Chavirer de Lola Lafon, ne plus être en équilibre et basculer…

Chavirer de Lola Lafon
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Écrivaine et musicienne française née en 1974, Lola Lafon s’intéresse dans ses écrits aux notions de viol et de consentement. Elle explore notamment ces questions dans ses romans Une fièvre impossible à négocier (Flammarion, 2003) et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (Flammarion, 2011).

En cette rentrée automnale 2020, l’écrivaine revient sur le devant de la scène littéraire avec un nouvel ouvrage embrassant ces sujets intitulé Chavirer. Fine connaisseuse des milieux artistiques – elle-même chanteuse et danseuse, de classique et contemporain, depuis son plus jeune âge[1] –, Lola Lafon révèle l’envers des décors pailletés au moyen d’une anti-héroïne victime d’un engrenage inqualifiable. Cette femme, que l’on suit de son adolescence à l’âge mûr, est observée sous le prisme de nombreux autres personnages, des êtres singuliers par lesquels elle existe.

Un incipit révélateur

Dès les premières lignes de Chavirer, Lola Lafon dévoile le caractère superficiel des univers « dansants » (cabarets, théâtres ou autres scènes de spectacle publiques). Cléo, personnage principal du roman, apparaît telle une artiste qui a du métier, ayant accumulé de nombreuses heures de danse dans ces endroits où la femme n’est qu’un modèle parmi tant d’autres, comme le suggère l’écrivaine en décryptant un à un les artifices utilisés par la danseuse. Le maquillage possède ici le pouvoir de tout dissimuler, même l’identité d’une personne.

Lola Lafon développe ainsi l’idée qu’en ce milieu, une femme n’est pas perçue pour ce qu’elle est mais uniquement pour son corps. Cette assertion est sans doute la plus hypnotique de l’incipit : l’écrivaine expose cette vérité tranchante avec subtilité, par impressions, notes d’atmosphère et ambiances. Le narrateur suggère plus qu’il ne dit ; il y a la monotonie des nuits, l’invisibilité de ces danseuses lorsque leur maquillage n’est plus, un cruel effacement de soi sous « fond de teint Porcelaine 0.1 » au profit d’une uniformité de surface. La femme est peut-être telle une paillette, à savoir telle une « chose », traitée à l’image d’un déchet rendu beau, utile.

Tout était faux, là résidait la beauté troublante de ce monde […]. Les filles faisaient semblant d’être nues, elles surjouaient leur joie sur scène quatre-vingt-dix minutes durant, ça c’est Paris, elles venaient d’Ukraine, d’Espagne ou de Clermont-Ferrand. La sueur ternissait le satin de leurs bustiers, les traces jaunâtres persistaient en dépit des nettoyages, les strings étaient pulvérisés de spray antibactérien, les résilles s’incrustaient dans le tendre des cuisses, elles laissaient des ratures quadrillées : de loin, on n’en percevait rien.

On discerne en ce prologue l’ensemble des éléments constituant la structure littéraire de Chavirer. Cléo est une femme parmi tant d’autres, évoluant dans un environnement « faux » par amour pour la danse. Son monde éblouit les inconnus qui ne perçoivent pas, de leur confortable siège, à quel point les rides sont creuses, les colorations bon marché. Il y a surtout cette image persistante de l’imperceptible : personne de l’extérieur ne peut se représenter les règles imposées par le milieu. Personne ne peut imaginer la façon dont Cléo fait irruption dans cette machine infernale.

Un regard flatteur, destructeur

À douze ans et demi, Cléo entreprend des cours de danse classique. Elle manque de grâce et ne se sent pas à sa place aux côtés de filles qu’elle se figure à l’enfance dorée. Sa famille à elle n’est pas aisée ; là où elle vit n’est pas un palais ; avoir la « classe » n’est pas inné pour elle. Ce n’est qu’une question de temps avant que Cléo ne soit congédiée par Madame Nicolle. Un jour pourtant, face à son écran, la jeune fille contemple les mouvements harmonieux des danseurs des Champs-Élysées. Là se produit son déclic, son élan du cœur. Voilà ce qu’elle souhaite faire. Évoluer en tant que professionnelle de la danse. Stan rentre ainsi dans la vie de Cléo, puis Cathy. Telle une providence.

