Ne m’appelle pas Capitaine de Lyonel Trouillot, deux mondes dissonants en un même lieu

Ne m'appelle pas Capitaine de Lyonel Trouillot
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Dans un article de Joseph Chanoine Charles publié en 2011 dans Le Matin Haïti et intitulé Lyonel Trouillot : la littérature comme arme de combat[1], Lyonel Trouillot, écrivain, professeur de littérature et journaliste haïtien d’expression française et créole né en 1956, révèle avoir « grandi dans le milieu de la classe moyenne et vécu relativement protégé des laideurs des misères haïtiennes ». Il évoque ainsi l’existence d’un gouffre social entre les classes aisées d’Haïti et la communauté locale la plus démunie. Intéressé par le possible dialogue de ces deux ensembles d’individus, il compose en 2018 un texte au titre énigmatique pour les éditions Actes Sud.

Ne m’appelle pas Capitaine, ainsi paru dans la collection « Domaine français » de cette maison d’édition, analyse à travers deux personnages principaux la fracture sociale d’Haïti, où riches et pauvres évoluent en un même lieu sans jamais se côtoyer. Lyonel Trouillot invite ses lecteurs à se rendre compte de cette situation en permettant une rencontre insolite entre des êtres de classes opposées, en les positionnant dans une situation d’écoute favorisant l’appréhension du monde dans lequel vit l’autre, en traitant aussi des passions auxquelles tout être ne peut que se soumettre.

Une rencontre atypique

L’intrigue de Ne m’appelle pas Capitaine démarre par l’attribution d’un sujet. Aude, jeune journaliste en devenir habitant les hauteurs de Montagne Noire à Haïti, doit composer un devoir pour valider sa formation. Son enseignant propose aux étudiants d’entreprendre une enquête de terrain, un « reportage sur un quartier mal connu de l’enquêteur-étudiant ». L’objectif de cette entreprise est, pour l’apprenti, de sortir de sa zone habituelle et de montrer l’évolution d’un quartier d’Haïti « en partant du point de vue d’un témoin ».

C’est la première fois de sa courte vie qu’Aude doit travailler sur ce type de projet. Elle réalise par ailleurs qu’elle ne connaît pas Port-au-Prince en dehors de Montagne Noire, qu’elle n’avait jusque lors jamais véritablement mis les pieds hors de l’enceinte de son quartier, comme s’il existait une frontière invisible délimitant son lieu de vie, entre personnes aisées, et celui de la classe ouvrière haïtienne. Car Aude est issue d’une « famille riche » aux « rituels de riche », aux « idées et […] sentiments de riche ». Elle n’a jamais manqué de rien si ce n’est de considération des siens : son frère est atteint de troubles psychiques ; sa mère a pour don de négliger les contrariétés, de ne parler que de ce qui est gai ; son père est presque absent, jaloux et bien souvent présomptueux.

Sur les recommandations de l’oncle Antoine, l’étudiante obtient les coordonnées d’un homme qui pourrait l’aider à écrire son devoir pédagogique, un surnommé « Capitaine » résidant au Morne Dédé. L’homme désigné n’est autre qu’un vieillard isolé habitant une grande bâtisse délabrée. Ancien expert en arts martiaux, ce dernier passe ses journées à hurler à tue-tête « suppliques et invectives » qui effraient d’abord son interlocutrice. Puis doucement se tient en ce lieu un conciliabule enrichissant.

C’était la première fois que je parlais à des personnes d’un milieu différent du mien sans être en position de chef. La première fois que je faisais face à une situation qui commandait de réapprendre à parler. La première fois que je m’inquiétais de l’effet de mes propos sur leur destinataire. Il fallait trouver un ton juste.

Par cette rencontre atypique, Aude pose un regard de moins en moins acidulé sur la ville de Port-au-Prince : son projet d’étude va finalement réveiller son intérêt pour l’extérieur, sa volonté d’émancipation d’une famille pour laquelle « la mémoire des mondes […] se limite à une peuplade de petits-­neveux, de vieilles tantines, acteurs et spectateurs d’un vaudeville endogame ». Capitaine, quant à lui, va ouvrir les yeux sur la personne qui se tient devant lui, une femme qu’il juge sévèrement au premier abord, une condamnation injustifiée due au statut social d’Aude. Lyonel Trouillot évoque finalement ici le choc des cultures ; il dévoile à quel point ces deux communautés qui ne communiquent pas pourraient chacune à sa façon être source d’inspiration pour l’autre.

