Octosong de Levi Henriksen, la douce musique de trois octogénaires

Octosong de Levi Henriksen
Copyright : Presses de la Cité

Octosong est un roman de l’écrivain norvégien Levi Henriksen paru au mois d’octobre 2016 aux éditions Presses de la Cité. Il est traduit en langue française par Loup-⁠Maëlle Besançon.

Après avoir exercé en tant que journaliste pour un magazine de Kongsvinger en Norvège, Levi Henriksen décide de mettre fin à sa carrière de rédacteur pour devenir écrivain à temps plein. Ce romancier aux intrigues réservant une grande place à la musique est également auteur-compositeur, parolier et guitariste. Il fait ainsi partie d’un groupe nommé d’après lui, Levi Henriksen & Babylon Badlands.

Octosong est un ouvrage atypique dans lequel on découvre l’histoire d’une fratrie d’octogénaires bien en rythme dont le parcours laisse sans voix un homme désabusé par son métier.

Une rencontre inattendue déterminante

Jim Gystad est un producteur de musique au regard cynique. Selon lui, son métier est aujourd’hui uniquement basé sur le « commercial » : il a l’impression que la production musicale de ces dernières années est trop axée sur l’aspect financier, laissant peu de latitude à la vraie musique, à savoir un mélange de talent, de charisme et de passion artistique.

Alors lorsque ce dirigeant de label se retrouve à l’église et entend les Thorsen chanter du gospel pour la première fois, il se dit instinctivement qu’il est témoin de quelque chose de grand, que ces voix-là peuvent lui redonner l’envie de mener un groupe sur le devant de la scène. Ces voix ont le pouvoir de vraiment toucher le cœur de ceux qui les écoutent.

Ce jour-là, les voix de la fratrie Thorsen touchèrent le réalisateur artistique endurci que j’étais comme aucune autre auparavant.

Timoteus, Maria et Tulla Thorsen ne sont pas des chanteurs comme les autres. Ils sont frère et sœurs et ont tous les trois plus de quatre-vingts ans. Cette maturité séduit Jim Gystad qui perçoit dans leurs inflexions mélodieuses un pan de leur histoire, « chaque mot formulé semblant être un fragment de vie qu’ils avaient eux-mêmes vécu ».

Le réalisateur apprend que les Thorsen ont connu un succès important durant leur jeunesse, qu’ils ont même eu une certaine renommée aux États-Unis. Il se met alors en tête de remettre cette fratrie à l’ordre du jour, d’infléchir la tendance, et ce malgré l’âge avancé de ces artistes. S’exprimant à la première personne du singulier, Jim Gystad embarque le lecteur dans sa quête, l’invite à mesurer l’impact de cette rencontre sur sa vie de professionnel de la musique.

Des relations humaines au cœur de l’intrigue

De fil en aiguille, le lecteur assiste à l’évolution de la relation qu’entretient Jim Gystad avec Timoteus, Maria et Tulla Thorsen. Ce rapport humain s’enrichit à travers la communication, l’écoute et l’échange. Levi Henriksen expose ici un partage d’expérience finement travaillé, permettant à la fois aux anciens de se confier et de se livrer à une introspection de leur vie ; et au producteur qui les écoute de s’enrichir de ces circonstances de vie, d’y trouver un écho avec son quotidien.

Chacun de ces personnages s’exprime sur ses propres souffrances, chacun à sa façon, avec un tempérament qui lui est spécifique. L’auteur choisit ici d’utiliser les champs lexicaux de la nostalgie, de la musique et du voyage pour faire entendre ses êtres de papier. La musicalité des phrases composées par Levi Heriksen est ici perceptible.

Dès qu’elle se mit à raconter, sa voix passa dans un registre plus grave, comme si elle récitait un poème ; son ton avait un caractère répétitif qui m’émouvait, me replongeait dans mon enfance, quand on me lisait un livre.

Comment se fait-il que chacun réagisse aussi différemment face à l’épreuve ? pensai-je. Je connais des gens qui se noient à la première vaguelette, tandis que d’autres s’accrochent à la barre, font le dos rond, et tracent leur route en dépit de toutes les tempêtes qui s’abattent sur eux.