Plus belle qu’une mère et plus fascinante qu’une copine, Cathy chantonnait un refrain que les adultes n’entendaient pas, elle parlait couramment une langue adolescente semée de mots magiques : futur, repérée, exceptionnelle.

Cathy est une représentante de la fondation Galatée. Elle a ainsi pour rôle de dénicher des jeunes talents : cette fondation Galatée accorde des bourses d’études aux adolescentes qui souhaitent évoluer dans des domaines artistiques. Cathy, telle une araignée tissant sa toile, témoigne de l’intérêt pour Cléo. De l’amour, semble-t-il. Et Cléo, trop jeune pour s’en méfier, accepte avec ravissement ses cadeaux multiples, l’argent qui lui est donné ; elle ne vit plus que pour ces moments partagés avec Cathy. Sentant sans doute son emprise grandissante sur sa protégée, cette dernière organise pour Cléo un premier entretien avec les membres du jury qui jugent de l’attribution des bourses, des hommes d’âge mûr. Cléo doit être « cap » d’improviser. Elle passe le test avec brio. Les entretiens s’enchaînent ; Cléo se retrouve seule avec ces hommes d’influence, au milieu d’autres fillettes aussi jeunes qu’elle. L’intolérable se produit.

À treize ans donc, Cléo est victime de viol – mot que Lola Lafon n’utilise pas une seule fois dans Chavirer –, mais se persuade que son plus grand malheur est de ne pas avoir su se « détendre » : elle ressent « une honte qui en dissimulait une autre. La honte de s’être laissé faire et la honte de ne pas avoir su se détendre pour se laisser faire. »
Nonobstant ses efforts, Cléo n’obtient pas la bourse de la fondation. Son dossier est mis en « pause », elle doit gagner en « maturité ». En attendant, pour redorer son blason, Cléo pourrait devenir l’assistante de Cathy : elle repérerait des filles avec potentiel et transmettrait leurs coordonnées à Cathy… Cléo accepte ce travail rémunéré – c’est une championne – et met ses semblables en relation avec sa bienfaitrice, se figurant que peut-être Jean-Christophe ou Marc useraient également de leurs doigts avec celles-ci. Elle collabore. Grisée par les compliments de Cathy. Elle collabore. Persuadée qu’elle l’aura bientôt cette bourse. Elle collabore. Elle ne dit rien, surtout, le jour où Betty, douze ans, apparaît devant Cathy.

Au moyen d’une écriture froide et incisive, Lola Lafon illustre la descente aux enfers d’une enfant rêvant de briller sur la scène. Elle attribue d’ailleurs à la fondation aux résultats chimériques un nom à connotation mythologique : « Galatée » fait référence à la nymphe marine éponyme, Néréide d’une grande beauté, objet de désir d’un géant aux traits peu communs nommé Polyphème. La fondation Galatée a ce même pouvoir d’attraction sur Cléo. Il s’agit d’une institution bien huilée, existant grâce à la complicité de gens comme Cathy ou comme le personnel des restaurants où se déroulent les entretiens avec les jurés, faisant miroiter aux danseuses innocentes l’espoir d’une vie meilleure.

