Dans le jardin de l’ogre de Leïla Slimani, un roman qui traite de l’addiction sexuelle

Dans le jardin de l'ogre de Leïla Slimani
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Dans le jardin de l’ogre est le premier roman de Leïla Slimani. Il paraît au mois d’août 2014 au sein de la collection « Blanche » des éditions Gallimard, et traite de l’addiction sexuelle au moyen d’une anti-héroïne souffrant de nymphomanie.

Leïla Slimani est une écrivaine et journaliste franco-marocaine née en 1981. Elle travaille longuement en tant que rédactrice pour le magazine hebdomadaire Jeune Afrique avant de quitter son poste pour se consacrer à l’écriture littéraire en 2012.
Elle est la douzième femme à obtenir le prix Goncourt en novembre 2016, une récompense que les jurés lui attribuent dès le premier tour du scrutin pour son deuxième roman Chanson douce.

Dans l’intimité d’Adèle

Adèle est en « pause ». Cela fait plus d’une semaine qu’elle tient, qu’elle s’occupe du mieux qu’elle le peut pour ne pas céder à ses pulsions sexuelles. Mais elle le sent aussi, elle est en manque. Rien ne semble la détourner entièrement de ses pensées. Elle va bientôt succomber.

Avoir envie, c’est déjà céder. La digue est rompue. À quoi servirait de se retenir ? La vie n’en serait pas plus belle.

Pourtant Adèle n’est pas la femme esseulée que l’on pourrait croire en lisant les premières lignes de ce livre. Elle a aussi un cocon familial, une bulle de réconfort et de détresse. Elle forme avec Richard un couple élégant et leur fils Lucien est telle la cerise sur le gâteau, la finition parfaite à ce foyer idyllique.

Richard n’a aucune idée de l’existence des hommes qu’Adèle fréquente ; médecin de profession, il est souvent accaparé par son travail. Il n’imagine pas une seule seconde les aventures sans lendemain de sa femme. Elle est celle qui le comble de bonheur, celle qu’il adore et idolâtre. Elle est raisonnable, aimante et respectable. Adèle s’en veut chaque fois plus fort de ne pas résister à l’appel de son corps… et pourtant, systématiquement, elle flanche.

Il lui fait confiance. C’est aussi simple et aussi brutal que cela. S’il se réveillait, verrait-il sur elle les traces que cette nuit a laissées ? S’il ouvrait les yeux, s’il se rapprochait d’elle, sentirait-il une odeur suspecte, lui trouverait-il un air coupable ? Adèle lui en veut de sa naïveté, qui la persécute, qui alourdit sa faute et la rend plus misérable encore. Elle voudrait griffer ce visage lisse et tendre, éventrer ce sommier rassurant.
Elle l’aime pourtant. Elle n’a que lui au monde.

Les hommes ne savent pas qui nous sommes. Ils ne veulent pas savoir.

Si Richard n’a aucune idée de ce qui se passe, Adèle va commettre une erreur : prendre comme objet de chasse le collègue de son mari, Xavier Rançon. Elle rencontre cet homme lors d’un dîner organisé chez ce dernier et sa femme Sophie. Pour mettre du piment à cette soirée qu’elle juge ennuyeuse à souhait, Adèle décide de mettre le grappin sur ce chirurgien de renom. D’abord fébrile et résistant, Xavier se prend rapidement au jeu, et de ce jeu naît une relation insolite et destructrice. Adèle est incapable de se raisonner, de prendre une décision et de s’y tenir. « Ses obsessions la dévorent. Elle n’y peut rien. »

Leïla Slimani invite ici son lecteur à saisir ce que représente cette addiction, cette maladie infâme et incurable dont souffre Adèle. Plutôt que de détester ce personnage pour ses comportements, le lecteur finit par admettre sa nymphomanie. Il entend son calvaire, souffre avec elle et espère qu’un jour tout s’arrangera, tout s’arrêtera pour de bon… qu’Adèle aura un semblant de vie « normale ». Mais qu’est-ce que la norme ? Dans le jardin de l’ogre montre ainsi la complexité des relations humaines.

Un regard de l’autre désiré

Adèle est une femme qui se définit par l’autre. Elle ne vit que pour être vue, pour ressentir l’intérêt de l’autre vis-à-vis de sa personne. Leïla Slimani propose ici une immersion dans le quotidien de cette femme aux comportements condamnables.

