Le Cœur à rire et à pleurer de Maryse Condé, les « contes vrais » d’une enfance guadeloupéenne

Le Cœur à rire et à pleurer de Maryse Condé
Copyright : Robert Laffont

Écrivaine de renom née en 1937, Maryse Condé n’a cessé tout au long de son œuvre littéraire de dessiner le portrait sociétal des Antilles françaises. Ses textes à caractère autobiographique, dont Le Cœur à rire et à pleurer : contes vrais de mon enfance (1999), La Vie sans fards (2012) et Mets et Merveilles (2015), sont particulièrement révélateurs des divisions économiques, sociales et raciales existant en Guadeloupe au cours du XXe siècle.

Le Cœur à rire et à pleurer, paru dans son édition princeps au sein du catalogue des éditions Robert Laffont, pose un regard singulier sur cet archipel caribéen pendant les années 1940 et 1950 où Maryse Condé, née Maryse Boucolon, grandit entourée des siens, la dernière d’une fratrie de huit frères et sœurs. En choisissant le sous-titre Contes vrais de mon enfance pour ce recueil de nouvelles, Maryse Condé juxtapose le mot « conte », défini comme un « court récit d’aventures imaginaires, de caractère souvent merveilleux » par l’Académie française[1], au qualificatif « vrai », mettant ainsi l’accent sur la difficulté de tout projet autobiographique, une entreprise d’envergure possédant deux fonctions principales selon Georges Gusdorf (1912-2000), philosophe français, d’un côté le « récit de vie », de l’autre la « théodicée de l’être personnel », la tentative de donner un sens à cette vie[2].
Maryse Condé parvient à concilier les deux termes « contes vrais » en proposant une autobiographie qui traite du contexte politique et social de la Guadeloupe par le biais des aventures rocambolesques de la jeune Maryse, une autobiographie qui traite également de la question identitaire pour tout insulaire français recevant en héritage une « double » culture, ici un ensemble de savoirs, folklores guadeloupéens mêlés à un enseignement typiquement européen.

Pour ce faire, l’écrivaine s’exprime à la première personne du singulier et juxtapose la langue créole à la langue française de manière à illustrer son métissage culturel – ces deux vocabulaires faisant partie intrinsèquement de son patrimoine. Elle décrit surtout son quotidien au sein d’une famille appartenant à la petite bourgeoisie noire, montre la complexité des relations entre les différentes communautés existant alors en Guadeloupe, et souligne son rapport à la culture et la littérature françaises.

Un portrait de famille

Maryse Condé analyse avant tout au sein du Cœur à rire et à pleurer le cadre dans lequel elle grandit. Elle narre de ce fait la singularité de sa vie de famille, la métamorphose de son caractère d’« enfant modèle » à gamine « répliqueuse et raisonneuse », et l’ambiguïté existant quant aux grands principes de moralité.

Maryse Condé évolue parmi les siens dans une famille guadeloupéenne relativement aisée : son père est un ancien fonctionnaire, sa mère est encore en exercice. Ces deux êtres ont de la sorte un statut enviable au regard des autres classes sociales guadeloupéennes de l’époque ; ils disposent par exemple d’une bonne pour s’occuper des diverses « tâches manuelles ». Fiers de leur réussite, les parents de Maryse Condé voyagent régulièrement « en métropole » avec leurs enfants et leur offrent une culture lettrée à laquelle peu de leurs contemporains peuvent accéder. L’écrivaine compare tout au long de son énonciation son quotidien de fille d’institutrice à celui d’enfants aux foyers plus démunis. La jeune Maryse Boucolon profite d’escapades parisiennes durant lesquelles elle « [joue] à chat perché avec les blondinets » quand les « petits-nègres » parlent créole et dansent sur des airs de gwoka – des jeux méprisés par sa mère.

