Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão de Martha Batalha, une femme invisible…

Les milles talents d'Eurídice Gusmão de Martha Batalha
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Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão est le premier roman de l’écrivaine brésilienne Martha Batalha. Il paraît en France au mois de janvier 2017 au sein des éditions Denoël. Il est traduit en langue française par le romancier Diniz Galhos.

Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão offre une lecture cadencée dans laquelle on retrouve le Brésil du début du xxe siècle. On y découvre un pays où l’assujettissement des femmes est encore bien présent. Des femmes qui pourtant ne rêvent que d’une chose : échapper à leur réalité et profiter de leur vie telle qu’elles l’entendent. Ces femmes veulent exister et se sentir importantes… mais cette indépendance tant désirée semble impossible en marge d’une société patriarcale.

L’invisibilité des femmes du siècle passé

Eurídice Gusmão Campelo est une femme mariée. Elle connaît sa « chance », selon ses propres mots : elle a un mari travailleur, Antenor, qui peut s’occuper financièrement d’elle et de leurs deux enfants Afonso et Cecília. Pourtant Eurídice s’ennuie profondément. Et parce qu’elle s’ennuie, Eurídice va tour à tour tenter de prendre ses heures d’inactivité en main.

En vain.

O seu trabalho é cuidar da casa e das crianças.[1]
Ton travail c’est de t’occuper de la maison et des enfants.

Eu preciso de uma mulher dedicada ao lar. É sua responsabilidade me dar paz de espírito pra eu sair e trazer o salário pra casa.
J’ai besoin d’une épouse qui se dévoue entièrement au foyer. Ta responsabilité, c’est que j’aie la paix, afin que je puisse aller travailler, et gagner mon salaire.

Uma boa esposa não arranja projetos paralelos. Uma boa esposa só tem olhos para o marido e os filhos. Eu tenho que ter tranquilidade pra trabalhar, você tem que cuidar das crianças.
Une bonne épouse, ça ne se lance pas dans des projets parallèles. Une bonne épouse, ça n’a d’yeux que pour son mari et ses enfants. J’ai besoin de tranquillité pour travailler, tu dois t’occuper des enfants.

Telles sont les phrases que lui diront Antenor lors d’une de ses tentatives. Telle est la condition des femmes de cette époque, comme l’annonce Martha Batalha en préambule à cette histoire : « Les vies d’Eurídice et de Guida s’inspirent des vies de mes grand-mères, et des vôtres. » Il y a en effet seulement quelques années, les femmes ne devaient pas travailler mais seulement s’occuper des ménages. L’auteure brésilienne propose ainsi de découvrir une époque où la femme doit s’en tenir à la gestion de son foyer et ne peut donc mener une vie qui lui est propre.

Dans Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão, on retrouve en outre un aperçu des vies d’autres femmes : Guida la sœur d’Eurídice, Zélia sa voisine, dona Ana la mère d’Eurídice et de Guida, Das Dores l’employée de maison d’Eurídice et Eulália la mère du prétendant de Guida. Pour mieux comprendre d’où viennent ces femmes, Martha Batalha dévoile systématiquement un extrait de la vie qu’elles ont eu enfant, présente un dessin de leurs aspirations pour mieux faire ressentir leurs désillusions et déceptions.

Ce livre possède néanmoins une structure déroutante au premier abord. Eurídice est le personnage central de cette histoire, mais c’est un personnage effacé, qui bien souvent n’est pas le sujet même de la narration. Le lecteur se retrouve sans cesse déconnecté de son histoire pour mieux comprendre les sentiments d’un personnage censé être « secondaire ». Ainsi le titre original de ce roman, A Vida Invisível de Eurídice Gusmão, que l’on pourrait traduire par La Vie invisible d’Eurídice Gusmão en français, explique la figure de style préférée ici par l’auteure.

Le Brésil du début du xxe siècle

Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão est une lecture dont le contexte géographique est perceptible à toutes les pages. Martha Batalha transporte son lecteur dans un monde exotique où la gastronomie est bien présente, où l’univers social est palpable.

Ainsi de nombreuses références à la cuisine brésilienne composent le texte. En guise d’illustrations sont mentionnés les cocktails de xixi de anjo à base de cachaça ; la farofa, la farine de manioc mélangée grillée ; le bolo de fubá, un petit gâteau à base de farine de maïs et à la vanille ; les brigadeiros, des confiseries à base de chocolat et de lait concentré ; ou encore la bacalhoada, une recette brésilienne à base de morue fraîche.

Le début du xxe siècle est illustré avec minutie, avec notamment la fameuse « grippe espagnole » à l’origine de plus de 10 000 décès à Rio de Janeiro pendant la Première Guerre mondiale. De nombreuses personnalités importantes de la culture lusophone en matière de musique sont évoquées, comme Dorival Caymmi, Dick Farney ou encore Otávio de Souza. Une attention particulière est porté aux poèmes de Guerra Junqueiro.

Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão propose de ce fait une véritable immersion dans la vie brésilienne des années 1900 aux années 1960. Ce roman est disponible au format poche dès le 10 janvier 2018 aux éditions Le Livre de Poche. Une adaptation cinématographique est en outre réalisée par Karim Aïnouz. Le film sort en salles au mois de décembre 2019  il est primé dans la section « Un certain regard » du festival de Cannes de 2019.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue portugaise de cette chronique sont issues du texte original de Martha Batalha pour l’édition de A Vida Invisível de Eurídice Gusmão parue chez Companhia das Letras. La version française de ces citations est la traduction offerte par Diniz Galhos au sein des Mille Talents d’Eurídice Gusmão, ouvrage de la collection « Grand public » de la maison d’édition Denoël.

Deux réflexions sur « Les Mille Talents d’Eurídice Gusmão de Martha Batalha, une femme invisible… »

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