Elle hait l’idée de devoir travailler pour vivre. Elle n’a jamais eu d’autre ambition que d’être regardée.

Ce ne sont pas les hommes qu’elle craint mais la solitude. Ne plus être sous le regard de qui que ce soit, être inconnue, anonyme, être un pion dans la foule.

L’écrivaine interroge : comment une telle personne pourrait un jour s’en sortir ? Quelle place lui réserve la société d’aujourd’hui ? Est-ce que Richard va découvrir la maladie d’Adèle ? Comment évolue le couple qu’ils forment au fil de cette histoire ?

Dans le jardin de l’ogre offre un univers ni érotique ni rébarbatif dans lequel l’écoute et l’altruisme envers l’autre sont nécessaires. Sommes-nous toujours prompts à écouter et comprendre les blessures de l’autre ? Et pour cet autre, même si tout semble l’incriminer, y aurait-il une raison qui pourrait peut-être aider à mieux concevoir ses fautes ? Et quand il est question de la sexualité d’autrui, sommes-nous véritablement à même de juger ?

Il est aussi intéressant de noter ici à quel point les sentiments des personnages créés par Leïla Slimani semblent vrais. L’addiction sexuelle d’Adèle est palpable, l’amour déchirant de Richard est manifeste, la volonté des deux de tout faire pour combler l’autre paraît réelle. Chacun rêve de pouvoir parfaitement contrôler ses sentiments ou les sentiments d’autrui ; il faut sans doute accepter que chaque être soit capable de pécher.

L’amour, ça n’est que de la patience. Une patience dévote, forcenée, tyrannique. Une patience déraisonnablement optimiste.

Une autre Histoire en filigrane

Bien que l’intrigue se déroule majoritairement à Paris – où l’on redécouvre Montmartre, la place Pigalle, le boulevard de Clichy, celui des Capucines, le quartier de la Madeleine et bien d’autres rues de la capitale française – Leïla Slimani relate en transparence d’autres faits historiques et politiques importants de ces dix dernières années.

En arrière-plan de cette fiction, par le biais du travail d’Adèle, l’écrivaine reprend son dossard de journaliste et évoque les tensions sociales de la Tunisie. Cyril, rédacteur en chef du journal pour lequel bosse Adèle, lui déclare au sujet de la révolution tunisienne de 2010-2011 : « Un truc pareil, ça n’est jamais arrivé en Tunisie. Je te le dis, ça va dégénérer. Cette histoire va finir dans le sang. » On vit d’ailleurs en « direct » le limogeage du gouvernement de Ben Ali.

Peu de temps après cet événement, d’importantes manifestations hostiles au pouvoir de Hosni Moubarak éclatent en Égypte. Le 11 février 2011, le vice-président Omar Souleiman annonce la démission de Moubarak de ses fonctions de président, une proclamation qui provoque des scènes de liesse dans toute l’Égypte. Adèle assiste en spectatrice impassible à cet événement capital de l’histoire politique égyptienne, ayant bien d’autres soucis en tête. « Elle est trop nerveuse pour supporter l’agitation du monde. » Peut-être sommes-nous tous finalement peu intéressés par cette Histoire pourtant importante du monde actuel ? Peut-être même qu’à l’image d’Adèle avons-nous entendu parler de cette nouvelle comme d’un fait d’actualité trop éloigné de nos propres vies ?

Le 11 février, à dix-sept heures trois, le vice-président Souleiman annonce la démission de Hosni Moubarak. Les journalistes hurlent, se sautent dans les bras. Laurent tourne le visage vers Adèle. Il pleure.
« C’est merveilleux, non ? Quand je pense que tu aurais pu y être. C’est vraiment bête cet accident. Ce n’est pas de chance. »

Leïla Slimani mentionne en outre subtilement la hchouma dans son texte. La hchouma, c’est « l’inconduite qui suscite la honte, le scandale ». C’est une injonction utilisée principalement dans les pays du Maghreb suggérant un sentiment de honte liée à la pudeur. C’est ce mot que prononce un vieil homme inconnu à Adèle alors que la jeune femme « ne fait que regarder » dans une salle du boulevard de Clichy…

Leïla Slimani choisit ingénieusement de parler ici du contexte social de ces événements liés à l’Histoire du monde. S’il s’agit d’épisodes mineurs pour la trame principale, ils sont énoncés explicitement dans le but de susciter l’intérêt du lecteur.

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