Le Lion de Joseph Kessel, une parution littéraire qui fête ses soixante ans

Le lion de Joseph Kessel
Copyright : Gallimard

Le Lion est un roman de Joseph Kessel publié en avril 1958 au sein de la collection « Blanche » des éditions Gallimard. En ce mois d’avril 2018, cet ouvrage célèbre ainsi le soixantième anniversaire de sa première parution.

Joseph Kessel est un aventurier, aviateur, journaliste et romancier français né en 1898. Diplômé d’une licence de lettres, il acquiert une certaine notoriété avec la parution de L’Équipage en 1923, un ouvrage qui fait suite à La Steppe rouge, son premier roman, paru l’année précédente. Cet écrivain nourrit ses nombreux textes de ses expériences d’aventurier, d’observateur attentif, notamment dans les pays d’Afrique qu’il parcourt. Il s’inspire ainsi de son voyage au Kenya pour écrire Le Lion. Il crée ici des décors d’une authenticité évidente, et pose un regard presque sociologique sur ses personnages.

Décliné dans diverses collections des éditions Gallimard dont « Soleil » en octobre 1958, « Hors-série Beaux livres » en novembre 1959, « La Bibliothèque blanche illustrée » en octobre 1966, « Folio » en mars 1972, « 1000 Soleils » en octobre 1972 et « Grands textes illustrés » en décembre 78, entre autres, Le Lion devient un livre classique, un ouvrage acclamé pour l’amitié hors du commun que partagent une jeune fille et un lion, surtout pour son étude des comportements animaux juxtaposés aux comportements humains.

Le Lion est de ce fait un exposé sur la complexité des relations. Il est le manifeste de la difficulté à se faire comprendre au sein d’une même famille, de la capacité de chacun à appréhender l’environnement d’une façon qui lui est propre.

Des relations humaines ou animales

Le Lion décrit l’histoire atypique de Patricia, une jeune fille âgée de dix ans, et King, un lion majestueux dit le « roi de la réserve » dans laquelle vit cette enfant. Patricia est la fille de Sybil et John Bullit, l’administrateur de la réserve. Ils accueillent dans leur parc naturel un narrateur dont on ne connaît pas le prénom, un passionné de la nature et des bêtes sauvages. À mesure que se dévoile l’intrigue du Lion, le lecteur discerne les divergences qui existent entre les différents personnages.

Sybil est une mère désireuse de voir sa fille se construire un bel avenir, hors de la brousse et des savoirs de la nature, effrayée à l’idée que ce lion, qui reste sauvage, ne vienne à blesser sa jeune fille. John est un père moins exigeant qui, comme sa fille, a connu la vie de la classe alors qu’il rêvait de liberté sauvage. C’est un personnage fier de son statut, parfois imbu de sa personne. Patricia, quant à elle, apparaît comme une amoureuse de la nature qui désirerait à la fois jouir pleinement de son quotidien dans la jungle et rendre heureux ses parents qu’elle aime tant. Mais c’est aussi une petite fille gâtée, capricieuse, qui ne recule devant rien pour obtenir ce qu’elle veut. Le narrateur est entraîné, bien malgré lui, dans ces disputes silencieuses, alors que sa volonté première est de pouvoir observer de près les animaux de cette jungle africaine.

La relation que partagent Patricia et King est au cœur de toutes les discordes. Elle est pourtant composée d’amour, de respect et de déférence. On assiste spectateur à cette terrible amitié, une aventure invraisemblable qui donne envie de comprendre l’incompréhensible. Le narrateur se retrouve par ailleurs tout aussi spectateur que le lecteur face aux événements incroyables de cette histoire.

Un rire enfantin, haut et clair, ravi, merveilleux, sonna comme un tintement de clochettes dans le silence de la brousse. Et le rire qui lui répondit était plus merveilleux encore. Car c’était bien un rire. Du moins, je ne trouve pas dans mon esprit, ni dans mes sens, un autre mot, une autre impression pour ce grondement énorme et débonnaire, cette rauque, puissante et animale joie.
Cela ne pouvait pas être vrai. Cela tout simplement ne pouvait pas être.

