Balèze de Kiese Laymon, une histoire noire américaine

Balèze de Kiese Laymon
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Adressant une lettre ouverte à sa mère, une femme avec laquelle il entretient une relation difficile teintée d’amour et d’hostilité, Kiese Laymon, écrivain états-unien né en 1974 traduit par Emmanuelle Aronson et Philippe Aronson, compose un mémoire important sur les difficultés rencontrées par les Noir·e·s dans la société américaine contemporaine. Il fait ici le vœu de proposer un récit où le mensonge n’a pas sa place – au grand désespoir de celle qui l’a élevé – ; et c’est avec une crudité sans pareille qu’il nous livre ses vérités sur son foyer familial, son éducation scolaire, ses expériences sexuelles-sentimentales, son rapport à la nourriture, son addiction au jeu et son éveil à la littérature. Balèze est de sorte une œuvre à caractère autobiographique riche donnant à voir le quotidien d’un garçon mal dans sa peau, devenu homme malgré lui, encore en proie au doute.

Un besoin de rétablir le « vrai »

Kiese Laymon nous annonce son souhait dès les premières pages de son récit : écrire un texte « vrai » à sa mère, un texte à des années-lumière de celui qu’elle voudrait certainement lire. L’écrivain emploie de sorte les deux premières personnes du singulier tout le long de son énonciation : un « je » attendu qui se rapporte à son être, indice de valeur de témoignage de son mémoire ; un « tu » inopiné dédié à sa mère, récurrent, révélant sa volonté de faire entendre sa voix, d’opposer sa vérité à celle de la femme qui l’a élevé.

I would try to kill anyone who harmed or spoke ill of you. You would try to kill anyone who harmed or spoke ill of me. But neither of us would ever, under any circumstance, be honest about yesterday. This is how we are taught to love in America. Our dishonesty, cowardice, and misplaced self-righteousness, far more than how much, or how little we weigh is part of why we are suffering. In this way, and far too many others, we are studious children of this nation. We do not have to be this way.
I wanted to write a lie.
You wanted to read that lie.
I wrote this to you instead.[1]
Je pourrais tuer quiconque te dénigrerait ou s’en prendrait à toi. Tu pourrais tuer quiconque me dénigrerait ou s’en prendrait à moi. Mais ni toi ni moi, en quelque circonstance que ce soit, ne pourrions évoquer avec honnêteté ce qui s’est passé hier. C’est ainsi qu’on nous apprend à aimer en Amérique. Notre souffrance découle beaucoup plus de notre malhonnêteté, notre lâcheté et notre sentiment déplacé de supériorité morale, que du poids que l’on peut faire, quel qu’il soit. En ce sens, et malheureusement dans beaucoup d’autres, nous sommes les enfants studieux de cette nation. Rien ne nous oblige à nous comporter ainsi.
Je voulais écrire un mensonge.
Tu voulais lire ce mensonge.
Je t’ai écrit ceci à la place.

Tentant ainsi de dépeindre avec précision ce qu’il a vécu dans son adolescence, l’écrivain offre en définitive une chronique détaillée du quotidien d’une famille noire américaine aux moindres revenus dans les années 1980-1990 ; il ne cache rien, non plus, de leur dur combat pour ne serait-ce que parvenir à « vivre bien ».

Kiese Laymon grandit dans un foyer monoparental. Son père est absent à l’heure de sa douzième année. Sa mère donne parfois l’argent de sa propre mère à cet homme – ce que « Kie » ne comprend pas. Sa mère est aussi contrainte de signer des chèques en bois quand elle va faire les courses. Et sa grand-mère s’occupe de laver le linge d’employeurs blancs qui disposent d’une meilleure machine qu’elle. La famille ne subsiste que grâce à l’aïeule qui continue de travailler en dépit de son grand âge afin de soutenir le train de vie de sa fille, institutrice préparant un postdoctorat.

