Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé, un hommage tendre de l’écrivaine à son aïeule

Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé
Copyright : Mercure de France

Née en 1937 en Guadeloupe, Maryse Condé démarre sa carrière d’écrivaine en tant que dramaturge avec l’écriture de pièces de théâtre telles que Dieu nous l’a donné et Le Morne de Massabielle. Son premier roman Heremakhonon paraît originellement en 1976 et est réédité avec le titre En attendant le bonheur (Heremakhonon) en 1988 par les éditions Robert Laffont. Elle est subséquemment la récipiendaire de nombreuses récompenses littéraires dont le prix Puterbaugh en 1993, le prix de l’Académie française en 1988 et le prix Nobel alternatif de Littérature 2018.

Fière de son héritage culturel, Maryse Condé considère l’écriture comme un processus de création lui permettant de lier ses origines guadeloupéennes à son identité occidentale. Son art lui permet en outre d’établir une filiation concrète avec sa mère Jeanne, une femme pleine de contradictions qui s’éteint lorsque l’écrivaine est à peine adulte, et Victoire Quidal, sa grand-mère, une femme dont l’histoire n’est que légende, une femme de caractère que Maryse Condé n’a jamais rencontrée.

Ainsi Victoire, les saveurs et les mots, récit publié au sein de la collection « Littérature générale » des éditions Mercure de France en 2006, est une reconstitution littéraire de la vie de Victoire offrant à son auteure l’opportunité d’explorer les liens qui la rattachent à ses deux aînées. Maryse Condé réécrit ici la destinée d’une femme oubliée de la grande Histoire qui a pourtant œuvré pour permettre aux siens de s’émanciper. À l’image de J.M.G. Le Clézio avec son ouvrage L’Africain, elle rend de la sorte hommage à son aïeule.

L’architecte d’une réussite à venir

Victoire Élodie Quidal naît à La Treille[1] d’une mère adolescente âgée de quatorze ans prénommée Éliette, et d’un père inconnu dont le nom est tenu secret par son amante. La naissance de Victoire se révèle être un bouleversement pour le foyer des Quidal-Jovial : Éliette ne survit pas à son accouchement, et ses proches découvrent de surcroît une nouvelle-née aux « prunelles d’eau claire », à la « tête garnie d’épais cheveux de soie noire » et à la « peau coloriée en rose » – des traits qu’elle hérite assurément de son géniteur.

Caldonia Jovial, la grand-mère de Victoire, devient dès lors sa tutrice et fait office de figure parentale de substitution. Caldonia s’occupe en particulier de l’éducation de Victoire : elle lui apprend la rigueur et la discipline, et veille à ce qu’elle reçoive « l’instruction », un enseignement religieux élémentaire. Toutefois Victoire n’apprend ni à lire ni à écrire, ni à manier le français aussi bien qu’elle l’aurait souhaité pour s’exprimer avec aisance. Son enfance, « son seul temps de bonheur », prend fin au décès de Caldonia.

Victoire commence à travailler chez Gaëtane Jovial, épouse d’un cousin au deuxième degré de Caldonia, dès sa dixième année. Suite à la mort de son aïeule, la jeune fille s’installe à plein temps chez les Jovial. On lui assigne des tâches ingrates, et elle est considérée non pas comme une parente mais telle une « paria » ou une « esclave » selon la romancière. L’expérience est d’autant plus douloureuse que Victoire tombe enceinte de Dernier Argilius, un coureur de jupons, on bèl nèg à la « prose grandiloquente » promis à l’enfant des Jovial, Thérèse.

Ce qui me révolte, c’est que, dans cette affaire, personne ne considéra jamais Victoire comme une victime. J’excuse Thérèse que sa propre douleur aveuglait. Mais les autres. Pas un instant d’apitoiement. Victoire avait à peine seize ans. Statutory rape. Dernier avait deux fois son âge. Il était instruit, notable respecté, voire renommé. Tous la traitèrent comme une criminelle. Je me plais à penser qu’elle cacha ses larmes dans son galetas, se révolta contre son ventre, mais ne se plaignit pas, écrasée par la solitude et la conviction de son peu d’importance.