Port-au-Prince : une « terre divisée »

L’écrivain choisit ici de composer deux personnages miroir illustrant chacun une facette singulière de Port-au-Prince. Aude et Capitaine sont en effet construits de manière antinomique. « Cinquante ans [les séparent] » en matière d’âge. « Cinquante ans [les séparent] » aussi en termes de réflexion personnelle. Aude est une jeune femme, blanche, issue d’une famille aisée, à l’apparence distinguée… quand Capitaine est un vieil homme, noir, aux finances moindres, au « corps maigre, musclé pourtant ». Lyonel Trouillot choisit volontairement de leur offrir des racines profondément distinctes pour souligner encore l’étrangeté de leur rencontre. Il est ainsi certain que sans l’existence de ce devoir de l’étudiante, jamais les deux êtres ne se seraient rencontrés. Pourtant de cette relation insolite naît une certaine confiance. Aude est probablement celle qui apprend le plus de cet échange, mais une affection mutuelle pour l’autre est palpable ici, montrant la possibilité que deux êtres contraires peuvent nonobstant trouver des lieux d’entente.

Leur alchimie ne suffit toutefois pas à effacer le caractère incompatible de leurs deux mondes. Dans cet Haïti contemporain, l’écrivain dépeint la présence de deux sphères sociales diamétralement opposées. Il emploie volontairement des descriptions détaillées et la figure de style de la comparaison pour noter les différences des espaces de vie de ses protagonistes. De la sorte il apparaît très nettement qu’à Haïti coexistent opulence et pauvreté, richesse et misère. Lyonel Trouillot mentionne particulièrement ces situations de profusion et de manque quand il traite d’alimentation (où certains mangent trop quand d’autres ne disposent que de « maigres » repas), d’habitation (où certains profitent de « deux hectares qui donnent sur la mer » quand d’autres vivent dans de « vieilles villas » aux « toits […] rafistolés avec du bois sale et des tôles usagées ») et de biens matériels (où certains disposent de voiture comme d’objet jetable quand d’autres dorment sur des nattes dans peu d’intimité).

Il y a enfin cette image d’une jeunesse délaissée qui tente de se relever symbolisée par des personnages adolescents surnommés Jameson, Ti Fritz, Job, Moïse, Malouk, Abner, Foufoune et Magda ; et l’image d’une « armée d’enfants fous avec de la haine plein les yeux ». Capitaine offre aux premiers un refuge pour dormir, observe les seconds incapable de leur en vouloir, puisque maltraités trop tôt par la vie.

À Montagne Noire la violence ne montait pas jusqu’à nous. […] Mais, dans les rues de la ville, la violence ne demande pas la permission. Elle bout et il n’y a pas de couvercle.

Lyonel Trouillot livre ici au moyen d’une plume acérée sa vision de la capitale haïtienne : Port-au-Prince avance à deux vitesses car certaines personnes y sont victimes de l’exclusion sociale. D’un côté, les fortunés continuent à s’enrichir ; de l’autre, les laissés pour contre tentent de survivre par tous les moyens, y compris les moins honorables.

Un amour désavoué

Ne m’appelle pas Capitaine est aussi l’occasion pour son auteur d’apporter une touche de poésie – certes, tragique – dans un univers contemporain marqué par les difficultés et les désillusions. L’incipit de ce roman, présenté ci-après, donne à apprécier une oralité que l’on retrouve tout au long de l’œuvre. Il montre surtout l’existence d’un amour blessé.

Ne m’appelle pas Capitaine. N’en déplaise aux poètes, mes chagrins jamais n’ont eu le pied marin. Et ma seule envie de voyage, c’était d’avoir voulu te suivre. Ne m’appelle pas Capitaine. Je suis une vieille mygale, un petit crabe de terre. Et demain, tu me piétineras, cracheras sur mes blessures. Vivre, c’est comme ça. On marche sur le dos de l’autre. Qu’importe le temps. Demain. Hier. C’est sur le dos de l’autre qu’on marche. Parfois on le retourne et on marche sur son cœur. C’est comme ça. Merde. Ne m’appelle pas Capitaine. Tout ramène à ça. L’intention qui foire. On cherche le chemin et on tombe dans la boue qui couvre le chemin. Capitaine, mon œil ! Capitaine de vos eaux boueuses !

Capitaine évoque de la sorte une passion désavouée. Les cris qu’il rugit quand bon lui semble sont dirigés contre une seule femme, une amante aujourd’hui absente de sa vie, briseuse de cœur, une femme qui lui a ôté par le même temps l’envie de se battre. Le titre du roman fait ainsi référence au surnom que cette complice dévouée à « la cause » politique de son pays lui avait attribué. Capitaine croyait fermement en l’affection de sa maîtresse et en leur relation nouvelle, mais elle aimait davantage encore sa lutte contre l’injustice, la dictature : elle pensait détenir « le pouvoir de changer les choses ».