La famille est surtout en permanence confrontée à la violence. La mère de Kiese Laymon a un compagnon qui la bat, l’agresse physiquement – il nous est présenté tel un Noir aliéné qui se dit être le « révolutionnaire du Mississippi » alors qu’il se « [comporte] comme les Blancs riches et radicaux du Mississippi ». Et elle, elle bat son garçon, Kie, chaque fois qu’elle le juge nécessaire. Dans la première partie de son mémoire, une partie intitulée Boy Man, Kiese Laymon rend alors compte de sa difficulté à être au monde : il est encore un jeune garçon mais doit se comporter comme un homme puisque il en a l’apparence – il n’est pourtant pas encore « homme » bien qu’il ne soit pas non plus innocent. L’adolescent vit aussi de nombreuses expériences traumatiques, notamment en matière de violences sexuelles, des violences qu’il voit se perpétuer autour de lui alors incapable de savoir s’il doit agir et comment ; des violences dont lui aussi va faire l’objet par des personnes censées lui porter secours.

Mais le gamin rêve malgré tout. Il rêve et prie pour un monde dans lequel sa grand-mère n’aurait plus besoin de s’épuiser la santé pour quelques dollars supplémentaires. Un monde dans lequel il pourrait s’exprimer haut et fort. Un monde dans lequel ses rêves inavouables trouveraient un sens et personne ne s’en moquerait. Un monde dans lequel les personnes dont les revenus sont moindres pourraient accéder à autre chose que la malbouffe. Un monde où le garçon noir balèze qu’il est trouverait grâce auprès de tous.

Un rapport au corps

Car Kie souffre bien souvent de son apparence physique, c’est d’ailleurs là que prend sens le titre de son œuvre. Heavy, « balèze » dans l’édition française, souligne intelligemment les deux enjeux de ce mémoire. Cette syllepse de sens dévoile d’abord la lutte individuelle de l’écrivain quant à sa stature, son embonpoint : heavy est le qualificatif qu’il emploie pour évoquer son poids et sa taille, son corps et sa couleur de peau. Cette syllepse dévoile aussi la lutte collective de tout un peuple : heavy qualifie également (et surtout) le poids de la société sur l’existence des Noir·e·s dit·e·s « pauvres » ou de classe moyenne, dans un milieu où les Blanc·he·s ne semblent jamais essuyer d’outrages, où tout est donc nécessairement rapporté au corps.

À onze ans, Kiese Laymon « [mesure] un mètre soixante-quinze et [pèse] quatre-vingt-quatorze kilos » (five-nine, 208 pounds). Il est mal dans sa peau mais, comme tout adolescent, commence à expérimenter l’importance de son corps, ce qu’il implique pour autrui, ce qu’il inspire aussi. Il se retrouve malgré lui chargé du fardeau de son enveloppe charnelle et les années qui passent ne semblent pas l’en émanciper. Il tente alors parfois d’en jouer mais en vient in fine par se détester. À ce mal-être s’ajoute en outre la quête d’approbation de sa mère qui rend leurs rapports d’une extrême complexité, où peut-être le fils développe une sorte de complexe émotif de type œdipien, puisque oscillant entre la douceur du toucher et l’âpreté des coups de celle qui l’élève.

Ce désamour pour lui-même, toujours plus important, mène Kiese Laymon à l’acceptation de nombreuses situations malsaines. L’adolescent se persuade qu’il devrait consentir à toute injonction sexuelle car, de son point de vue, personne ne pourrait l’aimer pour ce qu’il est : la moindre attention à son égard est donc précieuse, peu importe sa nature ; la moindre attention de la gent féminine le plonge aussi dans un désir indicible (probablement « fabriqué » puisque résultant de son sentiment d’infériorité physique). L’adolescent n’a pas encore assez de recul sur son vécu pour appréhender le versant scabreux de certaines de ses relations. Il développe alors de nombreux troubles compulsifs.