Victoire est subséquemment congédiée par les Jovial, malgré ses six années de dur labeur à leurs côtés. Elle est ensuite engagée, alors enceinte, en tant que cuisinière chez un couple de blancs pays, Boniface et Anne-⁠Marie Walberg. C’est dans leur demeure que Victoire donne naissance à Jeanne, la mère de Maryse Condé. C’est aussi en ce lieu que la jeune femme va se révéler, là où elle va connaître amour et amitié, là où elle va se découvrir un véritable talent culinaire – elle qui, « se maturant dans le secret », a pris ses premières leçons en la matière en assistant la servante des Jovial.

Le foyer des Walberg offre un regard saisissant sur la complexité des relations sociales en Guadeloupe à la fin du XIXe siècle. Chaque membre de la famille Walberg entretient un lien insolite avec Victoire, un lien défini à la fois par son statut, son genre, sa classe et sa couleur de peau. La condition de la femme noire dans cette société apparaît ainsi inhérente aux attentes que l’on formule à son égard. Maryse Condé écrit les grandes lignes de la vie de son aïeule non pas pour l’ériger comme une figure particulièrement combative, mais plutôt pour donner à voir ces différences d’ordre social.

L’écrivaine compose par ailleurs, en fin d’ouvrage, un tableau réunissant les Walberg et les Boucolon – Boucolon étant le nom de femme mariée de Jeanne – autour de Victoire. Cette ultime cène aux figurants mixtes est l’occasion pour l’écrivaine d’insister une fois encore sur les prouesses culinaires de sa grand-mère. Cette dernière conçoit alors un menu « mémorable » dans lequel on retrouve une « poularde caramélisée au genièvre » mais aussi du « cochon découenné aux châtaignes pays ». On pourrait analyser ce repas comme une tentative de Victoire d’assembler des éléments hétérogènes ensemble, à la fois d’un point de vue humain et gustatif : elle réunit à sa table Blancs et Noirs, et juxtapose des plats traditionnellement caribéens aux mets typiquement connus de la grande cuisine française.

À sa manière, elle rédigeait son testament. Un jour, elle l’espérait, la couleur ne serait plus un maléfice. Un jour, la Guadeloupe ne serait plus torturée par les questions de classe. Les blancs pays apprendraient l’humilité et la tolérance. Plus besoin de se dresser Grands Nègres face à eux. Les uns et les autres pourraient s’entendre, se fréquenter librement, qui sait ? s’aimer.

Comme en témoigne Maryse Condé dans son récit, Victoire connaît à chaque période de sa vie son lot de souffrances. Mais c’est une femme endurante qui inlassablement tente de faire les meilleurs choix pour assurer à sa fille un destin autre que le sien ; une femme qui aspire à plus de tolérance et de compassion à l’image de bien d’autres, oubliées de la grande Histoire. Victoire est sans aucun doute l’architecte de la réussite de ses descendants – de Jeanne d’abord, puis des enfants de Jeanne, dont Maryse Condé.

Il me plaît, quant à moi, que ma grand-mère demeure secrète, énigmatique, architecte inconvenante d’une libération dont sa descendance a su, quant à elle, pleinement jouir.

Une relation mère-fille compliquée

Dans Victoire, les saveurs et les mots, Maryse Condé introduit deux femmes que tout oppose au fil des années en les personnes de Victoire et Jeanne. Elle s’étend particulièrement sur le silence parfois obstiné de Victoire et le ressentiment que Jeanne développe à son égard bien malgré elle. L’écrivaine donne ici une description précise de la relation mère-fille que ces deux êtres auraient entretenue. On y sent de l’amour, on y sent de la rage, parfois de l’envie, de l’orgueil, mais aussi de la honte. L’écrivaine s’exprime ainsi sur les contrariétés durables qui peuvent ternir une relation familiale.

Si l’enfance de Victoire est un « paradis perdu », une période où elle vit un quotidien modeste mais heureux en compagnie de sa grand-mère, l’enfance de son unique fille semble être le premier lieu de discorde entre les deux femmes. Jeanne grandit esseulée et est victime de l’ostracisme de ses contemporains. Elle est la « fille d’une servante de blancs pays », une désignation qui la condamne aux yeux des autres Noirs (notamment des servantes jalouses de Victoire et des jeunes de son âge qui ne voient en elle qu’une « Blanchette ») et ne la rend pas pour autant semblable aux enfants des patrons de sa mère (traitée parfois d’« intruse » ou de « bâtarde »). Jeanne souffre en outre de l’absence de son père qui « [crée] en elle cette urgence de sécurité et de respectabilité qui de plus en plus devaient dominer ses décisions et lui enlever toute spontanéité ». Il semblerait que ce contraste entre ces deux enfances soit le début d’une difficile relation, la première source de conflit entre les deux femmes.

