Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion

Soleil amer de Lilia Hassaine
Copyright : Gallimard

Choisissant pour épigraphe deux vers du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud – « Les Aubes sont navrantes/Toute lune est atroce et tout soleil amer » –, suggérant de sorte une traversée en mer singulière où l’avènement n’est peut-être que désenchantement, désillusion et mélancolie, Lilia Hassaine traite en son deuxième roman d’exil et de mensonge à travers la destinée d’une famille algérienne installée en France.

Une aventure française

Soleil amer démarre par une scène d’enfants « [campant] des personnages » romains, se livrant à des « luttes fratricides », des petites guerres qui sans cesse se terminent et recommencent. On est alors dans la région montagneuse de l’Aurès en Algérie, en 1959. Là, Naja, vingt-six ans, élève seule ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, encore bébé. Son mari Saïd a quitté le territoire six mois plus tôt, recruté pour travailler dans le secteur automobile en région parisienne. Naja s’accommode tant bien que mal de cette situation : « l’absence de malheur [suffit] à son bonheur ».

Jeune trentenaire, Naja rejoint son époux par la voie maritime après cinq années séparée de lui – ce dernier ayant suffisamment économisé pour les « faire venir ». Elle croit alors que les siens seront comblés, que la France est synonyme de « confort » et d’« abondance ».

Naja imaginait que tout serait plus facile à Paris. Sur le bateau entre Alger et Marseille, elle avait donné aux oiseaux les dattes qui lui restaient, persuadée que ses enfants ne manqueraient plus de rien. L’horizon était dégagé. La vraie vie commençait.

Mais la France ne leur offre pas l’accueil tant espéré. D’abord, Saïd n’obtiendra jamais le statut professionnel qu’il escomptait. Il est maintenant ouvrier spécialisé, mais « [sait] qu’il n'[évoluera] plus ». Ses agissements, de plus en plus violents, ses traits de visage, désormais vieillis, trahissent sa déception. Naja, comme bien d’autres femmes, devient « [la proie] des frustrations » de son mari.

Aussi, leur lieu de vie ne reflète pas la soi-disant richesse de l’État français. Naja, Saïd et leurs enfants habitent l’étage supérieur d’une maison dite « vétuste », ne disposant que d’une chambre. Ils intègrent ensuite les « grands ensembles », en « périphérie de la ville », les premiers HLM de la banlieue parisienne. Ces HLM sont pensés tel le lieu où tous se retrouveraient « heureux » de partager ensemble ; le lieu d’une diversité culturelle, socio-économique, religieuse et linguistique. C’est surtout un lieu dont Lilia Hassaine décrit l’évolution au moyen d’ellipses temporelles et dont le devenir est loin de ce qui était attendu.

Le projet des premiers HLM, c’était l’utopie du vivre-ensemble, cette idée selon laquelle on mélangerait les cultures et les milieux sociaux. C’est ce qui se produisit, dans un premier temps.

Avec la crise économique, l’État avait réduit le financement des HLM, au profit des banlieues pavillonnaires. Privilégier la propriété à la location, la maison aux barres d’immeubles. Le centre de loisirs fut la première victime de cette nouvelle politique. Depuis, les enfants s’ennuyaient avec ce qu’ils trouvaient, y compris le mobilier urbain.

De cette même manière, pratiquant l’art de l’omission narrative, Lilia Hassaine retrace sur près de quatre décennies les moult décisions et revendications politiques qui ont un impact sur la famille qu’elle choisit de nous conter : on contemple ainsi en filigrane de l’intrigue principale le « lot de silences et de secrets » charrié par la guerre d’Algérie, les mouvements universitaires et les grèves de 1968, les révoltes du monde ouvrier réclamant des semaines de quarante heures et la hausse des salaires, la montée des protestations féminines. L’écrivaine dépeint en ce contexte la dualité des sentiments de ses personnages.

D’un côté [Saïd] se disait fier de ses origines et de sa culture, de l’autre il espérait se fondre dans le paysage français. D’un côté il désirait rentrer au bled, de l’autre il rêvait que ses enfants s’intègrent. Il oscillait entre deux pays, entre deux projets, et élevait ses enfants dans la même dualité. La dualité comme identité, c’était déjà une contradiction, il n’existait pas de mot pour dire « un et deux » à la fois. Le langage échouait à décrire sa réalité. Alors devant la faillite de la langue, on le renvoyait à son étrangeté : dans le regard des Français, il était l’immigré ; en Algérie, il s’en était aperçu au mariage de Maryam, il était aussi devenu l’immigré. On ne veut pas de celui qui arrive, on en veut à celui qui nous quitte. Il appartient à un ailleurs, à un espace qu’on tient à distance. Ne pas être « un », c’est être suspecté de duplicité.

Cette « aventure » française semble in fine se solder par un échec, d’où, sans doute, le titre du roman : la célèbre expression « soleil amer » de Rimbaud, presque oxymorique, connote le parcours des membres de cette famille qui, voguant sur des eaux intranquilles, se retrouvent défaits, déçus, abattus.

Un mensonge aux lourdes conséquences

Alors que leur situation financière ne le permet pas, Naja tombe enceinte au mitan de l’année 1964. Saïd lui propose que l’enfant soit adopté par son frère Kader et sa femme Ève, un couple infertile qui aurait les moyens de l’élever. Naja « [sait] que venant de Saïd, la question n’en n'[est] pas une » et son ébranlement est ici suggéré par le champ lexical de la perte ; puis elle commence à faire le deuil de l’enfant, se persuadant que son bébé « ne voudrait pas d’elle ».