Dans notre milieu, toutes les mères travaillaient, et c’était leur grande fierté. […] Pour nous, pas de manmans restant à la maison en golle défraîchie, nous accueillant avec de gros baisers sur le pas de la porte, après leur journée à laver et repasser le linge avec des carreaux brûlants ou à faire bouillir des racines et, le soir, nous racontant les contes créoles de Zamba ou de Lapin.

Maryse Condé part de ces réflexions d’ordre social pour évoquer les sentiments qui lient chacun des membres de sa famille. « Bien que rien ne [l’y] autorise », elle révèle ce qu’elle perçoit du couple formé par ses parents : malgré leurs huit enfants, l’amour n’a « que peu de part » dans leur mariage. Son père impose le respect voire la crainte par son « allure de géant » ; sa mère, quant à elle, est orgueilleuse, haute, statuesque, un véritable « personnage de légende ». Maryse Condé s’oppose autant que possible à leur autorité, enfant rebelle qu’elle juge aujourd’hui « ingrate ». Elle nuance toutefois ce propos en agrémentant ses histoires de ses interrogations de jeune fille en apprentissage du monde qui l’entoure. Elle se laisse ainsi porter par la nostalgie d’un temps révolu à jamais et pose un regard empreint de tendresse sur sa famille, sur Sandrino surtout, son frère, son modèle, son « allié de chaque instant », son « recours habituel » : celui qui lui « [faisait] l’effet du soleil dans le ciel » – un garçon dont le texte nous apprend le destin écourté.

La jeune Maryse Boucolon découvre enfin les fondements qui nourrissent toute relation humaine. Elle apprend que si l’honnêteté est une valeur dite appréciée de tous, il est également vrai que « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Ces contes sont l’occasion de confesser les moments qui l’ont marquée à vie, des moments où l’humiliation est grande, où les regrets sont encore vifs, où son statut social induit autrui à agir différemment envers sa personne.

Une discrimination raciale et sociale

Le Cœur à rire et à pleurer illustre la société française des années 1940-1950, une société où la valeur d’un homme se juge en premier lieu par sa couleur de peau et son appartenance à une classe sociale spécifique. Maryse Condé retrace en son texte les premières constatations de ces catégorisations, expose aussi les divisions sociales existant entre Noirs, et remet en question les notions de beauté et de représentation.

Comme susmentionné, Maryse Condé grandit dans un foyer où elle ne manque de rien. Ainsi ne réalise-t-elle pas, dans les premiers temps de son enfance, la vérité de la société qui l’entoure. L’écrivaine montre ici comment, suite à une pluralité d’épisodes, la jeune Maryse Boucolon comprend la différence de statut entre un Noir et un Blanc. Elle manifeste d’abord sa stupéfaction quand Anne-Marie, « blondinette, mal fagotée, une queue-de-cheval fadasse dans le dos », l’assène de cette violente phrase : « Je dois te donner des coups parce que tu es une négresse ». De même, malgré leur grande culture, les parents de Maryse Condé sont inlassablement complimentés par les garçons de café parisiens qui louent leur bonne utilisation de la langue française ; on leur « refuse » injustement selon eux leur identité française qui leur revient de droit. L’écrivaine dévoile chaque fois son hébétement devant ces situations qui semblent résulter d’un passé mystérieux, « secret douloureux, secret honteux dont il aurait été inconvenant et peut-être dangereux de forcer la connaissance ».

Il apparaît par ailleurs dans ce texte que tout Noir n’est pas semblable, en tout cas aux yeux des membres de cette communauté ainsi labellisée. Bien que cette différenciation sociale soit inconnue – ou méconnue ? – de l’homme blanc, elle conduit à une nouvelle hiérarchisation des individus, un rang inhérent à la classe sociale et au pouvoir d’achat de tout Noir. Ainsi les parents de Maryse Condé ignorent leur « héritage africain » et refusent que leurs enfants jouent tels des « petits-nègres » puisque leur culture, leur savoir et leur intelligence les positionnent en tant que « Grands-Nègres ». Maryse Condé ajoute ici les majuscules à ces termes pour donner visuellement aussi des lettres de noblesse à cette catégorie sociale présumée. Rien n’est moins simple que de grandir dans cet archipel caribéen où s’opposent hommes blancs (blancs-pays), hommes noirs sujets à une certaine « aliénation » concernant leur héritage culturel, hommes noirs aux moindres moyens.

