Klara et le Soleil de Kazuo Ishiguro, sur ce qui fait de l’être humain un être « humain »

Klara et le soleil de Kazuo Ishiguro
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Proclamé prix Nobel de littérature en 2017, l’écrivain britannique Kazuo Ishiguro offre en ce début d’année sa première publication depuis l’obtention de cette prestigieuse distinction littéraire. Klara and the Sun paraît ainsi au mois de mars 2021 dans les pays anglophones ; et est publié sous le titre Klara et le Soleil au cours de cette rentrée littéraire francophone grâce à la traduction proposée par Anne Rabinovitch pour les éditions Gallimard.

Dans cet écrit à caractère post-moderniste, Kazuo Ishiguro explore les qualités et défauts qui font de l’être humain un être « humain ». Il choisit pour ce faire de décrire le quotidien d’un robot intelligent prénommé Klara, et s’exprime en parallèle sur des notions telles que la place de la technologie dans la vie humaine et l’exclusion sociale d’un groupe en raison de facteurs moraux et/ou financiers.

De vraies émotions

Klara est une AA, une Amie Artificielle[1] : elle est ainsi créée dans le but de tenir compagnie aux enfants et aux adolescent·e·s dont les parents disposent de suffisamment de moyens pour l’acheter. Elle est dotée d’une grande capacité d’observation et d’un système d’apprentissage automatique dit machine learning[2] ; elle s’appuie donc sur ses expériences pour mieux appréhender ce qu’elle voit et tire de meilleures conclusions à chaque nouvelle itération d’un événement. C’est d’ailleurs elle qui raconte céans ses aventures à la première personne du singulier – de ce fait, limité·e·s à sa seule conscience, les lecteur·rice·s de ce roman ne peuvent que déduire les scènes qui se jouent d’après l’interprétation, parfois naïve, que fait cette narratrice singulière de son monde.

Quand démarre l’énonciation de Klara et le Soleil, Klara est accompagnée de Rosa dans un magasin de robots ultra-performants. Elles évoluent toutes deux sous la direction de Gérante[3] selon un emplacement physique déterminé par rotation et nourrissent chacune l’espoir qu’une personne décide de les avoir pour « amies ». Installée en vitrine, Klara étudie le comportement des passant·e·s – ce qu’elle fait avec beaucoup plus d’acuité que Rosa – et comprend très vite que les rayons du Soleil lui permettent de recharger sa batterie, que le Soleil possède de sorte un rôle très important pour son fonctionnement et sa survie. Elle lui attribue aussi à tort la résurrection de l’Homme Mendiant, statuant dès lors sur les propriétés bienfaisantes de cet astre : le Soleil est, selon elle, « source de vie ».

Klara lie bientôt connaissance avec Josie, une jeune fille de quatorze ans qui se sait souffrante d’un mal méconnu. S’attachant à cette dernière en dépit de son souhait de « trouver [rapidement] une maison », elle décide d’attendre le retour de Josie en magasin malgré les mises en garde de Gérante contre les « promesses » des humain·e·s. Elle intégrera finalement le foyer de l’adolescente quelque temps après, et se donne alors pour missions de trouver un remède durable à la condition de son « amie » et de protéger sa famille du chagrin. Elle sait du reste pouvoir compter sur l’aide du Soleil pour ce faire.

À travers les yeux de sa protagoniste principale, Kazuo Ishiguro analyse avec finesse les relations humaines : il traite d’amour, d’amitié et d’altruisme, mais aussi de jalousie, d’égoïsme, d’envie, de convoitise et de colère. Klara est parfois stupéfaite par les réactions de celles et ceux auxquel·le·s elle est confrontée. Elle examine au plus près leurs émotions et se rend alors compte de leur complexité. Ses réflexions sont celles d’une enfant découvrant le monde, parfois surprise par l’injustice qui y règne, mais convaincue en toute situation que l’espoir est permis. Elle a ingénument foi en l’être humain, et son histoire, dans son entièreté, expose toute la cruauté de cette croyance. Car Klara est avant tout créée pour servir une fonction et jamais perçue pour ce qu’elle paraît éprouver – pour ce que les lecteur·rice·s du roman savent qu’elle éprouve.

