Blizzard de Marie Vingtras, le temps d’une tempête

Blizzard de Marie Vingtras
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L’Alaska nourrit depuis toujours l’imaginaire de nombreuses notabilités littéraires et du cinéma en raison de son immensité, sa faible densité et ses paysages gelés. Cette région polaire fournit en effet un cadre naturel à la fois beau et hostile, où les êtres se tiennent nécessairement isolés et parcourent parfois plusieurs miles avant de rencontrer âme qui vive. C’est ainsi, sans doute, le décor idéal pour tout·e artiste souhaitant infuser en son œuvre des éléments de suspense, d’anticipation et de grande tension. C’est en tout cas le lieu où se déroule l’intrigue singulière de Blizzard : nous entraînant au cœur de cette contrée alaskaine, Marie Vingtras offre en son premier roman une histoire riche en rebondissements s’intéressant de près aux notions de perte et d’absence, d’individualité et de culpabilité.

Une course contre la montre

Le blizzard se déchaîne ; la neige est abondante ; le souffle du vent est imparable ; mais Bess s’aventure malgré tout au-dehors avec le garçon. Benedict craint le pire – car il connaît bien les lieux – et ne tarde pas à lancer l’alerte. Il a hélas raison de s’inquiéter : le temps de refaire son lacet, Bess lâche la main de l’enfant quelques secondes et ce dernier se retrouve bientôt hors de sa vue. Bess se met alors en quête du garçon tandis que Benedict cherche du renfort aux côtés de Cole pour retrouver ses deux hôtes ; parallèlement, Freeman contemple sa solitude en cette glaciale tempête.

Jouant volontiers avec les conventions littéraires classiques du thriller, Marie Vingtras crée céans une forte tension narrative au moyen de quatre personnages évoluant en plein blizzard alaskain, quatre personnages tentant chacun·e de déjouer l’adversité pour parvenir à leurs fins : engagé·e·s dans un contre-la-montre contre les éléments et les conditions météorologiques, ces protagonistes ont l’injonction de réussir leur « mission » puisqu’on ne peut survivre seul·e en plein blizzard durant de longues heures et la vie du gamin est en jeu.

De manière à évoquer avec le plus de précision possible leurs émotions et agissements, l’écrivaine conte ici ses personnages à la première personne du singulier composant de sorte une polyphonie subtile révélant les synergies et antagonismes, les filiations et rivalités. Le monologue intérieur de ces êtres de papier, né d’une conscience ne s’astreignant à aucune autocensure, trahit leur essence véritable et leur intimité.

Puisque je ne sais même pas dans quelle direction aller, je vais marcher droit devant moi, c’est ce qu’il a dû faire. C’est bête parfois un gamin, ça fait des trucs sans réfléchir, à l’instinct, même un petit génie comme lui. Alors si je ne réfléchis pas, moi, j’avance tout droit. C’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire.

Des tranches de vie

Si Marie Vingtras situe par simultanéité ses quatre personnages principaux au sein du même univers spatio-temporel, à savoir l’Alaska de nos jours, Bess, Benedict, Cole et Freeman ont évidemment leur propre expérience de la vie : par cette présente quête, c’est donc aussi leur passé qui se révèle sous nos yeux.

Bess est une femme mésestimée par le plus grand nombre. On la qualifie volontiers de « folle » parce qu’elle refuse de se conformer à la norme et note des détails auxquels personne ne semble prêter attention. Elle est ainsi depuis son plus jeune âge, et les épreuves qu’elle doit surmonter tout le long de sa vie la poussent à continuer de cultiver son altérité. Ce n’est qu’à mesure que l’intrigue se dévoile que l’on comprend ses motivations, sa perspicacité et ses maladresses. Marie Vingtras la dépeint aussi comme une « fille du Sud », une inexpérimentée du blizzard alaskain – un point sur lequel toutes les voix du roman s’accordent.

Benedict possède un incommensurable amour pour l’Alaska. Il ne se considère pas à sa place « ailleurs », et son expérience d’une pluralité d’États des États-Unis, qu’il a traversés d’Ouest en Est, le conforte dans cette idée. C’est pourtant lui qui est responsable du garçon aujourd’hui perdu, et c’est aussi lui qui l’a fait venir ici, dans ce grand Nord atypique. Il observe l’enfant avec « adoration » selon Bess, mais est incapable de manifester son amour à cet être si différent de lui, un être qui lui rappelle un « professeur en goguette, avec ses lunettes et ses livres sous le bras ». Benedict est en outre défait par l’absence : c’est elle qui, depuis ses années de jeune adulte, semble motiver ses sentiments et comportements.