Maryse Condé note en outre ses interrogations enfantines quant à ce qui détermine la beauté d’une personne dans une société donnée. En attribuant à l’un de ses « contes » le titre du premier roman de Toni Morrison The Bluest Eye, un roman dans lequel il est justement question des conséquences liées à la conviction de la supériorité de la race blanche sur toute autre race, un roman dans lequel une jeune Afro-Américaine prie pour avoir un jour les yeux bleus, Maryse Condé fait état de son malaise. De manière bien moins tragique, l’enfant qu’elle a été est confrontée à la non-représentation de l’homme noir (qui plus est de la femme noire) dans les textes classiques étudiés à l’école. Maryse Boucolon grandit tant bien que mal dans cette société, malgré sa difficulté à en comprendre les codes.

— Elle est mignonne, la petite négresse !
Ce n’était pas le mot « négresse » qui me brûlait. En ce temps-là, il était usuel. C’était le ton. Surprise. J’étais une surprise. L’exception d’une race que les Blancs s’obstinaient à croire repoussante et barbare.

Une culture littéraire

L’écrivaine revient en filigrane sur son accès à la culture lettrée durant son enfance : elle se confie sur la chance d’avoir été entourée de livres dès son plus jeune âge, sur les nombreux ouvrages qui ont forgé sa réflexion et ont permis sa compréhension du monde, et sur ses activités de jeune enfant écrivaine en devenir.

Maryse Condé baigne dès l’âge tendre dans le monde des lettres. Son père, déclamant parfois des phrases en latin, est un amateur du Comte de Monte-Cristo. Sa mère, institutrice renommée, sait la valeur de son enseignement. Son frère, Sandrino, est celui qui l’éveille aux textes de Richard Wright. Et elle est inscrite dans une école payante aux directrices « fort cultivées » disposant dans leur bureau de « tout Victor Hugo », « tout Balzac » et « tout Émile Zola ». Le Cœur à rire et à pleurer fournit en ce sens un riche répertoire de références culturelles qui ont accompagné l’écrivaine dans son passage à l’âge adulte.

Dans un chapitre portant le nom de Chemin d’école en clin d’œil au texte éponyme (au trait d’union près) de Patrick Chamoiseau, Maryse Condé traite des ouvrages qui ont nourri sa réflexion identitaire en grandissant. L’écrivaine dépeint particulièrement sa rencontre avec le roman de Joseph Zobel intitulé La Rue Cases-Nègres, un texte qui lui « a ouvert les yeux » sur l’histoire des îles françaises de la Caraïbe. Elle fait état de la littérature antillaise des années 1950, un moment où elle n’a encore jamais entendu parler d’Aimé Césaire, mais où déjà Jacques Roumain et Edris Saint-Amand, écrivains haïtiens, ont publié leur œuvre majeure. Elle souligne par-dessus tout la naissance de son « engagement politique » en identifiant l’œuvre de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, comme un texte écrit « pour [elle] ».

Maryse Condé énumère enfin les moments qui constituent les prémices de sa carrière d’écrivaine. La jeune Maryse Boucolon possède une créativité peu commune dont elle se sert pour composer des saynètes de toutes pièces. Elle « [a] tout le temps une histoire à raconter », et « [n’est] bien que lorsqu'[elle invente] des univers à [sa] fantaisie ». Le Cœur à rire et à pleurer est sans doute le manifeste de cette fécondité romanesque.

En dehors de cela, je passais le plus clair du temps dans ma chambre, persiennes baissées, entortillée dans mes draps, des fois à lire, plus souvent à rêvasser. À mettre au point les histoires invraisemblables avec lesquelles je remplissais la tête de ceux qui avaient la patience de m’écouter. J’avais créé de véritables feuilletons dont les personnages revenaient régulièrement, toujours aux prises avec des aventures extraordinaires.