Une nouvelle éthique

L’univers dans lequel évoluent les personnages de Klara et le Soleil est subtilement dystopique. Kazuo Ishiguro imagine un monde proche du nôtre, où les inventions technologiques ont toutefois pris le dessus. Les avancées sont telles que les robots remplacent maintenant les êtres humains dans leur travail – une image que l’on peut sans doute rapprocher de notre réalité. Sur ce modèle, Paul, le père de Josie, brillant ingénieur, est victime des « substitutions ». À son égal, beaucoup d’employé·e·s sont délaissé·e·s au profit d’une main-d’œuvre rapide, efficace, exploitable à souhait.

Aussi, la scolarité se poursuit exclusivement à la maison grâce à des professeurs particuliers. Les opportunités sociales pour les scolarisé·e·s sont de ce fait limitées. Ces jeunes sont alors contraint·e·s par leurs parents à participer à des réunions de sociabilisation. Dans ces conditions, les Ami·e·s Artificiel·le·s ont un rôle primordial, celui d’éviter aux enfants et adolescent·e·s de l’élite de souffrir grandement de solitude.

De manière plus effarante, certain·e·s jeunes sont dit·e·s « relevé·e·s » car ont bénéficié de l’« édition génétique », une pratique coûteuse, comportant une pluralité de risques pour la santé – pouvant entraîner jusqu’à la mort de l’enfant qui en « bénéficie » –, divisant aussi la population en deux catégories bien distinctes. Cette segmentation de la population cause d’ailleurs de nombreuses discriminations, qu’il s’agisse d’enfantillages déplorables ou d’inégale répartition à l’enseignement et la culture, où les personnes dites « relevées » ont la garantie d’accéder aux meilleures écoles et aux meilleurs emplois. Les parents qui en ont les moyens ont alors recours à cette édition génétique malgré les risques qu’elle comporte ; c’est notamment le cas de la mère de Josie qui, ayant perdu sa première fille de cette manipulation génétique, choisit tout de même d’en faire bénéficier la seconde pour lui « donner les meilleures chances » dans la société (avec les répercussions que l’on peut observer sur son état de santé). On peut également noter une certaine démarcation entre les parents qui peuvent se permettre d’« offrir » cette élévation aux leurs et ceux qui n’ont pas la possibilité de le faire, marginalisés : il existe en ce monde une profonde fracture sociale.

« I don’t blame Paul. He’s entitled to his feelings. After Sal, he said we shouldn’t risk it. So what if Josie doesn’t get lifted? Plenty of kids aren’t. But I could never have that for Josie. I wanted the best for her. I wanted her to have a good life. You understand, Klara? »[4]
« Je ne fais pas de reproches à Paul. Il a le droit d’avoir ses propres opinions. Après Sal, il a dit que nous ne devrions pas courir ce risque. Et si Josie n’est pas relevée ? Beaucoup de gamins ne le sont pas. Mais je ne pourrais jamais le supporter pour Josie. Je voulais le meilleur pour elle. Je voulais qu’elle ait une belle vie. Tu comprends, Klara ? »

Kazuo Ishiguro s’intéresse de cette manière à la question éthique tout le long de son énonciation. Quelles décisions les parents sont-ils réellement en mesure de prendre pour leurs enfants ? Où doit-on placer la limite entre technologie et vie humaine ? Peut-on réellement s’imaginer copier un « cœur humain » ? Et pourrait-on ainsi annihiler l’absence ou la perte grâce à l’intelligence artificielle ?

Un « cœur humain »

Kazuo Ishiguro développe en effet ici une certaine tension entre l’humain et l’artificiel. Employant volontiers la figure de style de l’anthropomorphisme, il attribue à Klara des comportements humains quand, en contrepartie, les personnages humains qui l’entourent ne reconnaissent pas ses sentiments et font preuve d’insensibilité à son égard. La sachant programmée pour répondre à leurs besoins, ils font parfois montre d’une gentillesse intéressée ou d’un respect superficiel pour obtenir ce qu’ils veulent d’elle – l’écrivain ponctuant ainsi sur leur individualisme et leur ingratitude.