Le narrateur vit aux premières loges cette complicité entre cette gamine et ce lion particulièrement imposant. Il ne peut que s’émerveiller devant une telle alchimie entre deux êtres qui n’ont a priori rien en commun. Joseph Kessel interroge : la nature n’est-elle pas plus simple à appréhender que le caractère humain ? Qui est le sauvage ? Qui est animal ?

L’époque colonialiste revisitée

Joseph Kessel traite aussi de l’époque colonialiste avec cet écrit. À travers ses résumés dignes de paragraphes de presse, il montre l’omniprésence des différences ethniques, sociales, raciales entre les peuples des villages voisins, et la famille de Blancs habitant la réserve. Ici les mots employés pour affirmer l’infériorité des personnes de couleur sont souvent durs. La vie d’un Noir est même moins importante que celle d’un lion.

Défense ou pas défense, nous tirons. L’un de nous a touché. Mais c’était un Noir, tué raide. Nous sommes allés prévenir le chef du village le plus proche. Un vieux Nègre. […]
Très digne. Il nous a dit : « Vous avez eu de la chance que ça n’ait pas été un lion. Votre père ne vous l’aurait pas pardonné. »

Les hommes de couleur sont des serviteurs, des chauffeurs, des sauvages. La famille de Patricia admire leur force, leurs qualités, tout en gardant ses distances avec une certaine condescendance. Ils reconnaissent de la sorte leurs attributs, mais ne cherchent pas à mieux s’imprégner de leurs mœurs qu’ils considèrent exotiques. L’écrivain révèle ici le racisme des Blancs européens installés en Afrique à cette période de l’Histoire.

Les habitudes occidentales sont également juxtaposées aux coutumes africaines. Ces dernières sont considérées comme s’il s’agissait d’excentricités. Il est intéressant ici de voir comment l’autre, la personne différente de soi, est jugée comme celle qui est étrange ; il est pareillement intéressant de noter que la personne qui regarde cet autre ne se positionne jamais comme étant elle, bizarre aux yeux des gens qu’elle juge étranges.

Un voyage au cœur du Kenya

Le Lion propose une évasion sur les terres africaines. Joseph Kessel réalise un travail de reportage minutieux au sein de cet ouvrage. Les descriptions des paysages du Kenya sont somptueuses ; si bien que le lecteur a l’impression d’y être. Le romancier invite ce dernier à apercevoir la douce neige du Kilimandjaro tomber au loin, et l’aube tropicale se lever et donner naissance à des ombres scintillantes. La magnificence de cette jungle kényane est retranscrite avec une affection manifeste.

Le soleil encore doux prenait en écharpe les champs de neige qui s’étageaient au sommet du Kilimandjaro. La brise du matin jouait avec les dernières nuées. Tamisés par ce qui restait de brume, les abreuvoirs et les pâturages qui foisonnaient de mufles et de naseaux, de flancs sombres, dorés, rayés, de cornes droites, aiguës, arquées ou massives, et de trompes et de défenses, composaient une tapisserie fabuleuse suspendue à la grande montagne d’Afrique.

La Réserve était immense. Elle s’étendait sur des dizaines de lieues, brousse tantôt courte et tantôt boisée, tantôt savane et tantôt collines et pitons. Et toujours la masse colossale du Kilimandjaro, sommé de ses neiges, veillait sur les espaces brûlants et sauvages. Les bêtes étaient partout. Jamais je n’avais vu galoper autant de zèbres, courir tant d’autruches, bondir tant de gazelles et d’antilopes, ni des troupeaux de buffles aussi denses, ni de familles de girafes aussi nombreuses.

En définitive, Le Lion est relativement simple à lire et possède un dénouement tranchant. On pourrait analyser les actions qui déclenchent ce revirement de situation final comme étant la volonté de Joseph Kessel de montrer comment une réaction peut rapidement mener à une situation irréversible. Chaque comportement semble influer de manière tragique sur les événements qui se déroulent. L’écrivain joue en outre sur l’ambivalence des relations humaines, animales : la possibilité d’un caractère bestial pour tout être humain, l’éventualité d’un comportement humain pour un animal rapidement jugé violent.

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