Cole s’oublie dans l’alcool au quotidien. Il choisit de prêter main-forte à Benedict aujourd’hui, mais c’est peut-être bien plus par hommage pour Magnus que pour l’homme lui-même, ou alors par souci de faire acte de présence. Magnus, le père de Benedict, a été son mentor ; c’est grâce à lui que Cole a tout appris ici. Mais présentement, l’homme préférait qu’on le laisse en paix. Il ressent une profonde inimitié envers Freeman, qui « survit » contre toute attente, et Bess, qui n’apporte que des « ennuis ».

Freeman, quant à lui, est un vétéran du Vietnam. Dès le début de son énonciation, il est dit qu’il « [n’a] pas vraiment d’autre choix » que d’être là, dans ce milieu reculé d’Alaska – ce qui pourrait être intéressant d’analyser au vu de son patronyme anglophone signifiant « homme libre ». Par son grand âge, il a vécu au plus près, quoique souvent en arrière-plan, l’Histoire américaine : guerres, luttes pour les droits civiques des Noir·e·s, haine envers les forces de l’ordre, oubli du gouvernement états-unien quant à la rétribution attendue des anciens militaires. Il est celui semblant le plus éloigné de l’intrigue mais dont l’histoire permet in fine de parachever l’œuvre.

Ces portraits – volontairement incomplets pour laisser quelque suspense à ce roman – convergent tous en un point : chaque être de papier susmentionné ressent le poids de la culpabilité et voudrait s’en émanciper.

Une culpabilité indéniable

Marie Vingtras met progressivement à jour cette culpabilité ressentie par ses personnages principaux en exposant leurs obsessions, choisissant de montrer impression par impression chacune des facettes de leur personnalité. Ainsi ces derniers énoncent leur vérité par vagues successives, par flux et reflux, lâchant une information qui ne sera détaillée que plus tard, et finalement explicitée que bien plus tard – un procédé d’écriture qui d’ailleurs tient en haleine les lecteur·rice·s de Blizzard. La vérité de ces personnages se recoupe du reste avec celle des autres, des êtres qui donnent aussi leur vision et/ou opinion sur les événements narrés, nuançant les moult propos avancés au préalable.

Ces différentes culpabilités – de sœur, de frère, de fils, de père – sont ici intrinsèquement liées aux disparitions littérales et figurées subies par ces êtres. Éprouvés par la vie, tous se considèrent responsables de leurs pertes, responsables par action ou par omission de leurs malheurs. Si cette assertion paraît vraie pour certains, il apparaît plus nettement encore que leur sort ait malencontreusement été déterminé par des éléments exogènes sur lesquels ils n’avaient que peu d’emprise. Malgré tout le poids du deuil perdure, et la culpabilité ne s’efface pas… alors ces êtres optent pour une solution radicale : la fuite.

Quelquefois le poids des secrets est si lourd qu’on ne sait même plus comment s’en débarrasser sauf en disparaissant avec eux.

Marie Vingtras donne en effet à ses personnages un certain goût pour la fuite : ils aiment « être de passage, telle une comète, puis disparaître, toujours repartir, toujours sur la route ». L’Alaska leur offre un cadre de vie propice à cette « existence cachée » : ils sont alors confrontés à la nature, sauvage, toute-puissante ; personne ne s’occupe de leurs petites affaires, tout le monde reste à sa place ; ils sont enfin « libres de leurs actes », quoique devant être en mesure de se débrouiller seuls. La disparition de l’enfant va finalement bouleverser leurs habitudes et chacun des personnages va devoir reconsidérer son actuel quotidien : le blizzard symbolise ici l’impasse, l’absence d’échappatoire, la confrontation avec soi-même.

Un huit clos saisissant

Marie Vingtras compose en somme un huis clos original puisque se déroulant à ciel ouvert sur un temps court, mêlant les réminiscences de quatre personnages aux trajectoires de vie oscillant entre ombre et lumière. On explore ici ces destinées par un énoncé direct concentrant en son sein maints sujets d’actualité dont l’écologie, les conséquences désastreuses de la guerre, et les notions de parentalité, de filiation et de fratrie.

Mais, quelle que soit la technologie utilisée, l’homme trouvera toujours un moyen inédit de blesser, de trancher, d’amputer ses frères à n’en plus finir, c’est dans sa nature. La guerre reste la guerre. Elle terrifie et galvanise en même temps. Elle banalise le fait que vous puissiez tuer d’autres êtres humains, juste parce qu’on vous a dit que vous aviez une bonne raison de le faire, que vous étiez le tenant du bien contre le mal. Il y a toujours une bonne raison pour justifier que nos enfants se fassent sauter sur des mines, pour qu’ils reviennent écharpés, silencieux comme des ombres, incapables de mettre des mots sur ce qu’ils ont vu.

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