Heavy décrit à cet égard méticuleusement le trouble du comportement alimentaire dont souffre l’écrivain depuis ses plus jeunes années. Chaque fois qu’il se sent mal, Kie « [mange] et [boit] tout ce qui [lui] [tombe] sous la main », allant jusqu’à récupérer des parts de pizza de la poubelle ou ingurgiter tout l’alcool qu’il trouve à sa portée. Kie ne peut jamais se détacher de son corps : il est grand, imposant, noir. La société lui rappelle sans cesse ce que représente sa taille et sa couleur de peau pour autrui – c’est le cas quand la police les arrête lui et sa mère, quand ses potes « capables » se font également arrêter, devant la montée des tensions raciales entre Noir·e·s et Blanc·he·s, devant le racisme systémique national (notamment après l’« affaire Rodney King »).

Kiese Laymon intègre subséquemment Millsaps College, où les jeunes sont majoritairement blancs, où les professeur·e·s sont également blanc·he·s, où les Noir·e·s ne tiennent que certains rôles – les hommes sont gardiens, vigiles ; les femmes sont employées en cantine, nettoient les surfaces de l’établissement universitaire. Il doit alors embrasser son « opulence noire » : c’est l’heure de ses premières rebellions. Si dans les premiers temps il s’en tient aux conseils de sa mère, Kie en a bientôt assez de devoir répondre pour tout un peuple et choisit de riposter par la révolte.

Une écriture salvatrice

L’écriture se révèle être à ce titre un des meilleurs moyens pour Kiese Laymon d’affirmer son identité : cette activité lui permet à la fois de s’affranchir du rejet des autres et trouver sa place dans la communauté. L’écriture c’est, tout compte fait, sa « désobéissance civile », sa rébellion franche et insolente mais pacifiste, sur le modèle théorisé par Henry David Thoreau. Balèze est en ce sens l’aboutissement d’un projet initié très tôt par son auteur.

Kiese Laymon se libère de l’étau qui l’étreint continûment – stigmatisation, marginalisation, racisme effronté – par la composition de textes incisifs. Son mémoire révèle ainsi comment naît « l’écrivain », partant des conseils que lui livre volontiers sa mère pour finalement s’en écarter et se forger son propre caractère. Jeune adulte, il écrit ce qu’il ressent et refuse de se conformer à ce qui conviendrait mieux aux Blanc·he·s de son entourage. Il écrit l’injustice d’être né noir aux États-Unis, et préfère combattre tant bien que mal la violence au moyen de sa plume – la violence, d’ailleurs, reste journalière, parfois dissimulée sous des airs d’hypocrisie. Ne cherchant qu’à exprimer sa vérité en tous temps, il affinera peu à peu son art et c’est peut-être là la genèse de Balèze.

I wanted to fight like Wright. I wanted to craft sentences that styled on white folk, and dared them to do anything about the styling they’d just witnessed.
Je voulais me battre comme [Wright]. Je voulais sculpter des phrases dont le style resplendissant ferait flipper les Blancs, et les mettraient au défi de trouver quoi que ce soit à redire.

On retrouve par ailleurs au sein de ce mémoire une pluralité de références littéraires, notamment la mention d’auteur·e·s qui répondent aux questions que Kiese Laymon se pose en tant que Noir évoluant au cœur d’une communauté presque entièrement blanche. On y redécouvre de sorte les réflexions d’écrivain·e·s comme Margaret Walker, James Baldwin, Audre Lorde, Octavia Butler, Richard Wright, Alice Walker et Toni Cade Bambara. Étudiant l’œuvre intitulée Gorille, mon amour de cette dernière romancière (Gorilla, My Love, dans son édition princeps), Kiese Laymon comprend surtout que la technique ne suffit pas pour écrire : l’expérience est tout aussi, sinon plus, importante. Lui s’inspirera dès lors de son « expérience noire » pour écrire.