Kazuo Ishiguro interroge par ces exemples ses lecteur·rice·s sur ce qui définit l’être humain comme « humain ». Il formule d’ailleurs explicitement sa réflexion par le biais de Paul. Lors d’un épisode important de Klara et le Soleil, ce protagoniste remet en cause les agissements des personnes qu’il côtoie, espérant qu’il existe bien quelque « chose qui [rende] chacun de nous spécial et unique ».

Do you believe in the human heart? I don’t mean simply the organ, obviously. I’m speaking in the poetic sense. The human heart. Do you think there is such a thing? Something that makes each of us special and individual?
Croyez-vous au cœur humain ? Je ne me réfère pas simplement à l’organe, bien sûr. Je parle dans le sens poétique. Le cœur humain. Pensez-vous qu’une telle chose existe ? Cette chose qui rend chacun de nous spécial et unique ?

Une des questions centrales de Klara et le Soleil est de savoir si un AA pourrait un jour remplacer un être humain puisque la plupart des « actions » humaines sont reproductibles, parfois même avec plus de précision et réussite pour le robot. Klara croit d’abord être capable de simuler une « vraie » personne grâce à son observation rigoureuse du monde et sa capacité à enregistrer tout ce qu’elle expérimente. En fin d’ouvrage, elle pense néanmoins avoir fait une découverte cruciale à ce sujet : selon elle, l’unicité de l’être humain réside moins en l’âme humaine qu’en la façon dont la personne en question est perçue par celles et ceux qui l’aiment. Klara apprend ainsi à ses dépens que son humanité n’est pas déterminée par ses propres qualités, mais par la façon dont son humanité est perçue par le monde qui l’entoure : elle ne peut être « humaine » que si la communauté la considère comme telle.

Une fable troublante

Kazuo Ishiguro offre en somme au sein de Klara et le Soleil une réflexion organisée sur le devenir possible d’une société qui délaisse l’autre au profit d’une élévation de soi. L’écrivain montre ici la solitude dans laquelle vivraient alors ces êtres égocentrés et les nombreuses problématiques sociales qui se poseraient en ce cas. L’écrivain traite aussi en filigrane de l’industrialisation et la pollution (empêchant au Soleil de briller de mille feux), et ouvre le débat sur moult questions liées aux avancées technologiques en général et l’intelligence artificielle en particulier.

Et Klara dans tout ça ? Elle est à l’image d’un·e travailleur·se docile, là seulement pour assister les autres de manière désintéressée. Elle ne reçoit rien en retour pour ses services, et est reléguée aux bas-fonds tel un vulgaire objet dont aurait épuisé toute l’utilité. Le choix de l’écrivain de révéler sa conscience à la première personne du singulier et l’acceptation de son sort comme suite logique de ses fonctions est particulièrement effectif : on ne peut que regretter l’inhumanité que Klara, prête à tout pour accomplir « ses missions », subit.

Notes    [ + ]

  1. Les AA, originellement nommés AF pour Artificial Friend dans l’édition de Klara and the Sun parue en mars 2021 chez Knopf, sont des robots humanoïdes pensants et sentients conçus pour être les compagnons d’un·e jeune enfant.
  2. On appelle machine learning l’utilisation et le développement de systèmes informatiques capables d’apprendre et s’adapter à de nouvelles situations grâce à des algorithmes et modèles statistiques qui analysent des données puis tirent des conclusions.
  3. « Gérante » est nommée Manager dans l’édition princeps. À l’instar d’autres personnages, elle est désignée par Klara sans autre déterminant, comme s’il s’agissait d’un titre notable. Kazuo Ishiguro montre de cette façon les différences de fonctions des personnes qui constituent le quotidien de Klara.
  4. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont composées par Kazuo Ishiguro pour l’édition de Klara and the Sun parue chez Knopf. Les citations en langue française sont celles d’Anne Rabinovitch pour sa traduction publiée chez Gallimard.

Deux réflexions sur « Klara et le Soleil de Kazuo Ishiguro, sur ce qui fait de l’être humain un être « humain » »

    1. Bonjour Hedwige,
      Merci grandement pour votre si gentil commentaire. Je vous souhaite d’apprécier la lecture de ce roman si vous avez la possibilité de le découvrir.
      Bonne continuation à vous.

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