Une autobiographie romancée

En définitive, Maryse Condé offre avec Le Cœur à rire et à pleurer un ouvrage empruntant sa structure littéraire aux recueils de contes, où chaque chapitre correspond à un épisode de la vie de l’auteure, où chaque épisode correspond lui-même à un conte dont l’histoire est vraisemblable. Il importe peu que les souvenirs relatés soient parfaitement exacts puisque la mémoire est sujette à ses défaillances dues au temps qui s’écoule. Ainsi l’entièreté de cet écrit s’imprègne aussi des légendes familiales (citons ici le conte de la naissance de Maryse Boucolon) et l’inexplicable s’éclaircit par la voie du mystique. L’écrivaine choisit par ailleurs en épigraphe de son écrit une citation de Marcel Proust qui correspond en tout point à son projet d’écriture : « Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. »

Cette œuvre de Maryse Condé s’intéresse surtout à la période de l’enfance, un moment où tout être humain prend peu à peu conscience du monde extérieur, notamment de ce qu’est son environnement social et ses spécificités. Ainsi l’écrivaine dresse nécessairement le portrait de sa Guadeloupe natale au mitan du XXe siècle. Il serait intéressant de comparer son texte avec ceux d’autres écrivains français natifs de l’archipel caribéen : on pourrait citer de la sorte l’ouvrage Tu, c’est l’enfance de Daniel Maximin, le triptyque Une enfance créole de Patrick Chamoiseau, et les textes Ravines du devant-jour et Le Cahier de romances de Raphaël Confiant.

Elle était vieille et seule. Mon père était à Sarcelles depuis le début de la semaine. Seule et vieille. Je grimpai sur son lit comme du temps où j’étais petite, où rien ne pouvait m’en empêcher, même les plus sévères interdictions. Je la serrai dans mes bras, fort, fort, et la couvris de baisers. Brusquement, comme à un signal, nous nous mîmes à pleurer. Sur quoi ? Sur le bien-aimé Sandrino qui se mourait au loin. Sur la fin de mon enfance. Sur la fin d’une certaine forme de vie. D’un certain bonheur.
Je glissai la main entre ses seins qui avaient allaité huit enfants, à présent inutiles, flétris, et je passai toute la nuit, elle agrippée à moi, moi roulée en boule contre son flanc, dans son odeur d’âge et d’arnica, dans sa chaleur.
C’est cette étreinte-là dont je veux garder le souvenir.

Notes    [ + ]

  1. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (actuelle). CONTE : nom masculin. Définition du mot « conte ». URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9C3804
  2. François Genton. Georges Gusdorf et l’« écriture de soi » : de la théorie à la pratique in Écritures autobiographiques : entre confession et dissimulation. Presses universitaires de Rennes, 2010. URL : https://books.openedition.org/pur/38692

Deux réflexions sur « Le Cœur à rire et à pleurer de Maryse Condé, les « contes vrais » d’une enfance guadeloupéenne »

  1. Merci pour cette belle revue. Je dois avouer que je me suis déjà « frottée » à la littérature d’auteurs martiniquais (je suis originaire de la Martinique) mais pas encore à celle d’auteurs guadeloupéens. Je retiens donc cette œuvre de Maryse Condé.

    1. Bonjour Pop K’Nel,
      Si tu cherches quelques auteurs guadeloupéens à lire, je te recommande également les œuvres de Daniel Maximin, Simone Schwarz-Bart (avec aussi des textes composés à quatre mains avec son mari André Schwarz-Bart) et Gisèle Pineau. Daniel Maximin et Simone Schwarz-Bart, particulièrement, ont une plume très poétique. Je suis moins familière des textes d’Ernest Pépin et Guy Tirolien, mais tu pourrais aussi t’intéresser à ces écrivains.
      Merci pour ton commentaire.

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