Les Lumières d’Oujda de Marc Alexandre Oho Bambe, l’extrême actualité de l’exil meurtrier

Les Lumières d'Oujda de Marc Alexandre Oho Bambe
Copyright : Calmann-Lévy

Dans la nuit du mardi 8 au mercredi 9 septembre 2020, le camp Moria, situé à Lesbos en Grèce, connaît un incendie dévastateur laissant près de treize mille réfugiés (dont près de quatre mille enfants) sans toit, sans ressources, sans espoir[1]. Vingt-cinq jours, déjà, depuis ce désastre, mais les différents gouvernements européens tardent à proposer une vraie solution de « survie » à ces personnes « [nées du] mauvais côté »[2] ; autant de lunes couchées qui mettent en exergue l’absolue nécessité de réfléchir à ce que les politiques et journalistes appellent communément « la question migratoire ».

D’une terrible actualité et d’une résonance sans pareille, Les Lumières d’Oujda, roman paru en cette rentrée littéraire 2020 aux éditions Calmann-Lévy, offre un regard lucide sur la « tragédie qui se joue tous les jours sous nos yeux ». Marc Alexandre Oho Bambe, auteur de ce texte enflammé, poète et slameur par ailleurs, choisit à la fois la prose et le vers pour sensibiliser tout un chacun à ces « destinées enchaînées », aux conditions de vie déplorables de ces personnes expatriées dont « aucun [État européen] ne veut ». Il martèle à coups de points et retraits à la ligne son indignation. Il déclame crescendo sa musique singulière et son réquisitoire insolent, véritable concert stylistique. Il montre, surtout, l’humanité dont nous, humains, sommes capables ; l’humanité dont nous, humains, devons faire preuve à l’égard de nos « semblables ».

Un réfugié, un homme avant tout

Le narrateur des Lumières d’Oujda est un ancien extra-comunitare ayant vécu en Italie après une « traversée entre la vie et la mort ». Il connaît en ce lieu de toutes les chimères la vie volage, l’amour sauvage, puis la cage de fer, engorgée. Apprenant à ses dépens que « demain n’existe pas », il retrouve finalement son quotidien d’avant, à Douala, complètement démuni, véritable risée du quartier : c’est un rapatrié.

Si son « retour au pays natal » est compliqué, cet homme peut néanmoins compter sur Sita, sa grand-mère, être souriant-chantant, femme potomitan d’un certain âge « [faisant] face à la violence, comme à la beauté ». À ses côtés, revigoré, il reprend goût à la vie, entame sa renaissance, s’émancipe de son humiliation. Ballotté entre réminiscences sublimes et rêves écourtés, il rencontre Aladji, membre d’une association « luttant pour éviter les départs vers les cimetières de sable et d’eau ». S’il le souhaite, il pourrait les rejoindre et se rendre « utile », raconter son parcours, partager son expérience. Il pourrait donner de la matière à l’illusion. Et montrer les risques inhérents à ces tentatives d’évasion.

L’homme s’engage alors et part à la rencontre des autres. Lors d’une mission au Maroc, il découvre l’œuvre altruiste du père Antoine, une maison abritant des rescapés d’ailleurs, du Mali, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, de Guinée… Il découvre aussi Imane, femme libre, révoltée, engagée aux côtés du père Antoine dans cette habitation d’Oujda, rue d’Acila. Il découvre surtout, « entassés » au sein de leur demeure, des jeunes gens qui ont en commun des fantasmes d’eldorado, d’horizons lointains et accueillants. Il en ressort bouleversé. Bouleversé par cette résilience dont font preuve les enfants qu’il côtoie. Bouleversé par leur volonté de « [défier] les vents, les déserts, les océans ». Il comprend désormais qu’il n’oubliera jamais.

J’ai pleuré devant leur courage, leur rage d’exister et leur folie désespérée d’espérer. Encore. Traverser. Y arriver. Fuir la misère et la faim promises par des États qui n’en sont pas. Des États indignes de leur jeunesse exsangue, jeunesse qui n’en peut plus, de suffoquer et d’être obligée de faire comme elle peut, jamais comme elle veut. J’ai pleuré, c’est vraiment arrivé, à Oujda. Pleuré leurs adolescences sacrifiées sur l’autel de la corruption et de la mal-gouvernance, fléaux qui gangrènent nos pays comme des cancers. Du côlon, du foie, de la gorge, de la peau sur les os. J’ai pleuré en imaginant que tout aurait pu être différent, tellement différent, si nos rois – pardon nos présidents jusqu’à la mort – misaient sur l’énergie, le potentiel infini des enfants de leurs nations, si nos rois – pardon nos présidents à vie – avaient la moindre ambition pour leurs peuples. J’ai pleuré, d’empathie et de tristesse me submergeant, là, dans cette habitation de Dieu dont j’avais la nostalgie depuis bien longtemps. Depuis Nietzsche.