En grandissant, les ressentiments de Jeanne ne s’amenuisent pas. Elle observe sa mère « accepter » multitudes d’opprobres pour pouvoir assurer son éducation et « contribuer à l’épanouissement de ses dons intellectuels ». Ces agissements génèrent de la frustration chez la jeune fille, un rejet qu’elle manifeste par son manque d’appétit et son indifférence pour la musique – deux des passions franches de sa mère. Jeanne montre une certaine imperméabilité à l’art en général et préfère valoriser la culture lettrée qui lui permettrait d’accéder à un meilleur confort, une culture que précisément sa mère ne possède pas. La honte pénètre alors les rapports des deux femmes de manière irréversible. Jeanne en devient, selon Maryse Condé, « tyrannique et cruelle ».

[Victoire] ne se consolait pas de la rancune de son enfant et la comprenait mal. Elle s’abîmait dans sa cuisine, ses dons atteignant alors leur perfection de fantaisie et d’inventivité, même si les Walberg, ne recevant plus, étaient les seuls à en profiter. Elle le savait, Jeanne avait honte d’elle.

Maryse Condé note aussi avec justesse les possibles doutes de Victoire quant à ses choix de vie. Cette culture à laquelle accède Jeanne, Victoire la paie par un éloignement progressif et durable de sa fille. « En fin de compte, le jeu en valait-il la chandelle ? », questionne la romancière.

[Victoire] était consciente que cette réussite avait été payée cher, trop cher. Acquise au prix de trop d’humiliations. Elle lui rendait son enfant inaccessible, enfermée dans une prison où l’air était raréfié. Ma mère était de cet avis. Je n’ai pas cessé de l’entendre s’exclamer d’un ton dont je saisissais l’ambiguïté : « Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais sans elle, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. »

Néanmoins, on observe malgré les non-dits une reconnaissance de Jeanne pour tout ce que sa mère a fait pour elle. Dès que cette dernière, devenue institutrice, est en mesure d’assurer un toit à Victoire, elle se hâte de lui demander de vivre avec elle. Les mots ne peuvent décrire avec justesse l’ambivalence de cette relation, où l’amour semble se dissimuler sous un poids de pierre.

L’une comme l’autre semblaient inaptes à ces tendres épanchements, naturels entre une mère et sa fille unique. Pourtant une forme de communication les liait l’une à l’autre, souterraine comme un chemin secret.

Pour Maryse Condé, ce travail de reconstitution de la vie de son aïeule est de ce fait un moyen de reconstituer le caractère, la personnalité de sa mère. C’est ainsi mieux comprendre les raisons de ses actes, mieux saisir l’ambiguïté des sentiments qu’elle ressent quant à son éducation. Ce travail de mémoire lui permet de finalement établir son origine malgré les difficultés de la restitution : son écriture est marquée par le doute avec des expressions telles que « Je crois », « J’imagine », « Nous ne le saurons jamais. »

Il y a en outre l’idée d’un mouvement circulaire avec une vue sur la maternité de Jeanne. L’écrivaine s’exprime sur l’héritage moral légué par cette dernière à ses enfants, un héritage fortement imprégné des expériences malheureuses de Victoire. Il s’agit d’enseignements divers sur les différences raciales et sociales, l’amitié (qui n’existerait pas) et la vulnérabilité de la femme, particulièrement celle de la femme noire. En définitive, les rapports singuliers de Victoire et Jeanne sont profondément humains, et confusément, chacune essaie de faire au mieux pour l’autre en toute situation.

Un parallèle entre les saveurs et les mots

Afin d’établir sa filiation avec Victoire, Maryse Condé utilise la figure de style de la comparaison pour mettre en miroir les deux activités créatrices que sont la cuisine et l’écriture. Elle met ainsi à l’honneur un savoir-faire souvent dénigré par Jeanne tout au long de l’énonciation, montrant les similitudes de ces deux formes de création tout aussi nobles selon la romancière.

Victoire sait comment mélanger les saveurs de manière subtile, préparer un repas original qui égaye les papilles. Cuisiner est une façon pour elle de s’exprimer avec élégance car elle n’a pas la maîtrise des mots. Son analphabétisme la contraint souvent au silence, alors comme pour montrer la valeur de son cœur, elle crée des recettes et se révèle particulièrement douée en la matière.
Le travail d’écrivain serait finalement similaire selon Maryse Condé. Devant l’impossibilité de dépasser une situation réelle ou pour mieux poser un regard sur une quelconque thématique, l’écrivain userait de ses mots plutôt que d’ingrédients. Son style d’écriture lui serait propre, à l’image d’une recette qu’il peaufinerait à mesure du temps qui passe. Ainsi Maryse Condé établit un lien symbolique fort entre la cuisine et l’écriture avec les citations suivantes.

