Une somme humaine de Makenzy Orcel, une langue vivante

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Dans l’œuvre première de sa trilogie livrant le testament émotionnel de femmes mortes, une œuvre intitulée L’Ombre animale, Makenzy Orcel nous évoque subtilement la difficulté de son entreprise littéraire, à savoir la difficulté de trouver les mots justes pour conter la vie et la mort, l’existence et l’essence, d’une personne passée de « l’autre côté ».

dans ce dialogue constant avec la mort (ou la vie) une seule question s’impose, comment, avec quels mots raconter la fable de celui ou de celle qui n’est plus, n’a jamais été, quelle place a la mémoire des disparus à côté de celle des vivants[1]

L’écrivain choisit pourtant de se prêter à cet exercice singulier d’une façon qui soit hautement littéraire et lui permette d’embrasser les mille et une facettes d’un lieu donné – Haïti dans L’Ombre animale, la France dans Une somme humaine, les États-Unis dans le dernier volume à venir de son triptyque. Et c’est finalement au moyen d’une langue finement travaillée qu’il parvient à retranscrire les vives émotions de ses protagonistes féminines : il emploie en ses œuvres une énonciation-fleuve, où tout s’écoule, et incarne des êtres de fière identité dont l’existence entre en collision avec celle de ses héroïnes.

Une langue-fleuve

Ainsi tout commence en ces deux œuvres de Makenzy Orcel par la mort. C’est par elle que « tout s’éclaircit » nous explique la narratrice d’Une somme humaine, cette dernière se remémorant seulement « l’impact » et appréciant la rupture du temps « humain » puisque enfin capable d’embrasser son passé, son présent et son futur « parallèlement ».

tout s’éclaircit à partir de la mort… le temps, sitôt dépouillé de ses mystères et de ses métamorphoses, baigne dans un océan de pur jour, on dirait qu’il retourne à sa source intérieure

Cette femme ayant récemment rendu l’âme, cette âme-femme, serait en train d’écrire un « cahier » qui recueillerait en son sein l’ensemble de ses expériences, qui recueillerait de sorte l’entièreté de ses relations « ignobles et vraies ».

nos mots sont plus forts que nous, […] moi je voudrais que les miens soient plus forts que le temps, la perspective littéraire de ce cahier, je pourrais dire de ce chaos, se nourrit de cette impulsion déceptive, de son inépuisable évanescence…

À l’origine de cette entreprise autobiographique « indécente », se trouve, semblerait-il, le désir de cette âme-femme d’enfin s’exprimer librement – peut-être plus librement qu’elle n’eût jamais l’occasion de le faire de son vivant – sur l’étau qui se resserra autour d’elle en de nombreuses situations. Sa condition humaine l’a menée au-devant de circonstances éprouvantes inéluctables, comme la perte d’êtres chers (Toi, sa grand-mère, Orcel…) ou la morsure tenaillante de la solitude ; sa condition féminine l’a menée au-devant d’autres épisodes davantage douloureux encore, comme la violation de son corps, de son intimité, de ses libertés individuelles. Prise d’un vif élan de confession, elle nous conte alors son parcours sans « repos », sans jamais interrompre son souffle, portée par un irrépressible besoin de témoigner de sa vie « minuscule ». C’est du reste la langue choisie par Makenzy Orcel qui traduit le mieux l’ambition littéraire de sa protagoniste.

Dès les premières pages d’Une somme humaine, et ce tout le long de l’énonciation, la prose de Makenzy Orcel, frappante, se veut tel le flux et reflux d’un cours d’eau, tel le flux et reflux d’une conscience humaine. Le romancier compose en effet des « phrases » dont l’origine paraît lointaine, dont la longueur est incertaine, dont le contenu est d’une indéniable richesse. Ces « phrases » ne commencent d’ailleurs jamais par une majuscule et s’enchaînent reliées par des virgules : seuls quelques points de suspension délimitent subtilement les prémices et résolutions d’idées, indiquent les changements d’intention dans le discours de la narratrice – « la vague n’a ni commencement ni fin, elle reproduit la valse du vent ». L’écriture de Makenzy Orcel est ainsi poreuse en plus d’être volontiers digressive : elle se nourrit des épisodes contés et évolue en fonction d’eux, comme en témoignent les interludes cinématographiques voulus par l’auteur pour davantage renseigner les lecteur·rices d’Une somme humaine sur les ressentiments des « acteur·rices » de ces scènes.