Lyonel Trouillot positionne Aude en tant que témoin de ce « mal-être », ce qui la mène à réfléchir à son tour à la façon dont elle a traité celui qui l’a aimée. La jeune femme réalise alors qu’elle n’a pas su apprécier à juste valeur ce qui lui était donné, un amour désintéressé. Et ce sont in fine les non-dits, les secrets enfouis, qui, sans doute, définissent une part de tout être. À deux reprises, les vers suivants, prononcés par Capitaine, sont retranscrits : « Quand je ne serai que fantôme, je t’aimerai / l’amour n’est pas lueur que l’on capte au passage / musique de chambre dans la nuit / mais tendresse clocharde qui tombe sans se dédire / quand je serai fantôme je t’aimerai / effacé / ébloui / fidèle à ton éternité. »

Une polyphonie magistrale

Lyonel Trouillot, par son écriture à la fois incisive et lyrique, dénonce ici une réalité haïtienne déconcertante. Il offre un texte relativement court mais engagé sur la question de l’indifférence des plus « nobles » quant à l’extrême pauvreté des plus nécessiteux sur cet État insulaire. En mettant en regard la vision d’une jeune fille de famille aisée qui, grâce à un projet d’étude, comprend son statut de privilégiée, et celle d’un homme marginal, volontairement en retrait, ne vivant que de peu, qui va progressivement se laisser attendrir par la journaliste en herbe, le romancier insiste sur l’éventualité d’une entente entre ces deux mondes, où chacun pourrait bénéficier d’un contact avec l’autre.

Ne m’appelle pas Capitaine est surtout un roman d’une polyphonie magistrale. S’il peut être un peu déroutant dans ses débuts compte tenu de la puissance des différentes voix entremêlées, il n’en est pas moins révélateur d’une structure littéraire travaillée avec précision. La « conversation » menée par Aude et Capitaine semble en premier lieu se composer de dialogues ne se répondant pas ; elle évolue en un échange bienveillant dont la rythmique suscite une certaine empathie. Les multiples voix du roman dévoilent en outre des réflexions « humaines » : chaque être, quelle que soit sa classe ou sa condition, possède son lot de doutes, sa part de regrets ou de remords. Ainsi si la question sociale est inhérente à la définition du quotidien de chacun, elle n’annihile pas le caractère incertain de la vie, le fait que tout être puisse un jour se sentir « démuni » vis-à-vis de la situation qu’il expérimente. Toutes ces voix trouvent de la sorte un écho à leur propre malheur. À noter aussi que les tournures de phrases de Lyonel Trouillot sont ici poétiques, composées avec une économie délibérée : chaque mot pèse véritablement sur le discours.

L’écrivain évoque enfin l’héritage historique et politique de l’île. À titre d’exemple, le Morne Dédé est un quartier de Port-au-Prince prestigieux à l’heure de la dictature, au moment où il renferme en son sein les opposants. Au fil du temps il devient un lieu où se réfugient les « échoués »… « Les villes sont des palimpsestes », réécrites à l’infini. Ainsi, l’histoire politique d’Haïti n’est pas, selon Lyonel Trouillot, étrangère aux écarts sociaux persistants aujourd’hui.

Entre ceux qui ont tué et ceux qui peuvent laisser mourir, je ne sais lesquels sont les pires. Oui, petite, on a chacun son déroulé de fatras, d’abjection, de mensonges.

Notes    [ + ]

  1. Joseph Chanoine Charles. Lyonel Trouillot : la littérature comme arme de combat in Le Matin Haïti. 28 décembre 2011. Consulté à la date du 30 mai 2012 au moyen de Wayback Machine. URL : http://web.archive.org/web/20120530044746/http://www.lematinhaiti.com/contenu.php?idtexte=28136&idtypetexte=35

Deux réflexions sur « Ne m’appelle pas Capitaine de Lyonel Trouillot, deux mondes dissonants en un même lieu »

  1. J’ai déjà entendu parlé de cet auteur mais je ne l’ai pas encore lu.
    Je trouve cela tellement dommage que les auteurs caribéens francophones ne soient quasiment pas étudiés dans les écoles. On devrait les introduire automatiquement dans les programmes.
    Ils existent et ce sont de beaux supports pédagogiques pour expliquer aux élèves l’espace caribéen.

    1. Bonjour Anook,
      Je comprends ton point de vue. Lyonel Trouillot offre un regard juste sur Haïti, dans sa beauté et ses difficultés contemporaines. Il me semble, à plus fortement raison que la proximité de ce pays est grande des îles antillaises françaises, qu’il serait en effet intéressant d’étudier son œuvre dans les écoles : certaines problématiques des Haïtiens pourraient être rapprochées de celles auxquelles doivent faire face les habitants de Guadeloupe et de Martinique. La plume de Trouillot est efficace, poétique et engagée à la fois ; elle permet d’appréhender l’espace caribéen avec ses challenges actuels.

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