Octosong renferme en son sein quatre personnages aux personnalités différentes mais complémentaires. Les membres de la fratrie Thorsen se connaissent par cœur, à l’image des chansons qu’ils interprètent ensemble. Jim Gystad apparaît comme le témoin de leur force, de leur aptitude à apprécier les qualités comme les défauts de l’autre : un lien familial fort endurci au gré du temps et des épreuves.

Une entrée dans l’histoire contemporaine de la musique

Levi Henriksen aborde avec délectation l’histoire contemporaine de la musique dans Octosong. De nombreuses références en la matière sont insérées dans son énonciation singulière, donnant au lecteur l’opportunité d’en apprendre beaucoup sur le rock, la soul, le blues et le jazz. Une playlist de vingt chansons est d’ailleurs proposée par les éditions Presses de la Cité pour accompagner la lecture de ce roman.

Le musicien et romancier évoque ainsi la célèbre photographie prise lors du concert de Creedence Clearwater Revival à Oakland, une image considérée aujourd’hui comme mythique sur laquelle on peut voir trois femmes, les mains tendues, qui se détachent clairement du reste du public.
Il présente aussi Dick Rowe, responsable de la découverte de nouveaux talents pour Decca Records. Ce dernier est, entre autres, l’homme qui a refusé de signer les Beatles (alors inconnus du public) car, selon ses propos, les groupes à guitare seraient bientôt passés de mode : « Guitar groups are on their way out ». Levi Henriksen qualifie cette anecdote de « raté légendaire » dans l’histoire du rock.

Parmi les exemples avancés par Jim Gystad pour convaincre les Thorsen de chanter à nouveau – évoquant la longévité comme moteur d’une carrière – réside le grand B. B. King, chanteur de blues, guitariste et auteur-compositeur américain qui continue de se produire sur scène jusqu’en 2014, alors qu’il est âgé de quatre-vingt-neuf ans. Sa performance à la Maison-Blanche en 2012 montre un aperçu de son talent sans pareil.
Le producteur propose aussi à la fratrie l’exemple de John Lee Hooker, chanteur, compositeur et guitariste américain qui lui a plus de quatre-vingts ans quand sort son album Don’t Look Back en 1997. La chanson éponyme de cet opus permet à John Lee Hooker et Van Morrison d’obtenir le Grammy Award de la Meilleure Collaboration pop avec voix.

Cette musique [le blues], plus que n’importe quelle autre, est avant tout une question d’émotions, or quand tous les morceaux, sans exception, reprennent la même formule, celle-ci devient vite mathématique.

Sur la question du racisme, Levi Henriksen opte pour la très juste interprétation de Strange Fruit par Billie Holiday. Strange Fruit est d’abord un poème composé en 1937 par le professeur Abel Meeropol plus connu sous le pseudonyme de Lewis Allan. Ce texte dénonce le racisme américain, en particulier le lynchage des Afro-Américains aux États-Unis. La mise en musique de ce poème en 1938 par la femme de Meeropol, Laura Duncan, et la popularisation du titre par Billie Holiday l’année suivante font la renommée de cette chanson.

Levi Henriksen mentionne en outre divers artistes d’origine nordique dont Jan Johansson, un pianiste de jazz suédois connu pour son album Jazz på svenska, « un des dix meilleurs albums de tous les temps, tous genres, époques et origines confondus » selon l’écrivain ; Yngwie Malmsteen, un musicien et chanteur suédois connu pour être un virtuose de la guitare électrique, qui selon le Time, magazine américain populaire, fait partie des dix meilleurs joueurs de guitare électrique de tous les temps ; et Aage Samuelsen, un chanteur de musique religieuse et évangéliste norvégien connu surtout pour son titre En Halleluja sang.

Bien d’autres artistes – Boney M, The Band, Chet Baker, Keith Richards, The Clash, etc. – sont mentionnés dans Octosong, une singularité qui rend le roman d’autant plus agréable.

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