C’est à regret [que Victoire] confiait à Anne-Marie le secret de ses compositions culinaires afin que celle-ci les baptise et les fasse imprimer. Comme un écrivain dont l’éditeur décide du nom, de la couverture, des illustrations de l’ouvrage, c’était en partie se dessaisir sa création. Elle aurait préféré en conserver le mystère.

Comme beaucoup d’artistes et d’écrivains, Victoire se souciait peu de la reconnaissance de l’Autre. Au contraire, sa timidité lui faisait chérir l’anonymat. En cuisinant, elle ne se souciait que de répondre à son exigence intérieure.

À cette différence près que Victoire ne cuisina plus. […]
Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un refus délibéré de sa part. Car on n’imagine pas un écrivain s’automutilant, renonçant volontairement à son don. Celui-ci l’abandonne, le laisse dévasté, comme une grève après un tsunami. Soudain, les sons, les images, les odeurs ne s’adressent plus à lui en secret, dans une langue que personne d’autre que lui ne saurait déchiffrer. Je veux dire que si Victoire ne cuisina plus, ce ne fut pas le signe d’une rébellion contre Jeanne, voire plus généralement contre la société. Ce fut la conséquence d’une perte de sa créativité, consécutive à une lassitude immense, à un pernicieux sentiment d’à quoi bon.

Il y a par conséquent une certaine poésie récitée par Maryse Condé dans ce roman. À de nombreuses reprises, elle fait ce parallèle entre deux métiers dont la finalité lui paraît proche. Le travail créatif au poste qu’occupait son aïeule nécessite tout autant de précision et d’innovation que son propre travail d’écriture. Peut-être tient-elle ainsi son don de sa grand-mère, et ce talent serait une autre preuve de leur filiation.

On peut également souligner ici la mise en lumière de la gastronomie antillaise dans cet ouvrage. Victoire étant une cuisinière hors pair, le lecteur découvre par la plume de Maryse Condé une ribambelle de plats connus des insulaires caribéens. À titre d’exemples, l’écrivaine évoque les blan manjé koko, les ouassous, les veloutés de giraumons, les douslèt, les sik a koko têt roz, les gratins de christophines ou de bananes poto et les mangues vertes. Les compositions de Victoire donnent un aperçu de l’art culinaire des Antilles ; l’écriture de Maryse Condé donne un aperçu de la poésie de ces mets créoles.

Danila et Victoire volaient de la cuisine à la salle à manger, les bras chargés de boudin, de burgots, de palourdes farcies, de feuilletés de crabe, de vol-au-vent de lambis, de salade d’avocat. Sans compter les plats de résistance : bélélé, colombo, calalou, courts-bouillons de poisson et autres délices de la cuisine créole.

Une musicalité par l’énonciation

Le texte de Maryse Condé possède un caractère oral conféré d’une part par la place de la musique au sein de l’énonciation, d’autre part par la présence d’une syntaxe atypique dans laquelle se mêlent créole et expressions métissées.

D’un point de vue littéraire, Maryse Condé choisit de souligner les émotions possiblement ressenties par ses personnages au cours de leur vie avec l’introduction de paroles de chansons au sein de ses paragraphes. Ainsi quand Caldonia tente d’apaiser la petite Victoire, elle lui chante une mélopée bien connue des chanteurs de musique traditionnelle antillaise : « Zip, zap, wabap/Ma bel, ô, ma bel… » ; quand Thérèse pleure son amour perdu, elle fredonne un air que l’on retrouve déjà au sein de Traversée de la Mangrove[2] : « J’ai pris mon cœur, j’ai donné à un ingrat/À un jeune homme sans conscience/Qui ne connaît pas l’amour » ; quand Jeanne se passionne enfin pour un genre musical, à l’aube du décès de sa mère, il s’agit du blues qui lui semble « sourdre de sa propre souffrance » : « Sometimes I feel like a motherless child ».