Surtout, elle imaginait la vie de son enfant, dans une maison confortable, une existence entourée de livres, la promesse d’un avenir sans nuages. Elle voyait la liberté qu’il aurait, les rêves qu’il saurait réaliser. Avoir le choix, tout était là, elle qui avait toujours suivi le fil de son destin, sans broncher, sans se plaindre.

Ce que ni Naja ni Saïd ni Ève ni Kader n’avaient anticipé, c’est que Naja donnerait naissance non pas à un garçon mais deux : Naja offre alors à Ève « le plus costaud », Daniel ; et garde Amir avec elle, le « prince », « [reportant] toute son affection » sur lui. Peu de personnes connaissent la vérité quant à la naissance des jumeaux : au sein de la fratrie, Maryam et Sonia sont mises au courant mais pas Nour, jugée trop jeune ; les voisins d’Ève et Kader, comme ceux de Naja et Saïd, ignorent tout de l’affaire.

Plus les années passaient, plus le secret s’enfonçait, et on empilait par-dessus des mensonges comme on coule du béton pour combler un trou.
Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant.

Daniel et Amir, bien qu’antinomiques dans les descriptions physiques proposées par Lilia Hassaine, entretiennent au fil du temps une relation symbiotique, une relation dans laquelle chacun bénéficie de l’autre et nécessite l’autre. Nour développe quant à elle un « attachement inné » pour Daniel qu’elle croit être son cousin. Naja et Ève ont un lien dit « particulier », au-delà du « lien familial » ; mais leur connivence, de manière prévisible, se délite à mesure que grandissent les garçons. Du reste, Daniel et Amir, élevés différemment, disposant de ressources tout aussi différentes, n’auront pas les mêmes opportunités de vie.

À ce mensonge si singulier, Lilia Hassaine oppose celui qui entoure les circonstances de la guerre d’Algérie, jouant de sorte à la fois sur les conséquences de la non-vérité quand il est sujet d’une question intime et d’une question collective. Elle mentionne à ce titre la « nuit d’octobre 1961 oubliée », cette nuit dont « on ne voulait plus parler » mais qui « resterait dans l’obscurité des mémoires, dans les profondeurs des cauchemars ». Elle constate en définitive à quel point, dans l’une ou l’autre circonstance, les répercussions sont définitives, d’une violence et d’une portée sans pareilles. En ce roman se dévoile ainsi progressivement le motif littéraire de la division : Daniel est séparé de sa mère ; Daniel et Amir vivent une gémellité empêchée ; les cités HLM sont opposées aux résidences pavillonnaires ; l’Algérie et la France semblent rivales malgré un pan de leur histoire commune…

Un regard sur la condition féminine

À travers les interrogations de ses protagonistes féminines, Lilia Hassaine s’intéresse aussi de près à la condition des femmes. Elle montre leur quotidien, leur recherche d’émancipation, leur chemin semblant tout tracé par l’autorité patriarcale et l’évolution des mœurs de société – à titre d’exemple, en 1968, nous rappelle l’écrivaine, « marier une fille de quinze ans était autorisé en France ».

Quand en 1975 Sonia interroge Sheila, leur ancienne voisine, sur le mariage, sur la place des conventions sociales et des traditions quant à cette institution jugée sacrée, Sheila lui répond que malgré « l’année 1968 », la « révolution sexuelle » et la « libération des mœurs », rien n’a profondément changé pour « Mme Tout-le-Monde » – une remarque pertinente paraissant quelque peu anachronique.

« Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultée ou moquée ? La Parisienne libertine, la féministe de Saint-Germain, la femme de notable excentrique, pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier, faire des enfants, et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement un bon salaire, et donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal d’ailleurs, on aura fait un grand pas. »

Naja, mère de trois filles, « aurait voulu ne jamais [en] avoir […], car elle en [sait] les tourments ». Selon elle, « naître fille » équivaut à ne « jouir d’aucun plaisir ». Naja évolue en effet selon le bon-vouloir de son mari, se soustrayant à ses désirs. Elle rêve, sans jamais pourtant s’autoriser à vraiment y penser, d’une possible indépendance de son époux – ce qui, à en croire Ève, ne serait envisageable que par la culture.

Naître fille, ça voulait dire devenir la boniche de ses frères, puis celle de son mari, ne jamais jouir d’aucun plaisir, si ce n’est ceux de la bouche, et donc grossir, grossir, grossir, tomber enceinte autant de fois que possible, accoucher sans un bruit, brider ses propres filles, qui reproduiront le même schéma à leur tour : « La féminité est une maladie transmissible. On trimballe les tares de nos mères, et on les refile à nos mômes », répétait souvent Michèle, la voisine. Naja était d’accord.

De cette même manière, on retrouve tout au long de l’œuvre de nombreuses réflexions portant sur la quête de liberté des femmes, sur leur affranchissement nécessaire de la gent masculine.

Un portrait analytique

Lilia Hassaine offre en somme en Soleil amer le parcours d’êtres exilés du crépuscule des années 1950 à l’aube des années 2000, une épopée moins « confortable » que dévastatrice durant laquelle des décisions – familiales et étatiques – influencent la trajectoire des femmes et hommes concerné·e·s. Elle emploie pour ce faire une écriture journalistique qui témoigne d’une réalité sociale et sociétale, révélant de sorte les décisions et espérances gouvernementales qui, hélas, n’aboutiront pas comme souhaité et condamneront certaines familles à leur triste sort. Il est en outre question ici du poids du passé, de la « langue des souvenirs » et d’une « conscience de [l’]impuissance » des un·e·s et des autres quant aux aléas de la vie.

On devrait apprendre à aimer les traces du passé, les rides qui ressemblent à des larmes, celles qui témoignent d’un caractère anxieux et marquent le front. Les visages qui vieillissent le mieux sont ceux qui ont vécu.

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