Présentant tour à tour les nombreux personnages de son roman, Marc Alexandre Oho Bambe compose ici le tableau d’une société qui ne sait comment porter secours aux réfugiés en situation de grande vulnérabilité. Il centralise sa réflexion autour d’une sempiternelle question générant mille et une réponses – « Pourquoi on part ? » –, et s’intéresse particulièrement au choix des mots employés pour désigner ces êtres qui n’ont pas connu la chance de naître « ailleurs ». Il emploie la première personne du singulier, se faisant le garant d’un témoignage tangible, et opte pour l’anonymat de son personnage principal, le positionnant en creux de l’intrigue, pareil à une « âme » en peine.

Un acte d’écriture, salvateur

Marc Alexandre Oho Bambe est un écrivain consciencieux ayant le travail de la langue comme activité de prédilection. Il joue des mots avec subtilité pour faire résonner ses textes, mêlant allitérations, assonances et échos sonores. Il en détourne quelques-uns pour en créer d’autres, à l’image des mots-valise « enracinerrance » et « mélanfolie ». Il emploie des figures de style de répétition telles que l’anaphore[3] et l’épiphore[4] pour donner à son œuvre un caractère lyrique indéniable. Texte-poème, texte-bohème, Les Lumières d’Oujda possède ainsi une oralité exceptionnelle.

Les mots qui nous saignent sont souvent aussi ceux qui nous signent, nous soignent et nous sauvent.
(Citation dans laquelle existe une allitération du son [s].)

On retrouve également ce jeu linguistique dans l’intrigue du roman : le personnage-narrateur, sur le modèle de son créateur, propose des « je » d’écriture aux « adolescents incandescents » d’Oujda. Il sait l’acte d’écrire salvateur, « le pouvoir des mots, médecine douce, baume pour l’âme ». Il anime de la sorte des ateliers qui se révèlent d’une grande créativité, véritables ouvroirs où naissent des mots capables de guérir quelque peu les blessures de ces jeunesses déracinées. Ces êtres se dévoilent progressivement, acceptent de faire « l’encre [couler] » pour se délivrer eux-même de leur douleur. « Ils écrivent et rappent. Leurs maux. »

On décèle alors la musicalité de cette œuvre dans les poèmes et les morceaux de rap composés par ces fugees[5]. À travers essentiellement les personnages de Yaguine et Fodé, Marc Alexandre Oho Bambe enseigne combien la composition musicale s’apparente à la composition poétique. Le rap, qu’il transforme en acronyme RAP signifiant « réapprendre à parler » ou encore « rien à perdre », est omniprésent dans l’énonciation. De nombreuses chansons sont de la sorte mentionnées ; c’est le cas, entre autres, de Caroline de Mc Solaar, des Autres d’Abd al Malik, de L’Enfant seul d’Oxmo Puccino, de Pas l’temps pour les regrets de Lunatic et de Tout tourne autour du soleil de Keny Arkana.

Marc Alexandre Oho Bambe invoque par ailleurs avec délicatesse Aimé Césaire (également cité dans Diên Biên Phù[6]), Arthur Rimbaud et Nadia Tuéni, trois poètes dont l’œuvre, conséquente, l’émerveille. Trois poètes, aussi, qui ont décidé à leur manière d’écrire leur souffrance, de se servir de l’acte d’écriture comme d’acte de rébellion, d’émancipation. À l’image des fugees. À l’image du romancier, prenant ici parti « pour la beauté, la dignité, la justice ».

Tu quittes un pays mais lui ne te quitte pas
Tu habites sa douleur et celle-ci habite en toi.

Une humanité réinterrogée, possible

Marc Alexandre Oho Bambe choisit de montrer par le biais du personnage de Swaeli, ancien réfugié soudanais travaillant à la Croix-Rouge, à quel point il semble ténu de croire encore en l’Homme aujourd’hui. Tant de choses inhumaines se produisent chaque jour qu’il semble difficile d’avoir encore foi en l’humanité. Une véritable guerre est « menée contre les réfugiés », une guerre que le romancier décrit comme étant à la fois « psychologique », « idéologique », « politique » et « armée ». Employant une focalisation interne pour mettre en lumière l’expérience difficile de ses personnages éprouvés, Marc Alexandre Oho Bambe accentue la portée de leurs maux et fait ressentir dans le même temps cette misère à son lecteur.

Swaeli ne croit plus.
Ni en Dieu ni en l’homme.
Pour lui, le premier – s’il existe ou a existé – a abandonné le second qui n’en finit pas de se martyriser, de se suicider, de s’assassiner, par tous les moyens nécessaires, œuvrant méthodiquement à son propre génocide.
Swaeli a marché longtemps, pour arriver à trouver la paix.
Après la guerre dans son pays. Et en lui aussi.
Aujourd’hui, il aide. Son prochain.
Par amour. Et pour retrouver le sommeil.
Il aide, convaincu qu’il participe ainsi, avec d’autres, à retarder, un peu, la catastrophe annoncée : la défaite de l’humanité, ou plutôt ce qu’il en reste.