De manière plus frappante, les paroles de la habanera de Carmen reviennent incessamment au sein de Victoire, les saveurs et les mots. À cinq reprises, Maryse Condé donne à lire des passages de cette aria : quand Victoire reçoit enfant une boîte à musique de Caldonia présageant sans doute des contrariétés sentimentales à venir (« L’amour est un oiseau rebelle ») ; quand Victoire apprend qu’elle ne pourra plus enfanter après Jeanne et que, faute de donner de l’affection à sa fille par des gestes, elle lui offre de bons plats et la musique de Carmen (« L’amour est un oiseau rebelle ») ; quand Boniface offre en cadeau un gramophone à Victoire après ne pas l’avoir vue depuis quelque temps (« L’amour est enfant de Bohême/Il n’a jamais jamais connu de loi ») ; quand Victoire, mal à l’aise, est obligée de se tenir en compagnie des invités de sa fille (« L’amour est un oiseau rebelle/Que nul ne peut apprivoiser/Et c’est bien en vain qu’on l’appelle/S’il lui convient de refuser ») ; et pour établir une filiation entre Victoire et son premier petit-fils qui affectionnera l’opéra une fois adulte (« L’amour est enfant de Bohême/Il n’a jamais, jamais connu de loi »).
Maryse Condé ennoblit ainsi la trajectoire de vie de Victoire. Elle l’élève au rôle de la Carmen de Georges Bizet : Victoire est celle dont l’amour est étranger aux lois, celle qui aimera malgré les injonctions de son époque à sa manière les êtres qui l’entourent. L’écrivaine apporte aussi un côté dramatique aux scènes qui se jouent, et peut-être insiste-t-elle davantage sur ce morceau pour montrer la liberté à laquelle aspire son aïeule sans jamais pouvoir parvenir à ses fins, son besoin d’émancipation.

La musicalité de l’œuvre est également conférée par la langue de la romancière. Le lecteur ressent ici la richesse de l’expérience linguistique caribéenne, où certains mots sont empruntés à l’espagnol ou l’anglais, où le français n’est plus si éloigné du créole. Victoire, les saveurs et les mots propose un vocabulaire mélangeant les langues susmentionnées. À ce sujet, Maryse Condé offre des traductions littérales d’expressions créoles en langue française telles que « [tomber] en état » ou « brenner au son de la biguine ».

L’écrivaine accentue sa narration dès que possible au moyen de termes créoles notamment lorsqu’il est question de descriptions. Ses personnages sont ainsi des maléré, bòbò, vié nèg, vayan nèg, ti nèg, doudou, madanm, ti bolòm, ou encore des ti moun. D’autres fois, des proverbes créoles sont énoncés dans leur entièreté comme « Maché kochi. Maché kan mèm. » ou encore « La bayè ba, sé la bèf ka janbé. » On retrouve par ailleurs les phrases suivantes au sein de son énonciation, donnant ses lettres de noblesse à la langue créole.

Le créole […] est notre langue maternelle, le trait d’union entre nous. Soyons-en fiers.

Une mémoire renouvelée

Maryse Condé fait preuve de spontanéité et d’audace au sein de Victoire, les saveurs et les mots. L’écrivaine a su s’éloigner suffisamment de son affection pour son aïeule pour raconter d’une voix qui se veut parfois tranchante la réalité qu’elle perçoit de la vie de cette dernière grâce à ses recoupements. Avec beauté, simplicité, et souvent sans langue de bois, elle évoque ainsi sa vie romantique et sexuelle, son activité culinaire et sa maternité épineuse. Elle garde néanmoins à l’esprit qu’elle en rajoute sûrement un peu, annonçant au lecteur qu’elle comble les trous, conte des épisodes dont aucun document ne peut attester la véracité.

En choisissant en épigraphe une citation – pourvue ci-après – de Bernard Pingaud, Maryse Condé montre le caractère protéiforme de la vérité. Victoire, les saveurs et les mots est ainsi un récit qui se veut « vrai » autant que possible permettant à Victoire d’intégrer les mémoires collectives.

Il devient indifférent que je me souvienne ou que j’invente, que j’emprunte ou que j’imagine.

Notes    [ + ]

  1. La Treille est une localité proche de Grand-⁠Bourg située à Marie-⁠Galante en Guadeloupe.
  2. Traversée de la Mangrove est un roman de Maryse Condé paru au mois de janvier 1990 dans la collection « Bleue » des éditions Mercure de France. Ce roman est également disponible au format poche dans la collection « Folio » des éditions Gallimard depuis 1992. ISBN 9782070385461.

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