Un miroir aux multiples facettes

Lola Lafon choisit d’informer ses lecteurs sur le devenir de Cléo et Betty au moyen d’une narration éclatée balayant les décennies. On découvre ainsi la difficile construction des deux femmes à travers les péripéties de Yonasz, « ami » de Cléo, témoin de son adolescence pénible ; Lara, ancienne amante de Cléo, indice de l’incapacité de la danseuse à aimer « comme il faut » ; Claude, habilleuse au Diamantelles qui observe la mésestime de Cléo pour elle-même ; ou encore Ossip, médecin percevant l’angoisse à se déshabiller de Betty ; Alan, régisseur amant d’une fausse « Natacha », qui entend néanmoins les non-dits de cette dernière ; ou Anton, jeune garçon essayant d’aider sa tante à mieux appréhender ce qu’est le mouvement #MeToo. Ce sont finalement ces rencontres successives qui bâtissent la psyché de Cléo et Betty.

On découvre surtout qu’en 2019, un « fichier retrouvé sur l’ordinateur d’un membre supposé du réseau » contient près de quatre cents photos de jeunes filles sélectionnées depuis 1984 pour une bourse fictive, prétendument émise par la fondation Galatée. La police, soutenue par le ministère de l’Intérieur, lance un appel à témoins auprès de « celles qui auraient été approchées par ladite fondation ». Peut-être est-il temps pour ces femmes d’affronter leur passé qui hante encore tant leur présent.

L’affaire Galatée nous tend le miroir de nos malaises : ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit. Rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non.

Lola Lafon propose aussi en filigrane de son intrigue une kyrielle de thématiques de société. Elle traite de débats d’époque communément connus comme le revenu des prestations sociales tel qu’il est pensé par les politiques, le manque de diversité dans les plus grandes institutions françaises, le racisme et l’antisémitisme persistants dans la société française, l’opposition ou l’adhésion à un certain traditionalisme. Chavirer invite de la sorte tout un chacun à considérer les multiples facettes de vie de deux femmes brisées, sous fond de mutations sociales, des années 1980 à aujourd’hui.

Une rédemption possible

Lola Lafon offre en somme une réflexion saisissante sur ce que sont la culpabilité et le consentement. Elle illustre en Chavirer la honte éprouvée par les victimes de violences sexuelles : il s’agit d’un sentiment persistant, qui n’est que plus envahissant à mesure que se succèdent les jours, les mois, les années. Les protagonistes féminines de ce roman semblent se soumettre au silence non par lâcheté, mais par manque de légitimité (le croient-elles) en ce qui concerne leur statut de victime. Cléo pense « je ne souffre pas de ce qu’on m’a fait, je souffre de ce que je n’ai pas fait, je ne suis victime de rien ». Seule l’usure du temps lui permettra de vraiment comprendre ce qu’elle a vécu et, peut-être, trouver les mots pour en parler. Du reste elle était, à l’image de toutes ces filles mineures piégées, dans l’ombre d’une institution manipulatrice qui fonctionne grâce au concours de personnes « au courant », parfois « minuscules », qui pourraient pourtant mettre du sable dans l’engrenage. Cléo a glissé vers la complicité, voire l’adhésion, par amour d’une femme. Par amour pour ce regard posé sur elle, Cléo a chaviré.

CHAVIRER : Ne plus être en équilibre et basculer. Synonymes : basculer, capoter, verser.[2]

Le pardon apparaît ici comme le fil rouge de la narration. Les personnages de Chavirer doivent apprendre à se pardonner eux-même et « accepter » ce qu’ils ne peuvent défaire, se démettre en quelque sorte de leur envie inconsciente de s’auto-flageller. Ce pardon semble possible que si l’on s’ouvre aux autres : Lola Lafon définit cette action comme une « décision », un « renoncement ».

Le pardon n’était pas l’oubli. L’offense ne disparaissait pas comme une tache sur un tissu. Pas plus qu’elle n’était provisoirement « recouverte » par le pardon. Pardonner était une décision, celle de renoncer à faire payer à l’autre. Ou à soi-même.

Notes    [ + ]

  1. Ludovic Perrin. Lola Lafon à fond in Libération. 13 février 2006. URL : https://next.liberation.fr/musique/2006/02/13/lola-lafon-a-fond_29744
  2. Larousse. Définitions : chavirer. Consulté le 10 décembre 2020. URL : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/chavirer/15027

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