L’écrivain, poète, choisit d’ailleurs avec attention les mots et figures de style qu’il emploie en son texte. Ces dernières, particulièrement, garantissent l’intelligibilité de sa prose, dense, polyphonique : Makenzy Orcel use à cet effet maints parallélismes de construction et métaphores filées, s’amuse également des effets sonores de ses propositions. Il traite de la mort et son caractère salvateur pour la narratrice avec poésie, et de sa trajectoire d’« exilée », de femme qui, dès son plus jeune âge, ne s’est jamais sentie « à sa place », avec finesse. Aussi, l’énonciation d’Une somme humaine, comme celle de L’Ombre animale, évolue en deux temporalités distinctes nécessitant deux espaces géographiques : on contemple, dans un premier temps, les errances de l’enfant-narratrice dans un lieu reculé de la France provinciale, dans une ville anonyme où tout le monde semble se connaître et toutes et tous se méfient de l’« autre » ; puis on contemple à la suite son errance parisienne, où la « Grande Ville » représente une échappatoire certaine puisque lui permettant de se défaire de son emprise familiale, Paris étant un « lieu idéal pour tout réparer, oublier ». Par la traversée de ces deux mondes, Makenzy Orcel formule en filigrane une critique intéressante sur maints sujets d’actualité, dont l’ingérence occidentale des problématiques africaines, l’immigration ou ce qu’appellent négativement « question migratoire » les politiques et journalistes, la prééminence de la « pensée blanche », de l’hétéronormativité et du validisme en nos sociétés, l’omission et/ou la complaisance de l’État religieux autour des crimes pédophiles de certains dirigeants, l’empreinte morale laissée par les actes terroristes et la montée du terrorisme, l’inconsidération avec laquelle sont souvent traitées les victimes de viols, d’incestes et autres agressions sexuelles.

Des noms-fonctions

Makenzy Orcel choisit avec la même attention les « noms » qu’il attribue à ses personnages. Ces « enveloppes identitaires virtuelles » constituent une autre composante importante de sa langue : on retrouve céans, comme dans L’Ombre animale, le trio singulier que forment Toi, Makenzy et Orcel, trois êtres-clés dont le « prénom » révèle le rôle décisif joué dans la destinée de sa protagoniste.

Toi, porteuse d’un prénom-pronom, est ici l’amie de la narratrice, une jeune femme que l’on découvre alors que toutes deux sont adolescentes et que la première souffre quotidiennement des agressions de ses condisciples et des humiliations et violences – morales, physiques, puis sexuelles – de son entourage familial. Comme dans le premier volume de cette trilogie, Toi est de fait une figure-miroir de la narratrice, une sorte de reflet en creux de celle qui énonce sans états d’âme son histoire. Dans Une somme humaine, ces deux femmes sont mésestimées des leurs ; elles souffriront de viols, d’actes sexuels non consentis, de la part d’hommes sûrs de leurs pleins pouvoirs ; et elles choisiront, sans doute par dépit, de disparaître pour atteindre un état de non-souffrance. Ainsi les protagonistes féminines auxquelles Makenzy Orcel donne le nom de « Toi » connotent encore l’expérience de vie de l’âme-femme livrant son parcours de manière incessante, de l’âme-femme à laquelle il donne la parole. Certaines sensibilités de Toi, certaines difficultés qu’elle rencontre, sont pareilles, dans une certaine mesure, à celles de la narratrice.

Makenzy et Orcel, deux personnages dont les « noms » ne sont pas sans rappeler le prénom et patronyme de l’auteur, fonctionnent à la façon d’un couple antinomique. Dans L’Ombre animale, le romancier fait respectivement de Makenzy et Orcel le père et le frère de la trépassée volubile : cette dernière exècre le premier, dur, machiste, violeur, incestueux ; et idolâtre le second, rêveur, fantaisiste, déconnecté de leur monde. Dans Une somme humaine, Makenzy et Orcel peuvent également être considérés dans leur opposition : si tous deux seront, sont, ont été[2] les amants de la narratrice, Orcel représente un amour pur trop vite perdu en raison de circonstances exogènes à leur relation, Makenzy, lui, cristallise sa mésestime d’elle-même, son manque d’amour-propre, son besoin de se sentir aimée d’une façon qui soit entière. Le rôle de ces personnages ainsi nommés est donc de nous renseigner sur les relations masculines qui ont le plus compté pour la narratrice, ayant parfois compté bien malgré elle puisque catalyseurs d’une certaine violence.

