffirmer l’infériorité de ces personnes dites de couleur sont volontairement durs : la vie d’un·e Noir·e est même moins importante que celle d’un·e lion·ne. La femme noire, l’homme noir, ont moins de valeur que l’animal.

Défense ou pas défense, nous tirons. L’un de nous a touché. Mais c’était un Noir, tué raide. Nous sommes allés prévenir le chef du village le plus proche. Un vieux Nègre. […]
Très digne. Il nous a dit : « Vous avez eu de la chance que ça n’ait pas été un lion. Votre père ne vous l’aurait pas pardonné. »

Les Noir·e·s du roman n’ont par ailleurs que des fonctions de secours : ils et elles sont serviteur·euse·s, chauffeur·euse·s, « sauvages ». La famille de Patricia admire leur force, leurs qualités, mais garde scrupuleusement ses distances d’eux, d’elles, avec une condescendance certaine. Les Bullit reconnaissent en effet leurs « attributs », mais ne cherchent pour autant pas à s’imprégner de leurs mœurs qu’ils considèrent « exotiques ». Les habitudes occidentales sont pourtant souvent juxtaposées aux coutumes africaines en ce texte, mais ces dernières sont considérées comme s’il s’agissait d’excentricités. Joseph Kessel étaye de cette manière une réflexion sur la perception biaisée que tout être peut avoir d’un·e « étranger·ère » : il est intéressant de voir comment l’autre, la personne différente de soi, est jugée comme celle ayant des comportements étranges ; il est pareillement intéressant de noter que la personne qui regarde cet·te autre ne se positionne jamais comme étant elle, bizarre aux yeux des gens qu’elle juge étranges.

Le Lion illustre ainsi la prééminence des Blanc·he·s européen·ne·s installé·e·s en Afrique à cette période de l’Histoire, illustre aussi un racisme par ailleurs loin d’être dissimulé puisque semblant presque « couler de source » : c’est peut-être la banalité des pensées communes, de la psyché des personnages de Kessel qui dévoile le mieux l’étendue de ce racisme systémique. Le « vieux Nègre » « très digne » du village reconnaît lui même la « chance » que l’homme noir ait été tué plutôt que le fauve ; s’il est ici porte-parole de tout un clan, cela montre bien les blessures profondes d’un peuple ayant très fortement subi les conséquences du colonialisme.

Un voyage au cœur du Kenya

Le Lion nous propose enfin une véritable évasion en terres kényanes. Joseph Kessel réalise en effet un travail de reportage minutieux au sein de son ouvrage et les descriptions de paysages de ce pays d’Afrique de l’Est y sont somptueuses. En guise d’exemples, le romancier invite ses lecteur·rice·s à percevoir la douce neige du Kilimandjaro tomber au loin et l’aube tropicale qui se lève donner naissance à des ombres scintillantes. La magnificence de la jungle kényane est ici retranscrite avec une affection manifeste.

Le soleil encore doux prenait en écharpe les champs de neige qui s’étageaient au sommet du Kilimandjaro. La brise du matin jouait avec les dernières nuées. Tamisés par ce qui restait de brume, les abreuvoirs et les pâturages qui foisonnaient de mufles et de naseaux, de flancs sombres, dorés, rayés, de cornes droites, aiguës, arquées ou massives, et de trompes et de défenses, composaient une tapisserie fabuleuse suspendue à la grande montagne d’Afrique.

La Réserve était immense. Elle s’étendait sur des dizaines de lieues, brousse tantôt courte et tantôt boisée, tantôt savane et tantôt collines et pitons. Et toujours la masse colossale du Kilimandjaro, sommé de ses neiges, veillait sur les espaces brûlants et sauvages. Les bêtes étaient partout. Jamais je n’avais vu galoper autant de zèbres, courir tant d’autruches, bondir tant de gazelles et d’antilopes, ni des troupeaux de buffles aussi denses, ni de familles de girafes aussi nombreuses.

La poésie de Joseph Kessel a aussi pour but d’offrir quelques moments de quiétude au sein d’une intrigue par ailleurs mouvementée, de grande violence.

Un cruel dénouement

Le Lion expose en définitive la complexité des relations humaines. Ce roman est en effet un manifeste de la difficulté à se faire comprendre au sein d’une même famille, de la capacité de chacun·e à appréhender l’environnement d’une façon qui lui est propre.

Le roman possède du reste un dénouement tranchant. On pourrait analyser les actions qui déclenchent ce revirement de situation final comme étant la volonté de Joseph Kessel de montrer comment une décision peut rapidement mener à une situation irréversible. Chaque comportement semble influer de manière tragique sur les événements qui se déroulent. L’écrivain joue en outre sur l’ambivalence des relations humaines, animales : la possibilité d’un caractère bestial pour tout être humain, l’éventualité d’un comportement humain pour un animal rapidement jugé violent.

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