Chez nous de Louise Candlish, un foyer en cours de destruction…

Chez nous de Louise Candlish
Copyright : Sonatine

Le nombre de divorces et de séparations est en augmentation dans nos sociétés depuis les années 1980. Il est important, pour les couples mariés optant pour l’une de ces solutions, de définir les termes de ces dissolutions, notamment s’ils ont à leur charge des enfants – idéalement, le bien-être psychique de ces derniers doit être privilégié. Louise Candlish, écrivaine britannique née à Hexham en Angleterre, choisit d’exploiter cette thématique dans Chez nous, un thriller domestique atypique paru en France en mars 2020 au sein des éditions Sonatine, grâce à la traduction de Caroline Nicolas.

Louise Candlish illustre en effet dans son roman les éventuelles situations dramatiques dans lesquelles peuvent se retrouver deux personnes ayant pourtant convenu ensemble d’un arrangement pour leurs enfants. L’écrivaine compose ici un scénario original partant d’une volonté de « bien faire » de ses deux personnages principaux et donne au lecteur la possibilité de démêler le vrai du faux grâce à une énonciation polyphonique.

Une terrible méprise

Fiona et Abraham Lawson, respectivement connus sous les pseudonymes Fi et Bram, sont encore mariés mais séparés. Âgés d’une quarantaine d’années, ils ont deux enfants de neuf et sept ans, Leo et Harry, et vivent dans un quartier résidentiel de Londres. Choisissant de privilégier le bien-être de ses garçons, Fi opte, malgré l’infidélité de Bram, pour l’aménagement d’un « système » de nesting au sein de leur maison principale : le nesting est une solution de garde partagée pour deux parents séparés et/ou divorcés par laquelle les enfants du couple restent habiter dans la demeure familiale principale et chaque parent, à tour de rôle, occupe la maison avec eux.

Bird’s nest custody offers exactly what you would expect from a real bird’s nest: strength, safety and continuity for the chicks. With the best will in the world, it can be unsettling for [children] to shuttle between two homes, especially if those homes aren’t in the same area. This completely negates that disruption. In the best-case scenario, they’ll hardly notice anything has changed.
Le nesting offre exactement ce qu’on attendrait d’un nid d’oiseau : solidité, sécurité et continuité pour les poussins. Même avec la meilleure volonté du monde, il peut être perturbant pour [les enfants] de faire la navette entre deux domiciles, particulièrement si ces derniers ne sont pas dans le même quartier. Ce système ôte ce bouleversement de l’équation. Dans le meilleur des cas, ils remarqueront à peine que quelque chose a changé.

Ainsi Fi et Bram ont décidé d’adapter leur mode de vie aux besoins de la famille. Il est décidé que Fi ait la maison principale et les enfants en semaine, et que dès vendredi soir et jusqu’à dimanche midi, Bram soit avec eux pour les activités extra-scolaires. Leo et Harry habiteraient au même endroit tout au long de l’année et cet arrangement ne perturberait pas leurs habitudes quotidiennes puisqu’ils bénéficierait de ce fameux cocon familial. La maison de Fi et Bram leur a coûté près de 500 000 livres sterling mais vaut aujourd’hui possiblement quatre fois ce montant. Pourtant, Fi n’échangerait sa demeure pour rien au monde : ce bien immobilier représente des années de bonheur en famille, lui inspire tranquillité et protection…

Fi se rend un matin au domicile familial alors que Bram est censé disposer de l’habitation. Elle croit apercevoir au loin des déménageurs en train de transporter des meubles dans sa maison. Agacée, Fi se rend sur son palier et constate avec stupéfaction que tout son mobilier a disparu : un couple, se déclarant propriétaire des lieux, est en train de s’installer chez elle. Le numéro de Bram est hors service, les enfants ne sont pas à l’école… Que se passe-t-il ?

Louise Candlish positionne son lecteur dans la même situation que Fiona Lawson en début de roman. Il est intrigué par la situation terrible dans laquelle se retrouve cette épouse qui a donné son confiance : tout porte à croire que Bram serait l’investigateur de cette fraude immobilière. Pourtant, rien n’est moins sûr… et la romancière permet subséquemment à ce personnage de donner sa version des faits.

Une polyphonie multimédia

L’énonciation préférée par Louise Candlish pour Chez nous est composée de multiples voix, elles-mêmes délivrées par une pluralité de supports. Cette polyphonie permet au lecteur d’avoir une vue sur les pensées des deux personnages principaux : le lecteur pénètre ainsi dans la relation intime de Fi et Bram – de sa genèse jusqu’au moment de leur séparation. Chaque décision du couple semble mener à l’instant incroyable vécu par Fi ; chaque action passée affecte de manière durable les époux Lawson.

L’auteure découpe ici son récit en trois temporalités principales distinctes : le mois de janvier 2017, moment où Fi aperçoit un couple emménager « chez elle », les mois qui ont précédé ces événements, et les mois qui ont suivi les faits. Si les deux premières temporalités se croisent et s’entremêlent, elles se rejoignent nécessairement pour former la dernière en fin d’énonciation.

La journée atypique du vendredi 13 janvier 2017 est décrite au moyen d’une narration à la troisième personne du singulier limitée à la conscience d’un personnage, alternativement Fi et Bram. Les événements sont alors contés tels qu’ils le sont vécus par le personnage concerné. Ces deux focalisations internes se poursuivent avec des énonciations proposées à la première personne du singulier : chaque personnage donne alors son point de vue, Fi s’exprimant par le biais d’un podcast consacré aux affaires criminelles intitulé La Victime, Bram à travers une lettre qu’il rédige grâce au logiciel Word.

Louise Candlish tisse minutieusement la toile des aventures des Lawson. Elle choisit de mêler les deux voix principales des époux de sorte à contrebalancer les arguments donnés par chacun. Une trame commune se dévoile de la sorte, à laquelle s’ajoutent les réactions (parfois moqueuses) d’inconnus, celles des auditeurs de l’émission enregistrée par Fi via les réseaux sociaux.

Ce qui reste d’un couple…

Chez nous offre en somme un regard sinistre sur les dispositions que prennent deux êtres séparés en vue de préserver leurs enfants. Rien ne semble épargner les personnages de ce roman qui, sans doute, sont responsables des situations dans lesquelles ils se trouvent. La romancière expose de la sorte l’engrenage évident d’un mensonge : le fait qu’il faille de nouveaux mensonges pour garder le premier secret. Ainsi, chaque tromperie peut mener tragiquement à une situation irréversible. Et ce sont finalement les enfants qui auront le plus à pâtir de cette conjecture.

Of course, if I had my time again I probably wouldn’t touch a thing. I’d concentrate on the humans. I’d re-purpose them before they destroyed themselves.
Bien sûr, si je pouvais revenir en arrière, je ne toucherais probablement à rien. Je me concentrerais sur les humains. Je les réhabiliterais avant qu’ils se détruisent eux-mêmes.

Louise Candlish traite aussi ici de manière plus ou moins explicite des relations hommes-femmes, de la solitude et du rejet qu’une personne peut ressentir à des périodes de sa vie, des épisodes qui peuvent susciter chez autrui des sentiments d’anxiété ou une dépression, du milieu carcéral britannique et des comportements citoyens. Elle remporte le prix du thriller des British Book Awards 2019 pour l’écriture de ce roman.

I had no idea how dark and disabling pain could get.
J’ignorais encore à quel point la souffrance peut devenir noire et invalidante.

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