Aux côtés de ces trois figures-clés émergent de nombreux personnages peuplant l’existence de cette femme. Makenzy Orcel leur choisit un nom-fonction, un nom qui véhicule également leur identité telle que la perçoit l’auteure de ce cahier testamentaire. Il explique à ce sujet, dans une interview donnée à l’hebdomadaire Jeune Afrique[3], que pour lui, la « valeur existentielle » du nom, du visage, « tient du parcours de vie ».

« Le nom, le visage renvoie à un aspect de l’identité, à la notion de filiation, une famille, une image sociale. Sa valeur existentielle tient du parcours de vie. Des Immortelles à L’Empereur, en passant par Les Latrines ou L’Ombre animale, j’ai toujours mis en avant dans ma démarche littéraire les sans-noms, les sans-visages, les invisibles de la société, bref des personnages écrasés par l’Histoire et leurs conditions sociales. Des figures qui pourraient être n’importe quelles autres, car porteuses ou pétries de profondeurs qui ne sont pas des spécificités haïtiennes. »

On retrouve de sorte au sein des deux œuvres premières de cette trilogie des êtres que l’on pourrait qualifier de « récurrents » bien que leurs actions, inactions, mésactions soient légèrement dissemblables. Parmi eux, l’Envoyé de Dieu de L’Ombre animale se rapproche du Drôle de Curé d’Une somme humaine, ce dernier se révélant tout aussi hypocrite que son prédécesseur religieux puisqu’il est coupable de transgressions sexuelles allant à l’encontre des plus jeunes. Pareillement, s’il n’existe point de « louves » ou « loups » identifié·es comme tel·les dans ce deuxième volume, on retrouve malgré tout ici cette lutte de pouvoir politique et économique – une lutte de pouvoir en vue d’oppresser le reste du monde ⁠–, ce besoin d’incarner l’autorité, cette manière de prendre et destituer plus « petit·es » que soi, par la simple présence de l’Oncle, par celle aussi de soi-disant humanitaires prêt·es à « sauver » l’Afrique. Et s’il n’est pas question non plus de vaudou haïtien ou d’autres circonstances strictement magiques ici, Makenzy Orcel nous propose néanmoins une figure mythologique en la présence spectrale de l’Enfant-Cheval, être-émancipé de la mort dont la destinée est contée par la grand-mère : l’Enfant-Cheval apparaît tel un motif récurrent de l’œuvre car ce personnage réel/imaginé connote les moments de déplacements et dérives de notre protagoniste principale. Tout ce « petit monde » de personnes/personnalités nous permet finalement de mieux appréhender la destinée de cette femme, son inclinaison – notamment en première partie du roman, où elle vit aux « confins », où les médisances vont bon train, où toutes et tous vivent ayant peur de l’être jugé « autre », différent de leur norme implicite en ces bas-lieux, tel·les l’étranger·ère, l’immigré·e, la·le racisé·e, la·le démuni·e, l’homosexuel·le…

Des relations-signifiés

Par ces choix stylistiques de Makenzy Orcel, on en revient, en définitive, à la question que semble formuler la « morte » de L’Ombre animale : « De quoi est faite une vie si ce n’[est] de sommes de relations ? » Si, de la vie, on ne percevait la « vraie » nature, la « vraie » raison d’être, seulement au moment de la mort, seulement après une certaine étude des liens qu’on a su créer avec les êtres que l’on a côtoyés, cela signifierait que la vie est véritablement « une somme de relations humaines », que raconter cette vie – entendons ici le vécu « vrai » d’une personne – serait parcourir ses jalons, ses moments essentiels, par les relations humaines entretenues. Là, peut-être, réside l’entièreté du projet littéraire de Makenzy Orcel.

De manière à expliciter ce dernier, l’écrivain nous offre une sorte d’intermède intitulé « Une somme humaine », introduit par des vers de Virginia Woolf issus des Vagues. L’âme-femme racontant sa vie décrit cet intermède comme un répertoire où elle a patiemment retranscrit un ensemble de conversations entendues dans les rues de Paris, un ensemble de « voix qui s’ouvrent, se déploient, s’écoulent ».