Fragmentant son énonciation en vers percutants, le poète-romancier oppose néanmoins ce sentiment d’incompréhension aux actions de bénévoles qui s’engagent à « mieux faire ». Les Lumières d’Oujda pose en ce sens un regard attendri, reconnaissant, bienveillant, sur le caractère volontaire d’êtres d’exception offrant leur temps pour soigner et accompagner l’« étrange étranger ». Ainsi l’on découvre le travail de fourmi réalisé à très petite échelle, localement, par des femmes et des hommes semblables au père Antoine, à Imane, Aladji, Céline et Swaeli. Il peut être intéressant de noter aussi qu’en ces lieux l’amour a vaincu la haine, la tolérance a dépassé la peur. En ces lieux cohabitent différentes langues, différentes cultures et différentes religions dans le respect d’autrui.

Une lueur d’espoir, fragile, balaie ainsi l’œuvre de Marc Alexandre Oho Bambe, écrivain-slameur qui nous rappelle que « nous avons le pouvoir de l’imaginaire » comme celui de « l’indignation » dans sa postface. Il est important de considérer l’autre non plus comme un « migrant », terme lancé tel un caillou dans l’eau, mais plutôt comme une « personne », « blessée déracinée » à laquelle on pourrait porter secours et trouver une terre d’accueil, ensemençant de la sorte le premier germe de sa nouvelle existence.

Ce texte ne changera pas grand-chose, et même rien, au désordre du monde, mais il prend parti.
Pour la beauté. La dignité. La justice.
Il invite à un autre regard, sans prétention.
Point de « question migratoire » ici ni de « migrants ou migrantes », juste un bouquet de mots.
Et, peut-être, d’émotions.

Une recherche d’amour, d’idéal

Les Lumières d’Oujda montre en somme la quête d’idéal de populations désabusées, condamnées à fuir leur patrie dans l’espoir d’une vie meilleure. Le quotidien de ces êtres vulnérables, véritables « Ulysse modernes », est décrit en ce roman par la voix d’un homme, nouvellement engagé, de retour au Cameroun après avoir poursuivi le « rêve européen » et terriblement échoué. Son expérience lui permet d’être un interlocuteur de premier choix pour les jeunes aguerris qui souhaitent tenter la traversée.

Par sa langue poétique et ce choix de sujet brûlant, Marc Alexandre Oho Bambe invite in fine tout un chacun à reconsidérer l’être, humain, vivant, réfugié, souvent désigné péjorativement sous l’appellation de « migrant ». Ce romancier, poète et slameur par ailleurs, joue des mots pour donner à son texte une résonance sans pareille, bouleverser son lecteur et lui faire entrer dans le cœur le destin malheureux de milliers de personnes nées asphyxiées. Il offre ainsi un texte nécessaire traitant d’un désir de mobilité universel, un texte extrêmement contemporain par les nombreuses interrogations qu’il soulève. À noter également que l’amour est envers et contre toute attente omniprésent en ces pages, comme dans cette image de deux solitudes rapprochées d’un orphelin qui adopte une mère.

Un fils adopte une maman.
J’y trouve beauté ineffable.
Plénitude irrémédiable.
Dans le désordre du monde.

Notes    [ + ]

  1. France 24. Migrants : le camp de Lesbos dévasté par un énorme incendie. 9 septembre 2020. URL : https://www.france24.com/fr/20200909-migrants-incendie-dans-le-camp-de-moria-lesbos-d%C3%A9clar%C3%A9e-en-%C3%A9tat-d-urgence
  2. Delphine Papin , Francesca Fattori , Mélina Zerbib et Camille Bressange. Lesbos, symbole de l’échec de la politique migratoire européenne in Le Monde. 27 septembre 2020. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/27/lesbos-symbole-de-l-echec-de-la-politique-migratoire-europeenne_6053793_3210.html
  3. L’anaphore est une figure de style consistant à répéter plusieurs fois en début de phrase ou de vers un même mot ou groupe de mots.
  4. L’épiphore est une figure de style consistant à répéter à plusieurs reprises en fin de phrase ou de vers un même mot ou groupe de mots.
  5. Le terme fugees découle du mot anglais refugees désignant les réfugiés. Il est utilisé ici en référence au groupe de hip-hop états-unien The Fugees, une formation musicale réunissant les artistes Lauryn Hill, Wyclef Jean et Pras.
  6. OHO BAMBE (Marc Alexandre). Diên Biên Phù. Paris : Sabine Wespieser. 2018. 224 pages. ISBN : 9782848052823

Deux réflexions sur « Les Lumières d’Oujda de Marc Alexandre Oho Bambe, l’extrême actualité de l’exil meurtrier »

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