Blackness, in all its boredom and boom, was the historical and imaginative context in Bambara’s work. I wanted to be that kind of free, on and off the page. I wanted to write something someday with that kind of first sentence and I wanted that kind of first sentence to be written to me every day for the rest of my life.
La négritude, dans toute sa splendeur et sa platitude, donnait son contexte historique et imaginaire au travail de Bambara. Telle était la liberté à laquelle j’aspirais, sur et en dehors de la page. Je voulais écrire quelque chose un jour qui commencerait avec ce genre de première phrase et je voulais que l’on m’écrive pour le restant de mes jours ce genre de première phrase.[2]

Une vérité lourde à porter mais nécessaire

Balèze est un somme un texte ardu car d’une extrême brutalité par les épisodes qui y sont contés. L’absolue franchise décidée par l’écrivain dès le début de sa narration rend certains passages de son mémoire particulièrement difficiles à lire, puisque témoignant d’une réalité violente pour les Noir·e·s américain·e·s. Toutefois, on comprend le besoin vital de l’autobiographe de se libérer du poids du mensonge : le mensonge a altéré ses relations avec sa mère, avec les siens ; le mensonge de toute la société états-unienne, perdurant depuis des années, a contribué à la discrimination des Noir·e·s en ce pays. Ainsi cette longue lettre adressée à sa mère s’avère être aussi une lettre adressée à la nation américaine.

I will offer you my heart. I will offer you my head. I will offer you my body, my imagination, and my memory. I will ask you to give us a chance at a more meaningful process of healing. If we fall, give us a chance to fall honestly, compassionately together. The nation as it is currently constituted has never dealt with a yesterday or tomorrow where we were radically honest, generous, and tender with each other.
It will, though. It will not be reformed. It will be bent, broken, undone, and rebuilt. The work of bending, breaking, and building the nation we deserve will not start or end with you or me; but that work will necessitate loving black family, however oddly shaped, however many queer, trans, cis, and gender-nonconforming mamas, daddies, aunties, comrades, nieces, nephews, granddaddies, and grandmamas—learning how to talk, listen, organize, imagine, strategize, and fight fight fight for and with black children.
Je t’offrirai mon cœur. Je t’offrirai ma tête. Je t’offrirai mon corps, mon imagination, et ma mémoire. Je te demanderai de nous donner une chance de guérir plus en profondeur. Si nous tombons, donne-nous une chance de tomber ensemble avec honnêteté, avec compassion. Le pays dans son état actuel n’a jamais abordé un passé ou un futur où nous serions radicalement honnêtes, généreux, et tendres les uns envers les autres.
Cela arrivera pourtant. Jamais il ne s’amendera. Il pliera, se brisera, se disloquera, et se reconstruira. Le travail nécessaire pour plier, briser, disloquer, et reconstruire la nation que nous méritons ne commencera ni ne finira avec toi ou moi ; ce travail impliquera une famille noire aimante – aussi curieusement façonnée soit-elle, avec ses homos, ses trans, ses cis, et ses mères, ses pères, ses tantes, ses camarades, ses nièces, ses neveux, ses grands-pères, et ses grands-mères à l’identité non conforme à leur genre – apprenant à parler, écouter, se rassembler, imaginer, élaborer des stratégies, et se battre, se battre, se battre pour et avec les enfants noirs.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Kiese Laymon pour l’édition de Heavy: An American Memoir parue chez Scribner. Emmanuelle Aronson et Philippe Aronson sont les traducteurs de ces citations pour la maison d’édition Les Escales.
  2. Notons ici le choix d’Emmanuelle Aronson et Philippe Aronson de traduire blackness par « négritude », un mot désignant généralement le mouvement littéraire et politique des écrivain·e·s noir·e·s d’expression française prenant naissance au cours des années 1930-1940. Blackness désigne peut-être davantage, dans le texte original de Kiese Laymon, le fait ou l’état d’appartenance d’un être à la communauté noire. C’est ainsi, peut-être davantage, « l’expérience noire » qui « [donne] son contexte historique et imaginaire au travail » de Toni Cade Bambara – à moins que le terme « négritude » ne soit ici un raccourci pour traiter en réalité de la notion d’« identité noire ». Il est en tout cas intéressant céans de comparer le texte originel à sa traduction (traduction par ailleurs travaillée avec minutie).

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