j’enregistrais à l’aide d’une application sur mon Smartphone les bavardages parisiens, les conversations les plus hilarantes, les plus tordues, les plus insipides, comme les plus touchantes, après en les réécoutant, j’avais l’impression d’avoir accès au cœur exultant de la ville sans avoir besoin d’y être physiquement, ses exclamations, ses éclats de rire, ses cris, les klaxons des voitures, les sirènes, tout, c’était simple, je m’installais dans un café, ou en terrasse à côté d’un couple, d’un groupe, je commandais à boire avant d’actionner discrètement mon appareil, je passais des heures ensuite à tout retranscrire dans un cahier, répertoire que j’avais à juste titre nommé une somme humaine, des voix qui s’ouvrent, se déploient, s’écoulent à travers de prodigieuses ramifications dessinées par des fleuves inconnus, des réseaux d’imaginaires fluides et sinueux… en faisant ce travail minutieux de retranscription, je m’approchais au plus près d’elles, car il me semblait qu’elles s’adressaient désormais à moi, au-delà de toutes considérations éthiques, morales, nous ondulions comme qui dirait dans le même espace-temps, les embruns de nos vagues communes se heurtant contre les rivages rocheux du réel furent des étincelles de jour, leurs fracas, cette pétillante éternité, ce corps possible partagé par tous les vivants, je vous les donne volontiers à lire ici, à mes risques et périls

Ce répertoire figurant en le « cahier littéraire » que nous présente la narratrice se veut à l’image du roman entier : il y est question de famille, de sexualité, de politique, de violence, de religion, d’écriture, d’amour, d’art… on y surprend aussi des tranches de vie insolites, marquées par le contact avec autrui. Ce répertoire-intermède nous apporte donc de nouveaux éléments de réponse quant au processus créatif de Makenzy Orcel : il constitue une mise en abyme originale qui décrit la façon dont la narratrice anonyme nous relate son existence.

On peut dès lors statuer que l’on découvre véritablement la femme qu’elle a été à travers ses expériences intimes et émotionnelles la liant à autrui. On la découvre enfant, adolescente, par le manque d’intérêt de ses géniteur·rices à son égard, par la brutalité de l’Oncle, par la complaisance du Drôle de Curé, par les légendes et souvenirs contés par sa grand-mère, par son amitié réelle, éphémère, avec Toi, par la violence des jeunes de son âge, par la poésie que lui offrent certaines figures de son quotidien sans qu’iels s’en aperçoivent, par les infimes actions d’êtres plus ou moins représentatifs de son lieu de vie telles la dame antillaise et la pharmacienne… On la découvre adulte par l’hypocrisie de ses condisciples universitaires, par l’étrange amitié qu’elle entretient avec Colombe, par la déférence d’inconnu·es venu·es l’écouter déclamer ses vers-salvateurs, par l’assentiment de sa propriétaire, par sa liaison avec son petit-fils, par le mépris de sa voisine, par l’amour d’Orcel et les humiliations de Makenzy, bien sûr, par la fulgurance de voix faisant écho à son vécu…

Une expérience tangible

En conséquence, Une somme humaine porte très bien son nom. Il s’agit d’une œuvre réflexive où s’additionnent moult expériences de vie de manière à nous rendre tangibles différentes émotions, différentes joies et souffrances, au moyen d’une écriture réfléchie, libérée de tout carcan littéraire figé. La prouesse de Makenzy Orcel est ici de composer malgré l’absence, malgré les ténèbres et les fantômes, une prose flamboyante, de grande poésie.

Notons du reste que ce roman s’inscrit parfaitement dans la lignée de L’Ombre animale : bien que Makenzy Orcel y conte cette fois l’épopée d’une Française désabusée, on y retrouve cette pareille focalisation sur l’expérience humaine, cette pareille attention au contexte sociétal où évoluent ses protagonistes féminines, où se révèlent d’incessantes luttes de pouvoir. Ainsi l’écrivain s’intéresse finalement en son triptyque à notre condition humaine : il révèle combien notre expérience de la vie peut être analogue que l’on habite Haïti, la France, les États-Unis et sans doute tout autre pays du monde ; et combien l’expérience féminine est synonyme de violence en ce bas-monde.

Notes    [ + ]

  1. ORCEL (Makenzy). L’Ombre animale. Paris : Zulma. 2016. 352 pages. ISBN : 9782843047572.
  2. Dans la mort, nous explique la narratrice d’Une somme humaine, il n’y a plus de passé, présent, futur… « le passé, le présent et le futur se déroulent parallèlement dans leur situation et leur continuum respectifs, unis dans un même miroir, entre l’imminence et l’absolu, le tréfonds du ciel et le plus infime élément dans la composition humaine »
  3. RACHEDI (Mabrouck). Makenzy Orcel et Jean d’Amérique, les frères-volcans de la littérature haïtienne. 15 juin 2021. Consulté le 3 octobre 2022. URL : https://www.jeuneafrique.com/1173514/culture/makenzy-orcel-et-jean-damerique-les-freres-volcans-de-la-litterature-haitienne/

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